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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Toute la lyre, 1893· I

I. « Les nuages volaient dans la lueur hagarde »

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 76 vers

Les nuages volaient‖ dans la lueur hagarde,Noir troupeau que le vent‖ lugubre a sous sa garde ;Et dans la profondeur‖ blême au-dessous de moi,Si bas que tout mon être‖ en haletait d'effroi,J'aperçus un sommet‖ par une déchirure.

Ce faîte monstrueux‖ sortait de l'ombre obscure ;Ses pentes se perdaient‖ dans le gouffre inconnu ;Sur ce plateau gisait,‖ fauve, terrible, nu,Un géant dont le corps‖ se tordait sur la pierre ;Il en coulait du sang‖ avec de la lumière ;Sa face regardait‖ la nuit triste, et ses pieds,Ses coudes, ses genoux,‖ ses poings, étaient liésD'une chaîne d'airain‖ vivante, impitoyableEt je voyais décroître‖ et renaître effroyableSon ventre qu'un vautour‖ rongeait, oiseau bandit.Le patient était‖ colossal ; on eût ditDeux montagnes, dont l'une‖ agonisait sur l'autre.— Quel est, dis-je, ce sang‖ qui coule ainsi ? — Le vôtre,Dit le vautour. Ce mont‖ dont tu vois les sommets,C'est le Caucase. — Et quand‖ t'en iras-tu ? — Jamais.Et le supplicié‖ me cria : Je suis l'Homme.

Et tout se confondit‖ comme une eau noire, ou commeL'ombre se confondrait‖ avec l'éclair qui luitSous une grande main‖ qui mêlerait la nuit.

Une sorte de puits‖ se fit dans l'insondable ;Le haut d'un autre mont‖ en sortit formidable.L'ombre avait cette horreur‖ dont l'hiver la revêt ;Et j'entendis crier :‖ Ararat ! Il pleuvait.

— Qu'es-tu ? dis-je à la cime‖ âpre et des vents fouettée.— J'attends l'arche ; et j'attends‖ la famille exceptée.— Quelle arche ? — Il pleut ! il pleut !‖ — Et le reste ? — Englouti.

Quoi ! dis-je, est-on créé‖ pour être anéanti ?O terre ! est-ce ta faute ?‖ O ciel ! est-ce ton crime ?Mais tout déjà s'était‖ effacé dans l'abîme.

Une flaque de bleu‖ soudain perça l'amasDes grêles, des brouillards,‖ des vents et des frimas ;Un mont doré surgit‖ dans cet azur terrible ;Là, sans frein, sans pitié,‖ régnait la joie horrible ;Sur ce mont rayonnaient‖ douze êtres sereins, beaux,Joyeux, dans des carquois‖ ayant tous les fléaux ;La nuée autour d'eux‖ tremblait, et par les brèchesLe genre humain était‖ la cible de leurs flèches ;On voyait à leurs pieds‖ l'amour, les jeux, les ris ;Où l'on ne voyait rien‖ on entendait des cris.Une voix dit : Olympe ! Et tout croula.

L’espace,Où l'informe à jamais‖ flotte, passe et repasse,Redevint un bloc noir ;‖ puis j'entendis un bruitQui fit une ouverture‖ éclatante à la nuit,Et je vis un sommet‖ montré par les tonnerres ;Les vieux pins inclinaient‖ leurs têtes centenaires,L'aigle en fuite semblait‖ craindre d'être importun ;Et là je vis quelqu'un‖ qui parlait à quelqu'un,Un homme face à face‖ avec Dieu dans un rêve ;Un prophète effrayant‖ qui recevait un glaive,Et qui redescendit‖ plein d'un céleste ennuiVers la terre, emportant‖ de la foudre avec lui.Et l’infini cria : Sinaï !Puis la brumeSe referma, pareille‖ à des nappes d'écume.Les vents grondaient ; le gouffre‖ était au-dessous d'eux,Noir dans l'immensité‖ d'un tremblement hideux.Soudain, comme heurté‖ par quelque ouragan fauve,Il s'ouvrit ; et je vis‖ une colline chauve ;Le crépuscule horrible‖ et farouche tombait.Un homme expirait là,‖ cloué sur un gibet,Entre deux vagues croix‖ où pendaient deux fantômes ;D'une ville lugubre‖ on distinguait les dômes ;Et le supplicié‖ me cria : Je suis Dieu.

Les nuages erraient‖ dans des rougeurs de feu ;J'entendis dans la nuit‖ redoutable et sévèreComme un souffle d'horreur‖ qui murmurait : Calvaire !L'obscurité faisait‖ des plis comme un linceul.Pâle, je contemplais,‖ dans l'ombre où j'étais seul,Comme on verrait tourner‖ des pages de registres,Ces apparitions‖ de montagnes sinistres.

2 juillet 1856.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
37((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a hagarde / garde féminine, classiqueb moi / d'effroi masculine, classiquec déchirure / obscure féminine, classiqueb inconnu / nu masculine, classiquec pierre / lumière féminine, classiqued pieds / liés masculine, classiquee impitoyable / effroyable féminine, classiquef bandit / dit masculine, classiqueg l'autre / vôtre féminine, classiqueh sommets / Jamais masculine, classiquei l'Homme / comme féminine, classiqueb luit / nuit masculine, classiquea l'insondable / formidable féminine, classiqueb revêt / pleuvait masculine, classiquea fouettée / exceptée féminine, classiqueb Englouti / anéanti masculine, classiqueb crime / l'abîme féminine, classiquea l'amas / frimas masculine, classiqueb terrible / horrible féminine, classiquec beaux / fléaux masculine, classiqued brèches / flèches féminine, classiquee ris / cris masculine, classiquea croula / L’espace / repasse féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquec tonnerres / centenaires féminine, classiqued importun / quelqu'un masculine, classiquee rêve / glaive féminine, classiquef ennui / lui masculine, classiqueg Sinaï / brume / d'écume féminine, classiqueh d'eux / hideux masculine, classiquei fauve / chauve féminine, classiquej tombait / gibet masculine, classiquek fantômes / dômes féminine, classiquel Dieu / feu masculine, classiqueb sévère / Calvaire féminine, classiquec linceul / seul masculine, classiqued registres / sinistres féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources