Toute la lyre, 1893· La corde d’airain
XXI. « Jeunes hommes éclos sous l'empire rapace »
Jeunes hommes éclos‖ sous l'empire rapace,Frais, roses et glacés,‖ vous dites quand je passe :« — Ah çà ! qu'est-ce que c'est‖ que cet homme ? il est fou.Les vieux ont pour devoir‖ d'être vieux. Un hibouN'a pas le droit d'aimer‖ le soleil. À son âge,Il devrait de l'hiver‖ faire le personnage,Et ne point se répandre en élans insensés.Quoi donc ! il dit Encor !‖ quand, nous disons Assez !Un falot nous suffit ;‖ il lui faut l'aube immense.Il va, criant : Progrès !‖ Fraternité ! Clémence !Enfantillage. Il est‖ à ce point puérilD'accepter un devoir‖ qui contient un péril.Il veut la liberté‖ quand il a la vieillesse ;Qu'en fera-t-il ? Aïeul,‖ quitte ce qui te laisse,Quand auras-tu fini d’avoir vingt ans, vieillard ?Il veut le plein midi,‖ nous aimons le brouillard ;Au sac d'or qui nous charme,‖ il préfère une idée.Quand l'homme est vieux, il sied‖ que l'âme soit ridée.Il veut des droits pour nous‖ qui voulons des écus.Il pense qu'on a tort‖ d'écraser les vaincus ;Il ne voit pas qu'Octave‖ est couvert par Auguste ;Il en est à ne pas‖ comprendre qu'il est justeDe faire arquebuser‖ par monsieur GalliffetLes gens dont on a peur,‖ quand même ils n'ont rien fait ;Qu'il faut de bons bourreaux‖ dans la guerre civile ;Et qu'on ne doit pas plus‖ plaindre un peuple, une ville,Pour quelques va-nu-pieds‖ qu'on a pris, mis sous clé,Ou tués, qu’on ne plaint un champ qu’on a sarclé.Cet homme est la démence‖ et nous sommes les sages.Ah ! comme c'était bon,‖ les antiques usages !Quand verra-t-on les fous,‖ les brouillons, les bavards,Pendre aux arbres gaîment‖ le long des boulevards ?Quoi ! nés d'hier, c'est nous‖ dont la raison éduqueCette caboche dure,‖ ingénue et caduque !Il est plein de chimère‖ et plein de vision.Comme le rossignol‖ et comme l'alcyon,Il chante dans la nuit‖ et court à la tempête.Cette vieille âme semble‖ au combat toujours prête ;Il recommencerait‖ l'exil, s'il le fallait ;Il est stupide. Çà,‖ bonhomme, apprends qu'il estDeux enfances, et sache,‖ Argan ; qu'on y retombe ;L'une est près du berceau,‖ l'autre est près de la tombe.Les pierres, les sifflets,‖ voilà ce qu'on te doit.Ce n'est pas sans raison‖ qu'on te montre du doigt,Qu'un bébé fait ta joie,‖ et que ta tête blanche,Comme vers tes pareils,‖ vers les enfants se penche.Trop de jeunesse est grave‖ à ton âge ; il est bonDe n'être point marmot‖ alors qu'on est barbon ;Chérubin dans la peau‖ de Géronte fait rire.Nous te le répétons,‖ il faut savoir proscrire,Frapper, amputer ; vaincre,‖ et le bien sort des maux.Rêveur, laissons un peu‖ de côté les grands mots,Ne déclamons pas. Vois‖ le fond réel des choses.Nous acceptons les faits‖ sans en chercher les causes,Disons la vérité‖ crûment ; l'homme est completLorsqu'il est le plus fort ;‖ on est riche, on s'y plaît ;Est-ce que ce n'est pas‖ tout simple ? On a des rentes,Elles ne nous sont pas‖ du tout indifférentes ;Plus de champagne à boire‖ et de truffe à manger,Nous l'avouons tout net,‖ c'est pour nous un danger ;Donc nous nous défendons,‖ c'est juste. Diogène,Rageant de voir dîner‖ Trimalcion, le gêne.La politique est l'art‖ utile d'émonder.Supprimer, c'est créer ;‖ châtrer, c'est féconder.Quand la sève au printemps‖ déborde et surabonde,Une serpe a raison‖ de cette vagabonde ;Couper le rameau fou‖ qui fait tort au voisin,Est sage ; un jardinier‖ est-il un assassin ?L'arbre étant surchargé‖ d'un feuillage inutileEt farouche, on le sauve‖ alors qu'on le mutile ;Qui donc est de trop ? nous,‖ gens d'esprit, qui brillons ?Non ! mais les malvenus,‖ les grabats, les haillons,Les misères, les gueux,‖ ceux que tu recommandes,Pleutre, et les meurt-de-faim‖ sont les branches gourmandes.Qu'on les retranche. On a‖ Cayenne pour cela.Toujours un peu de sang‖ sur l'ordre ruissela ;Ce n'est pas notre faute,‖ et sot qui s'apitoie.Un ouragan balaye,‖ un carnage nettoie.L'homme d'état réel‖ prend son temps ; celui-là,Adroit, sait être Monck,‖ et, fort, être Sylla.Quoi donc ! ton âge ignore‖ et le nôtre t'enseigne !Le peuple est un fiévreux qu’il faut parfois qu’on saigne ;L'homme est habile et grand‖ parmi les souverainsQui lui lace un gilet‖ de force sur les reins.Le peuple est ton pégase,‖ il est notre bourrique.Sans doute il faut savoir‖ user de rhétorique,Jurer qu'on est du siècle,‖ et qu'on respecteraLa liberté, les droits‖ de l'homme, et cætera ;Cela sonne bien ; mais‖ toute âme un peu maligneFinit par s'appuyer‖ sur la troupe de ligne ;On couronne des plans‖ sûrs,-et dans l'ombre prêts,Par un massacre heureux‖ qu'on fait bénir après.Le scrupule commence‖ où finit la victoire ;Tels sont les temps, tels sont‖ les cœurs, telle est l'histoire.N'es-tu donc pas honteux‖ qu'on t'appelle innocent ?Nous estimons, retiens‖ ceci, le trois pour cent,Un grand sabre, et Bismarck ;‖ le reste, on le méprise. »
Soit, imberbes docteurs,‖ raillez ma barbe griseQui pourtant, ne devrait‖ pas faire d'envieuxOui, c'est vrai, je suis jeune,‖ et vous, vous êtes vieux.
19 août.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 50((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a rapace / passe féminine, classiqueb fou / hibou masculine, classiquec âge / personnage féminine, classiqued insensés / Assez masculine, classiquee immense / Clémence féminine, classiquef puéril / péril masculine, classiqueg vieillesse / laisse féminine, classiqueh vieillard / brouillard masculine, classiquei idée / ridée féminine, classiquej écus / vaincus masculine, classiquek Auguste / juste féminine, classiquel Galliffet / fait masculine, classiquem civile / ville féminine, classiquen clé / sarclé masculine, classiqueo sages / usages féminine, classiquep bavards / boulevards masculine, classiqueq éduque / caduque féminine, classiquer vision / l'alcyon masculine, classiques tempête / prête féminine, classiquet fallait / est masculine, classiqueu retombe / tombe féminine, classiquev doit / doigt masculine, classiquew blanche / penche féminine, classiquex bon / barbon masculine, classiquey rire / proscrire féminine, classiquez maux / mots masculine, classiquea choses / causes féminine, classiqueb complet / plaît masculine, classiquec rentes / indifférentes féminine, classiqued manger / danger masculine, classiquee Diogène / gêne féminine, classiquef d'émonder / féconder masculine, classiqueg surabonde / vagabonde féminine, classiqueh voisin / assassin masculine, classiquei inutile / mutile féminine, classiquej brillons / haillons masculine, classiquek recommandes / gourmandes féminine, classiquel cela / ruissela masculine, classiquem s'apitoie / nettoie féminine, classiquen celui-là / Sylla masculine, classiqueo t'enseigne / saigne féminine, classiquep souverains / reins masculine, classiqueq bourrique / rhétorique féminine, classiquer respectera / cætera masculine, classiques maligne / ligne féminine, classiquet prêts / après masculine, classiqueu victoire / l'histoire féminine, classiquev innocent / cent masculine, classiquew méprise / grise féminine, classiqueb d'envieux / vieux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources