Toute la lyre, 1893· V
XXV. Lettre de l’exilé
ARRIVANT DANS LE DÉSERT
Tu me dis : Que fais-tu ?‖ Rien. Je suis seul. Je rêve.Je vais voir si quelqu'un‖ me connaît sur la grève.Je cherche à rencontrer‖ dans ces rudes forêts,Dans ces monts, quelque ami‖ tragique que j'aurais,Quelque bon vieil écueil‖ bien battu de l'abîme,Quelque sapin cassé‖ d'une façon sublime ;Un roc ayant le deuil‖ et n'ayant pas l'effroi.Je parle à l'océan,‖ et je lui dis : C'est moi.Alors nous nous mettons‖ à causer, lui plein d'ombre,Mêlant un conseil grave‖ à ses rumeurs sans nombre,Et redisant toujours‖ dans l'écume et les ventsLa même phrase : Aimez,‖ car vous souffrez, vivants !Moi, songeur et distrait‖ par la barque qui vogue.Le tonnerre souvent‖ prend part au dialogue ;Cette interjection,‖ l'éclair, tombe du ciel.
La mer me plaît ; on sent‖ sa vertu dans son fiel.Elle assainit la terre‖ à force d'amertume.Je l'aime. Aussi l'aller‖ trouver est ma coutumeQuand je sens dans mon cœur‖ monter sous le ciel bleuL'âpre indignation‖ qui questionne Dieu.Elle me calme avec‖ son souffle de nuée.Ma douleur dans ses flots‖ s'endort diminuée.
On médite en voyant‖ des prodiges entiers.Je fraternise avec‖ le gouffre volontiers…Les proscrits sont des gens‖ qui content leurs affairesAux vagues dans l'orage‖ et dans la nuit aux sphères ;Nous ouvrons nos cœurs fiers‖ et forts, quoique mouvants,À ces premiers venus‖ farouches, tous les vents ;Et l'on finit par prendre‖ une altière habitudeDe tutoiement avec‖ la sombre solitude.De là l'apaisement.‖ O vastes cieux vainqueurs !L'autan passe, arrachant‖ l'écume de nos cœurs ;Et quand sur notre haine‖ et sur notre colèreS'est d'en haut répandu‖ l'immense bruit polaire,Quand la foudre nous a‖ regardés dans les yeux,Que reste-t-il d'un homme‖ honnête et furieux ?Un sage. On sonde mieux‖ le mystère où nous sommesDevant ces grands flots noirs,‖ moins troubles que les hommes ;On sent qu'en ce chaos‖ un monde est à l'essai ;On confronte, attentif,‖ le faux gouffre et le vrai,La trahison de l’homme et l’embûche de l’onde ;On contemple les plis‖ de l'eau rauque et profonde,On s'ouvre à la candeur‖ comme eux à l'alcyon,Et l'on devient pensif‖ dans la proportionDu prodige, et l'on sent‖ que le courroux s'effaceSous ce flot calme au fond‖ et fauve à la surface.On croit voir dans son âme‖ obscure le leverD'un astre ; et c'est cela‖ qui vient de m'arriver.
J'ai vu tant de néants,‖ tant d'hommes et de choses,Tant d'immobilités,‖ tant de métamorphoses,Que je suis las. Après‖ tous ces chiens, tous ces loups,Dupin, Montalembert,‖ Veuillot, Proudhon, Falloux,Après l'oison qui glousse,‖ après le chat qui grince,Après ce reître, après‖ ce juge, après ce prince,Après ces nains, ces fous,‖ ces gueux, ces intrigants,J'ai le goût des éclairs,‖ j'aime les ouragans,J'entre dans cette énorme‖ et formidable fête,L'onde, et je me repose,‖ ami, dans la tempête.
26 août 1852.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 29((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a rêve / grève féminine, classiqueb forêts / j'aurais masculine, classiquec l'abîme / sublime féminine, classiqued l'effroi / moi masculine, classiquee d'ombre / nombre féminine, classiquef vents / vivants masculine, classiqueg vogue / dialogue féminine, classiqueh ciel / fiel masculine, classiqueb d'amertume / coutume féminine, classiquec bleu / Dieu masculine, classiqued nuée / diminuée féminine, classiquea entiers / volontiers masculine, classiqueb affaires / sphères féminine, classiquec mouvants / vents masculine, classiqued habitude / solitude féminine, classiquee vainqueurs / cœurs masculine, classiquef colère / polaire féminine, classiqueg yeux / furieux masculine, classiqueh sommes / hommes féminine, classiquei l'essai / vrai masculine, classiquej l’onde / profonde féminine, classiquek l'alcyon / proportion masculine, classiquel s'efface / surface féminine, classiquem lever / m'arriver masculine, classiquea choses / métamorphoses féminine, classiqueb loups / Falloux masculine, classiquec grince / prince féminine, classiqued intrigants / ouragans masculine, classiquee fête / tempête féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
58 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources