Vers, 1894· Première partie
La Poussière Froide
À Madame Jeanne Charles Lacoste.
Les villages brillent au soleil dans les plaines,Pleins de clochers,‖ de rivières, d'auberges noires,Au soleil ou sous la‖ pluie grise ou dans la neigeAvec des cris aigus‖ de coqs, avec des blés,
Avec des chars qui vont‖ lentement aux labours,Avec des charrues qui‖ sont couleur de la lune,Avec des voix de paysans‖ qui ont des sabots lourds,Avec des femmes qui ont la peau en terre brune,
Avec des matins bleus,‖ avec des soirées bleues,Avec des champs‖ de paille qui sentent la menthe,Avec des fontaines crues où‖ l'eau claire chante,Avec des oiseaux qui‖ font balancer leurs queues,
Avec des jardins, des‖ vieilles paralysées,Des sons d'angélus,‖ des piaillements de poules,Avec des chants de vêpres et‖ de noires croiséesEt des hommes qui‖ chantent et d'autres qui se soûlent ;
Avec des églises‖ calmes où, quand il y aDes journées de chaleur,‖ on sent une odeur fadeEt fraîche et un si grand silenceQu'on dirait qu'une chaise‖ a grincé dans le froid ;
Avec des routes longues et‖ blanches où dansentLes cailloux au soleil,‖ avec des kilomètres,Avec les pigeons des‖ demeures des vieux prêtres,Avec des gens qui rient‖ et d'autres de souffrance ;
Avec la nuit qui‖ tombe sur les grands champs,Avec des grincements de char,‖ des paysans calmesQui semblent réfléchir‖ et qui ont l'air au loinDe se fondre dans la‖ nuit lentement et grands ;
Avec de pauvres bœufs‖ qui beuglent dans l'étable,Les cris longs et poignants‖ des cochons qu'on égorge,Avec des verres‖ épais posés sur les tablesEt des femmes portant‖ leurs petits sur la gorge ;
Avec des voleurs qui‖ vont entre deux gendarmes,Avec le tonnerre qui ouvre‖ les grands chênesEn faisant un bruit de‖ char tout rempli de pierresQui roulerait dans un‖ bas-fond tout noir et large
Avec un petit oiseau, dans le vieux jardin,Qui crie tout seul auprès‖ des roses de la vigne,Avec des enfants qui‖ vont pêcher à la ligne,Avec le bougement‖ bleu du vent dans les lins ;
Avec la terre, avec‖ la mer, avec le ciel,Avec des feux lointains‖ qui semblent respirerSur les collines quand‖ la nuit vient de tomber,Et qu'un homme chante au‖ loin dans le grand silence ;
Avec des sentiers où,‖ quand c'est le mois d'octobre,Le vent fait voler les‖ feuilles des châtaigniersQui grattent les petits‖ cailloux ronds des sentiers ;Avec des soirs de pluie‖ pleins de lumière jaune,
Avec des chiens‖ qui aboient au loin longuementAprès les lièvres, et le mois‖ de Marie sonnant,Et puis les vieux curés‖ des tristes presbytèresQui lisent près des‖ roses, le soir, leur bréviaire ;
Avec les étables où sont‖ les douces génissesEt les vaches poussant‖ de longs gémissements,Et les cochons qu'on tue‖ en les saignant longtemps,Et leurs cris aigus de‖ mort quand ils s'affaiblissent ;
Avec les oiseaux gais‖ dont la voix est mouillée,Près de l'eau, sur les petites branches qui plient ;Et, sautant comme des‖ boules roulent, les piesQui crient et dont la voix‖ semble toute rouillée.
Ainsi vont, dans les larges plaines,‖ les villagesÉparpillés‖ qui chantent dans l'air bleu et clair,Ou qui se taisent, sous‖ le ciel couleur de fer,Sous les raies de pluies fine‖ en travers qui bruissaillent ;
Avec un chat‖ immobile au milieu d'un champ,Avec les femmes à pas lents‖ qui songent, laissantTomber les grains‖ de maïs et comme si ellesSongeaient qu'il ne faut pas‖ contrarier la terre ;
Avec les hommes qui‖ prennent dans un tamisDe l'engrais qu'ils‖ lancent fort, au-dessus de terre,Qui fait au soleil un‖ nuage de poussière ;Avec la nuit épaisse‖ où tout est endormi.
Ainsi vont les doux villages éparpillésSur les coteaux, aux flancs‖ des coteaux, à leurs pieds,Dans les plaines, dans les‖ vallées, le long des gaves,Près des routes, près des‖ villes et des montagnes ;
Avec les clochers minces‖ au-dessus des toits,Avec, sur les chemins‖ qui se croisent, des croix,Avec des troupeaux longs‖ qui ont des cloches rauquesEt le berger‖ fatigué traînant ses sabots ;
Avec des roues de moulin noires‖ battant l'eau claireEt faisant au soleil‖ de la poudrure en verre,Avec le bois‖ à l'odeur aigre et forte, avecDes piverts qui‖ cognent les arbres de leur bec ;
Avec les vignes aux‖ soleil et les ajoncs,Les villages s'étendent ainsi parmi les plaines :Il y en a encore‖ et encore et les grainesSortent, les clochers‖ sont pleins d'oiseaux et les sillons ;
Avec la caille qui‖ court inquiètement,Avec le lièvre blessé qui‖ crie plein de sang noir,Avec les ruisseaux en‖ cuivre, quand c'est le soirQui ont l'air de se‖ cailler très lentement ;
Avec les palombes aux yeux‖ rouges et tout rondsQui arrivent de loin‖ dans le gris des nuagesEt les grues qui‖ grincent dans le froid et qui font,Comme des serrures rouillées,‖ un bruit sauvage ;
Avec les paysans en noir‖ allant le matinÀ quelque enterrement‖ de quelque vieux villageOù ils iront manger‖ du pain et du fromageEt boire dans un verre‖ épais un peu de vin ;
Avec les prairies d'eau‖ où se coulent les râles,Avec les crimes qu'on‖ commet sur les cheminsEt les mendiants idiots‖ avec des képis salesMendiant des sous noirs‖ avec leurs pauvres mains ;
Avec la prétention des hommes politiques,Avec le bruit glacé‖ des sabots dans la rueEt les journaux collés‖ sur la place publiqueSur laquelle passe un‖ long vol de grandes grues ;
Avec les oiseaux attachés‖ par une patteQue font souffrir des‖ enfants devant les portes,Des enfants que l'on‖ peigne, aux figures plates,Aux figures en suif‖ rouge luisantes et béates ;
Avec les grands coteaux‖ où le soleil est douxEt le bois frais où‖ claque la tiède pluie d'orage,Et les arrêts, quand ils‖ marchent, des grands bœufs rouxQue conduit en sifflant‖ un enfant du village.
Versification
- Mètre
- Vers de 12 et 13 syllabes (90 de 12, 17 de 13, 5 de 11, 3 de 14, 1 de 8)· profil 5−6, 6÷6, 5÷8, 6=8
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
116 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vers, Paris, Paul Ollendorff, 1894· numérisation poesies.net· Sources