Toute la lyre, 1893· I
XXVIII. Talaveyra
RÉCIT DE MON PÈRE
C'est à Talaveyra‖ de la Reine, en Espagne.Les anglais, contre qui‖ nous étions en campagne,Tenaient, en s'appuyant‖ sur un vieux château-fort,Le coteau du midi,‖ nous le coteau du nord.Deux versants ; un ravin‖ entre les deux armées.On se battait depuis‖ le matin ; les fuméesMonstrueuses que fait‖ un combat furieuxSalissaient le soleil,‖ terrible au fond des cieux ;Et lui, l'astre éternel‖ d'où sort l'aube éphémère,Vieux, et jeune toujours‖ comme le vieil Homère,Lui, ce même soleil‖ qu'Achille vit jadis,Se vengeait sur nous tous‖ combattants, assourdisPar le vaste fracas‖ des canons en démence,Il versait les flots noirs‖ de sa lumière immense,Il nous aveuglait ; sombre,‖ il jetait au milieuDes tonnerres humains‖ le grand rayon de Dieu.Il brillait, il régnait ;‖ il nous brûlait, sinistre.
Le roi don Charles quatre‖ et Godoÿ, son ministre,Nous avaient mis l'armée‖ anglaise sur les bras,Mais les anglais, qui sont‖ peu faits pour les sierras,Avaient chaud comme nous.‖ La journée était dure.Pas un brin d'herbe ; au fond‖ du ravin la verdureDe quelques pins d'Alep,‖ espèce de rideauLaissant voir sous son antre‖ un maigre filet d'eau.De même que les cils‖ séparent deux paupières,Ces arbres couvrant l'eau‖ qui courait dans les pierresSéparaient les deux plans‖ inclinés du vallon.Or, comme le semeur‖ attaque l'aquilon,Nous nous heurtions, français‖ contre anglais. Les mitraillesPleuvaient, et l'on voyait‖ des crânes, des entrailles,Des ventres entr'ouverts‖ ainsi qu'un fruit vermeil,Et, sur l'immense mort‖ sanglante, le soleil.Le sabre, le canon,‖ l'espingole ; la pique,C'est tout simple, on s'y fait ;‖ mais avoir le tropiqueSur sa tête, c'est trop.‖ Nous avions soif. Le ferEt le plomb, c'est la mort ;‖ mais la soif, c'est l'enfer.Le soleil, la sueur,‖ la soif, oh ! quelle rage !Nous n'en faisions pas moins‖ notre implacable ouvrage,Et l'on se massacrait‖ éperdûment. PartoutDes cadavres, mêlés‖ aux combattants debout,Gisaient, indifférents‖ déjà comme des marbres.
Tout à coup j'aperçus‖ le ruisseau sous les arbres.Un espagnol le vit‖ et cria : caramba !Je descendis vers l'eau,‖ qu'un anglais enjamba ;Un français accourut,‖ puis deux, puis trois, puis quatre ;On se mit à genoux,‖ on cessa de se battre,Quitte à recommencer ;‖ les blessés, à pas lents,Se traînaient ; on trinqua‖ dans les casques sanglants.— À votre santé ! dis-je.‖ Ils dirent : À la vôtre ! —Et c'est ainsi qu'on vint‖ boire un peu l'un chez l'autre.
La bataille reprit,‖ sans trêve cette fois,Affreuse ; et nous songions,‖ nous, en pensant aux rois,Aux empereurs, à tous‖ ces sombres téméraires,Qu'ils font des ennemis,‖ mais que Dieu fait des frères.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 27((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a Espagne / campagne féminine, classiqueb château-fort / nord masculine, classiquec armées / fumées féminine, classiqued furieux / cieux masculine, classiquee éphémère / Homère féminine, classiquef jadis / assourdis masculine, classiqueg démence / immense féminine, classiqueh milieu / Dieu masculine, classiquei sinistre / ministre féminine, classiqueb bras / sierras masculine, classiquec dure / verdure féminine, classiqued rideau / d'eau masculine, classiquee paupières / pierres féminine, classiquef vallon / l'aquilon masculine, classiqueg mitrailles / entrailles féminine, classiqueh vermeil / soleil masculine, classiquei pique / tropique féminine, classiquej fer / l'enfer masculine, classiquek rage / ouvrage féminine, classiquel Partout / debout masculine, classiquem marbres / arbres féminine, classiqueb caramba / enjamba masculine, classiquec quatre / battre féminine, classiqued lents / sanglants masculine, classiquee vôtre / l'autre féminine, classiquea fois / rois masculine, classiqueb téméraires / frères féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
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54 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources