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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Toute la lyre, 1893· II

XXXIV. Nuit

Victor Hugo· 16 quatrains, octosyllabes, 64 vers

I

Le ciel d'étain au ciel de cuivreSuccède. La nuit fait un pas.Les choses de l'ombre vont vivre.Les arbres se parlent tout bas.

Le vent, soufflant des empyrées,Fait frissonner dans l'onde où luitLe drap d'or des claires soirées,Les sombres moires de la nuit.

Puis la nuit fait un pas encore.Tout à l'heure, tout écoutait.Maintenant nul bruit n'ose éclore ;Tout s'enfuit, se cache et se tait.

Tout ce qui vit, existe ou pense,Regarde avec anxiétéS'avancer ce sombre silenceDans cette sombre immensité.

C'est l'heure où toute créatureSent distinctement dans les cieux,Dans la grande étendue obscureLe grand Être mystérieux !

II

Dans ses réflexions profondes,Ce Dieu qui détruit en créant,Que pense-t-il de tous ces mondesQui vont du chaos au néant ?

Est-ce à nous qu'il prête l'oreille ?Est-ce aux anges ? Est-ce aux démons ?À quoi songe-t-il, lui qui veilleÀ l'heure trouble où nous dormons ?

Que de soleils, spectres sublimes,Que d'astres à l'orbe éclatant,Que de mondes dans ces abîmesDont peut-être il n'est pas content !

Ainsi que des monstres énormesDans l'océan illimité,Que de créations difformesRoulent dans cette obscurité !

L'univers, où sa, sève coule,Mérite-t-il de le fixer ?Ne va-t-il pas briser ce moule,Tout jeter, et recommencer ?

III

Nul asile que la prière !Cette heure sombre nous fait voirLa création tout entièreComme un grand édifice noir !

Quand flottent les ombres glacées,Quand l'azur s'éclipse à nos yeux,Ce sont d'effrayantes penséesQue celles qui viennent des cieux !

Oh ! la nuit muette et livideFait vibrer quelque chose en nous !Pourquoi cherche-t-on dans le vide ?Pourquoi tombe-t-on à genoux ?

Quelle est cette secrète fibre ?D'où vient que, sous ce morne effroi,Le moineau ne se sent plus libre,Le lion ne se sent plus roi ?

Questions dans l'ombre enfouies !Au fond du ciel de deuil couvert,Dans ces profondeurs inouïesOù l'âme plonge, où l'œil se perd,

Que se passe-t-il de terribleQui fait que l'homme, esprit banni,A peur de votre calme horrible,O ténèbres de l'infini ?

20 mars 1846.

Versification

Forme
16 quatrains (quatrains)
Rimes
16(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
16 quatrains
Mots à la rime
a cuivre / vivre féminine, classiqueb pas / bas masculine, classiquea empyrées / soirées féminine, classiqueb luit / nuit masculine, classiquea encore / éclore féminine, classiqueb écoutait / tait masculine, classiquea pense / silence féminine, classiqueb anxiété / immensité masculine, classiquea créature / obscure féminine, classiqueb cieux / mystérieux masculine, classiquea profondes / mondes féminine, classiqueb créant / néant masculine, classiquea l'oreille / veille féminine, classiqueb démons / dormons masculine, classiquea sublimes / abîmes féminine, classiqueb éclatant / content masculine, classiquea énormes / difformes féminine, classiqueb illimité / obscurité masculine, classiquea coule / moule féminine, classiqueb fixer / recommencer masculine, classiquea prière / entière féminine, classiqueb voir / noir masculine, classiquea glacées / pensées féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea livide / vide féminine, classiqueb nous / genoux masculine, classiquea fibre / libre féminine, classiqueb effroi / roi masculine, classiquea enfouies / inouïes féminine, classiqueb couvert / perd masculine, classiquea terrible / horrible féminine, classiqueb banni / l'infini masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources