Toute la lyre, 1893· VI
LXI. « Tous deux — est-ce à Tibur ? est-ce à Ville-d'Avray »
Tous deux — est-ce à Tibur ?‖ est-ce à Ville-d'Avray ?Nous errions, et sa voix me disait :
— L’amour vraiCraint le rapprochement‖ vertigineux des bouches.Respecte mes peurs. L'âme‖ a des bonheurs farouches ;Elle veut voir s'ouvrir‖ l'éden, et refuser.C'est assez d'un soupir‖ et c'est trop d'un baiser.La pudeur, c'est de l'ombre,‖ et l'amour s'en augmente.Ce que perd la maîtresse‖ est gagné par l'amante ;Oublions cette chair‖ que tu nommes beauté.L'amour devient le ciel‖ sitôt le corps ôté.Tu m'aimes, je t'adore.‖ Eh bien ! soyons fidèles,Purs, et contentons-nous‖ d'un frémissement d'ailes.Mon cœur en plein mystère‖ et ma vie en plein jour,Je fais ce chaste rêve.‖ Oh ! laisse mon amourSe dresser dans mon âme‖ avec un front d'étoile !Il faut au cœur un songe,‖ il faut au temple un voile.Respecte-moi. Soyons‖ des parfums, des rayons !Dans ce frais mois de mai‖ qu'est-ce que nous voyons ?La promiscuité‖ des âmes et des roses.Anges, nous nous mêlons‖ à ces apothéoses.Une honte sacrée‖ est un divin flambeau.Je t'aime. Un cœur sauvage‖ et tendre est aussi beauQu'un ciel sombre éclairé‖ de lueurs boréales. —
Pendant qu'elle disait‖ ces choses idéales,Dans le plus ténébreux‖ du bois je regardais,Sous un chêne étendant‖ son ombre comme un dais,Non pas quelque déesse,‖ une Vénus de marbre,Mais un bonhomme en bois‖ taillé dans un tronc d'arbre,Un antique magot‖ riant à nos ébats,Satyre aux yeux de bouc‖ qui me parlait tout basAvec sa large bouche‖ effroyable et vorace,Comme si j'eusse été‖ ce doux flâneur d'Horace :
« Jadis, j'étais un tronc‖ de figuier, bon à rien.« — Oui-dà, dit un sculpteur‖ persan ou dorien,« De ceux dont le génie‖ au cabaret trébuche,« Ferai-je un banc, ferai-je‖ un dieu, de cette bûche ?« Il lui plut que je fusse‖ un dieu. C'est bien. Je fus« Priape, et je rêvai‖ sous les arbres touffus. »
8 mai. (Pendant le plébiscite.)
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 19((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a Ville-d'Avray / disait / vrai masculine, classiqueb bouches / farouches féminine, classiquec refuser / baiser masculine, classiqued augmente / l'amante féminine, classiquee beauté / ôté masculine, classiquef fidèles / d'ailes féminine, classiqueg jour / amour masculine, classiqueh d'étoile / voile féminine, classiquei rayons / voyons masculine, classiquej roses / apothéoses féminine, classiquek flambeau / beau masculine, classiquel boréales / idéales féminine, classiqueb regardais / dais masculine, classiquec marbre / d'arbre féminine, classiqued ébats / bas masculine, classiquee vorace / d'Horace féminine, classiquea rien / dorien masculine, classiqueb trébuche / bûche féminine, classiquec fus / touffus masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
39 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources