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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Toute la lyre, 1893· VI

LXIII. « La belle s'appelait mademoiselle Amable »

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 114 vers

GABONUS, seul

Son chien est couché à ses pieds.

La belle s'appelait‖ mademoiselle Amable.Elle était combustible‖ et j'étais inflammable.Un treize, je la vis‖ passer sur le Pont-Neuf ;Les Grâces étaient trois,‖ les Muses étaient neuf ;Et c'est là ce qui fait‖ sacré le nombre douze,Et treize fatal. Donc,‖ un treize, une andalouseDe Pantin, telles sont‖ les rencontres qu'on a,Amable, d'un regard‖ charmant, m'assassina.Duel, duo. Sous l'œil‖ paternel des édiles,Il naît sur le Pont-Neuf‖ beaucoup de ces idylles.Je la qualifiai‖ d'ange, un mois à peu près.Bref, je me demandais‖ un jour si je romprais,Quand, par un doux soleil‖ d'avril, entre deux pluies,Je reçus ce billet‖ de l'ange : « Tu m'ennuies.Bonsoir. » — Ce qui me fit‖ furieux. D'autant plusQue c’est elle, parbleu, qui m’ennuyait

Je plusEnsuite, éperdument,‖ à je ne sais plus quelleDéesse qu'entourait‖ une étrange séquelle,Des poètes, des gueux,‖ des grecs, des chambellansDe l'atout, noir démon‖ qui hante les brelans,Gens qui s'enrichissaient‖ dans l'aventure épiqueDu roi de cœur floué‖ par la dame de pique,Disant de l'amour : fi !‖ disant de l'honneur : peuh !Mais trichant. — J'adorai‖ cette drôlesse un peu.Puis je fus planté là‖ pour un prince valaque.Je fis la connaissance‖ après d'un chef de claqueQui me fit pénétrer‖ dans les arts, et j'obtinsPar lui d'être admis presque‖ au rang des cabotins,Et l'honneur d'approcher‖ parfois les cabotinesEn qualité d'esclave‖ adorant leurs bottines ;Une, Lise, accepta‖ mon cœur sous ses talons ;Le temps qu'un perroquet‖ grimpe trois échelons,Je fus vainqueur, je fus‖ heureux, et je fus bête ;Trois progrès. Mais, hélas !‖ la femme est la tempête.Lise en colère un jour‖ chassa tous ses laquais ;Dont moi.

Comme un roman déchiré sur les quais,J'avais déjà perdu‖ plus d'un de mes chapitres ;J'étais sorti des grecs,‖ j'étais sorti des pitres,Mes amantes n'étaient‖ qu'un vague souvenir ;Tout à coup je sentis‖ en moi tout rajeunirComme si le soleil‖ empourprait ma fenêtre,Et mes illusions‖ les plus roses renaîtreEn voyant une fille‖ au confessionnal ;Le gamin Cupidon‖ dans mon vieux cœur banalFit sa rentrée avec‖ trompettes et fanfares.Ah ! quand donc mettra-t-on‖ sur la femme des phares !Dans l'église où du mal‖ meurt la contagion,Chez les prêtres ; au coin‖ de la religion,Entre deux saints de pierre,‖ un apôtre, un prophète,Apercevant dans l'ombre‖ une fille parfaite,Je fis cette sottise‖ énorme de l'aimer ;Elle m'incendia‖ sans pourtant s'allumer ;J'eus l'âpre enivrement‖ des flammes méprisées ;Elle me permettait‖ d'errer sous ses croisées ;Rien de plus. Je perdis‖ gaîté, raison, humour ;Je fus toute une année‖ imbécile d'amour.Ah ! lorsqu'elle émiettait‖ sa prière, autour d'elle,Certes, comme un essaim‖ d'oiseaux, à tire-d'aile,Les chérubins venaient,‖ et lui disaient : ma sœur !Quand elle s'enfermait‖ avec son confesseur,Je me la figurais‖ penchant sur le calvaireSes mains jointes, ses yeux‖ vierges, son front sévère,Son profil chaste, fait‖ pour Greuze ou pour Lancret.Un beau jour, par un trou‖ de serrure indiscret,Au lieu du Golgotha‖ je contemplai l'Olympe ;Moi qui n'eusse du doigt‖ osé toucher sa guimpe,Je la vis toute nue‖ aux bras de son abbé.Marie était Vénus,‖ Agnès était Hébé.Ceci me mit en fuite,‖ et j'en fus longtemps blême.

Pourtant j'avais toujours‖ dans l'esprit ce problème :Trouver un cœur qui fût‖ le compagnon du mien.Je me fis voyageur,‖ chercheur, bohémien,Nomade, et j'explorai‖ les mers, les flots, les îles.

Un jour je débarquai‖ dans un pays sans villes,Sans hommes presque, un lieu‖ charmant ; et j'eus l'émoi,Comme j'étais rêveur,‖ que soudain vînt à moi,Dans l'état de nature,‖ une femme inconnue.Je m'écriai, voyant‖ qu'elle était toute nue :Ah ! celle-ci du moins‖ avoue ! — Et, très flatté :De quel puits sortez-vous,‖ lui dis-je, ô Vérité ?Elle vint, puis s'enfuit,‖ puis revint, et Végèce.Eût moins bien manœuvré‖ que cette sauvagesse,Si bien qu'à la façon‖ dont elle m'aborda,Je vis qu'Otaïti‖ ressemblait à Bréda.Je la civilisai.‖ Mais, ciel bleu ! que de chosesIl fallut lui donner !‖ jupons blancs, chapeaux roses,Robes, manteaux, satins,‖ velours, bijoux de prix !La sauvage, au rebours‖ des femmes de Paris,Commence toute nue‖ et finit fort vêtue.L'homme fait la poupée‖ et Dieu fit la statue ;Toute la femme tient‖ dans ces quelques mots-là.La chair sert de prétexte‖ à notre falbala.L'île était un éden‖ tiède et toujours en fête ;J'étais Adam, mon Ève‖ était belle et bien faite ;Or ce chef-d'œuvre avait‖ un singe pour amant ;J'étais de temps en temps‖ regardé fixement,À travers les rameaux‖ en fleurs, par un gorille.Sept pieds de haut, des dents‖ de tigre, un œil qui brille,Peste ! je m'évadai‖ du paradis. — Depuis,Cherchant les amours, comme‖ un lierre les appuis,J'ai fait tous les essais‖ possibles je ratureUne aventure en moi‖ par une autre aventure ;J'aimai, me figurant‖ qu'aimer n'a jamais nui,Celle-ci par plaisir,‖ celle-là par ennui,L'une pour sa chanson,‖ l'autre pour sa richesse,L'autre parce qu'étant‖ vieille, elle était duchesse,L'autre pour ses amants,‖ l'autre pour son mari ;J'adorai Berthe, Anna,‖ Mousqueton, Colibri,Jeannette, Olympia.‖ — Donc j'ai connu les femmes,J'en ai connu les cœurs,‖ j'en ai connu les âmes,Le haut, le bas, le vrai,‖ le faux, le mal, le bien ;Et la conclusion ;‖ la voici : Viens, mon chien !

20 décembre.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
56((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a Amable / inflammable féminine, classiqueb Pont-Neuf / neuf masculine, classiquec douze / andalouse féminine, classiqued a / m'assassina masculine, classiquee édiles / idylles féminine, classiquef près / romprais masculine, classiqueg pluies / m'ennuies féminine, classiqueh plus / m’ennuyait masculine, classiqueb quelle / séquelle féminine, classiquec chambellans / brelans masculine, classiqued épique / pique féminine, classiquee peuh / peu masculine, non classiquef valaque / claque féminine, classiqueg j'obtins / cabotins masculine, classiqueh cabotines / bottines féminine, classiquei talons / échelons masculine, classiquej bête / tempête féminine, classiquek laquais / moi / quais masculine, classiqueb chapitres / pitres féminine, classiquec souvenir / rajeunir masculine, classiqued fenêtre / renaître féminine, classiquee confessionnal / banal masculine, classiquef fanfares / phares féminine, classiqueg contagion / religion masculine, classiqueh prophète / parfaite féminine, classiquei l'aimer / s'allumer masculine, classiquej méprisées / croisées féminine, classiquek humour / d'amour masculine, classiquel d'elle / tire-d'aile féminine, classiquem sœur / confesseur masculine, classiquen calvaire / sévère féminine, classiqueo Lancret / indiscret masculine, classiquep l'Olympe / guimpe féminine, classiqueq abbé / Hébé masculine, classiquer blême / problème féminine, classiqueb mien / bohémien masculine, classiquec îles / villes féminine, classiqueb l'émoi / moi masculine, classiquec inconnue / nue féminine, classiqued flatté / Vérité masculine, classiquee Végèce / sauvagesse féminine, classiquef m'aborda / Bréda masculine, classiqueg choses / roses féminine, classiqueh prix / Paris masculine, classiquei vêtue / statue féminine, classiquej mots-là / falbala masculine, classiquek fête / faite féminine, classiquel amant / fixement masculine, classiquem gorille / brille féminine, classiquen Depuis / appuis masculine, classiqueo rature / aventure féminine, classiquep nui / ennui masculine, classiqueq richesse / duchesse féminine, classiquer mari / Colibri masculine, classiques femmes / âmes féminine, classiquet bien / chien masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

114 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources