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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre deuxième 1667 — 1669

XV. L’ermite

NOUVELLE TIRÉE DE BOCCACE

Jean de La Fontaine· strophes variées, décasyllabes, 208 vers

Dame Vénus‖ et dame HypocrisieFont quelquefois‖ ensemble de bons coups ;Tout homme est homme,‖ et les moines sur tous :Ce que j’en dis,‖ ce n’est point par envie.Avez-vous sœur,‖ fille ou femme jolie ?Gardez le froc,‖ c’est un maître Gonin ;Vous en tenez,‖ s’il tombe sous sa mainBelle qui soit‖ quelque peu simple et neuve.Pour vous montrer‖ que je ne parle en vain,Lisez ceci,‖ je ne veux autre preuve.

Un jeune ermite‖ étoit tenu pour saint ;On lui gardoit‖ place dans la Légende.L’homme de Dieu‖ d’une corde étoit ceint,Pleine de noeuds ;‖ mais sous sa houppelandeLogeoit le cœur‖ d’un dangereux paillard.Un chapelet‖ pendoit à sa ceinture,Long d’une brasse,‖ et gros outre mesure ;Une clochette‖ étoit de l’autre part.Au demeurant,‖ il faisoit le cafard ;Se renfermoit,‖ voyant une femelle,Dedans sa coque,‖ et baissoit la prunelle :Vous n’auriez dit‖ qu’il eût mangé le lard.Un bourg étoit‖ dedans son voisinage,Et dans ce bourg‖ une veuve fort sage,Qui demeuroit‖ tout à l’extrémité.Elle n’avoit‖ pour tout bien qu’une fille,Jeune, ingénue,‖ agréable et gentille ;Pucelle encor,‖ mais, à la vérité,Moins par vertu‖ que par simplicité ;Peu d’entregent,‖ beaucoup d’honnêteté ;D’autre dot, point ;‖ d’amants, pas davantage.Du temps d’Adam,‖ qu’on naissoit tout vêtu,Je pense bien‖ que la belle en eût eu,Car avec rien‖ on montoit un ménage.Il ne falloit‖ matelas ni linceul :Même le lit‖ n’étoit pas nécessaire.Ce temps n’est plus ;‖ Hymen, qui marchoit seul,Mène à présent‖ à sa suite un notaire.

L’anachorète,‖ en quêtant par le bourg,Vit cette fille,‖ et dit sous son capuce :« Voici de quoi !‖ Si tu sais quelque tour,Il te le faut‖ employer, frère Luce. »« Pas n’y manqua :‖ voici comme il s’y prit.Elle logeoit,‖ comme j’ai déjà dit,Tout près des champs,‖ dans une maisonnette,Dont la cloison,‖ par notre anachorète,Étant percée‖ aisément et sans bruit,Le compagnon,‖ par une belle nuit(Belle, non pas :‖ le vent et la tempêteFavorisoient‖ le dessein du galant),Une nuit donc,‖ dans le pertuis mettantUn long cornet,‖ tout du haut de la tête,Il leur cria :‖ « Femmes, écoutez-moi ! »À cette voix,‖ toutes pleines d’effroi,Se blottissant,‖ l’une et l’autre est en transe.Il continue,‖ et corne à toute outrance :« Réveillez-vous,‖ créatures de Dieu !Toi, femme veuve,‖ et toi, fille pucelle ;Allez trouver‖ mon serviteur fidèleL’ermite Luce,‖ et partez de ce lieu,Demain matin,‖ sans le dire à personne ;Car c’est ainsi‖ que le ciel vous l’ordonne.Ne craignez point,‖ je conduirai vos pas ;Luce est bénin.‖ Toi, veuve, tu feras.Que de ta fille‖ il ait la compagnie ;Car d’eux doit naître‖ un pape, dont la vieRéformera‖ tout le peuple chrétien. »

La chose fut‖ tellement prononcée,Que dans le lit‖ l’une et l’autre enfoncée,Ne laissa pas‖ de l’entendre fort bien.La peur les tint‖ un quart d’heure en silence.La fille enfin‖ met le nez hors des draps,Et puis, tirant‖ sa mère par le bras,Lui dit d’un ton‖ tout rempli d’innocence :« Mon Dieu, maman,‖ y faudra-t-il aller ?Ma compagnie !‖ Hélas ! qu’en veut-il faire ?Je ne sais pas‖ comment il faut parler ;Ma cousine Anne‖ est bien mieux son affaire,Et retiendroit‖ bien mieux tous ses sermons.— Sotte, tais-toi !‖ lui repartit la mère.C’est bien cela !‖ Va, va, pour ces leçons,Il n’est besoin‖ de tout l’esprit du monde :Dès la première,‖ ou bien dès la seconde,Ta cousine Anne‖ en saura moins que toi.— Oui ! dit la fille ;‖ eh ! mon Dieu ! menez-moi :Partons ! bientôt‖ nous reviendrons au gîte.— Tout doux, reprit‖ la mère en souriant ;Il ne faut pas‖ que nous allions si vite ;Car que sait-on ?‖ le diable est bien méchantEt bien trompeur.‖ Si c’étoit lui, ma fille,Qui fût venu‖ pour nous tendre des lacs ?As-tu pris garde ?‖ Il parloit d’un ton cas,Comme je crois‖ que parle la familleDe Lucifer.‖ Le fait mérite bienQue, sans courir‖ ni précipiter rien,Nous nous gardions‖ de nous laisser surprendre.Si la frayeur‖ t’avoit fait mal entendre…Pour moi, j’avois‖ l’esprit tout éperdu.— Non, non, maman,‖ j’ai fort bien entendu,Dit la fillette.‖ — Or bien, reprit la mère,Puisque ainsi va,‖ mettons-nous en prière, »

Le lendemain,‖ tout le jour se passaÀ raisonner,‖ et par-ci, et par-là,Sur cette voix‖ et sur cette rencontre.La nuit venue,‖ arrive le corneur ;Il leur cria‖ d’un ton à faire peur :« Femme incrédule,‖ et qui vas à l’encontreDes volontés‖ de Dieu, ton créateur,Ne tarde plus,‖ va-t’en trouver l’ermite,Ou tu mourras !‖ » La fillette reprit :« Eh bien, maman,‖ l’avois-je pas bien dit ?Mon Dieu ! partons ;‖ allons rendre visiteÀ l’homme saint !‖ Je crains tant votre mort,Que j’y courrois,‖ et tout de mon plus-fort,S’il le falloit.‖ — Allons donc ! » dit la mère.La belle mit‖ son corset des bons jours,Son demi-ceint,‖ ses pendants de velours,Sans se douter‖ de ce qu’elle alloit faire :Jeune fillette‖ a toujours soin de plaire.

Notre cagot‖ s’étoit mis aux aguets,Et, par un trou‖ qu’il avoit fait exprèsÀ sa cellule,‖ il vouloit que ces femmesLe pussent voir,‖ comme un brave soldat,Le fouet en main,‖ toujours en un étatDe pénitence‖ et de tirer des flammesQuelque défunt‖ puni pour ses méfaits ;Faisant si bien,‖ en frappant tout auprès,Qu’on crut ouïr‖ cinquante disciplines.Il n’ouvrit pas‖ à nos deux pèlerines,Du premier coup ;‖ et, pendant un moment,Chacune put‖ l’entrevoir s’escrimantDu saint outil.‖ Enfin, la porte s’ouvre ;Mais ce ne fut‖ d’un bon MISERERE.Le papelard‖ contrefait l’étonné.Tout en tremblant,‖ la veuve lui découvre,Non sans rougir,‖ le cas comme il étoit.À six pas d’eux,‖ la fillette attendoitLe résultat,‖ qui fut que notre ermiteLes renvoya,‖ fit le bon hypocrite.« Je crains, dit-il,‖ les ruses du Malin !Dispensez-moi ;‖ le sexe fémininNe doit avoir‖ on ma cellule entrée.« Jamais de moi‖ saint-père ne naîtra. »La veuve dit,‖ toute déconfortée :« Jamais de vous ?‖ Et pourquoi ne fera ? »Elle ne put‖ en tirer autre chose.En s’en allant,‖ la fillette disoit :« Hélas ! maman,‖ nos péchés en sont cause ! »

La nuit revient,‖ et l’une et l’autre étoitAu premier somme,‖ alors que l’hypocriteEt son cornet‖ font bruire la maison.Il leur cria,‖ toujours du même ton :« Retournez voir‖ Luce, le saint ermite ;Je l’ai changé ;‖ retournez dès demain ! »Les voilà donc‖ derechef en chemin.Pour ne tirer‖ plus en long celle histoire,Il les reçut.‖ La mère s’en alla,Seule s’entend ;‖ la fille demeura.Tout doucement‖ il vous l’apprivoisa ;Lui prit d’abord‖ son joli bras d’ivoire ;Puis s’approcha,‖ puis en vint au baiser,Puis aux beautés‖ que l’on cache à la vue.Puis le galant‖ vous la mit toute nue,Comme s’il eût‖ voulu la baptiser.O papelards,‖ qu’on se trompe à vos mines !Tant lui donna‖ du retour de matines,Que maux de cœur‖ vinrent premièrement,Et maux de cœur‖ chassés Dieu sait comment.En fin finale,‖ une certaine enflureLa contraignit‖ d’allonger sa ceinture,Mais en cachette,‖ et sans en avertirLe forge-pape,‖ encore moins la mère ;Elle craignoit‖ qu’on ne la fit partir :Le jeu d’amour‖ commençoit à lui plaire.Vous me direz :‖ « D’où lui vint tant d’esprit ? »D’où ? De ce jeu ;‖ c’est l’arbre de science.Sept mois entiers‖ la galande attendit :Elle allégua‖ son peu d’expérience.Dès que la mère‖ eut indice certainDe sa grossesse‖(, elle lui fit soudainTrousser bagage,‖ et remercia l’hôte.Lui, de sa part,‖ rendit grâce au Seigneur,Qui soulageoit‖ son pauvre serviteur.Puis, au départ,‖ il leur dit que sans faute,Moyennant Dieu,‖ l’enfant viendrait à bien.« Gardez pourtant,‖ dame, de faire rienQui puisse nuire‖ à votre géniture !Ayez grand soin‖ de cette créature ;Car tout bonheur‖ vous en arrivera :Vous régnerez,‖ serez la signora ;Ferez monter‖ aux grandeurs tous les vôtres,Princes les uns,‖ et grands seigneurs les autres,Vos cousins ducs,‖ cardinaux vos neveux :Places, châteaux,‖ tant pour vous que pour eux,Ne manqueront‖ en aucune manière,Non plus que l’eau‖ qui coule en la rivière. »Leur ayant fait‖ celte prédiction,Il leur donna‖ sa bénédiction.

La signora,‖ de retour chez sa mère,S’entretenoit, jour et nuit, du saint-père ;Préparoit tout,‖ lui faisoit des béguins ;Au demeurant,‖ prenoit tous les matinsLa couple d’œufs ;‖ attendoit en liesseCe qui viendroit‖ d’une telle grossesse.Mais ce qui vint‖ détruisit les châteaux,Fit avorter‖ les mitres, les chapeaux,Et les grandeurs‖ de toute la famille :La signora‖ mit au monde une fille.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
2[abbaa] 43[aa] 2[ababcbc] 15[abba] 7[abab] 1[abbab] 1[abbba]
Mètre
Décasyllabes· profil 4+6
Mots à la rime
a Hypocrisie / envie / jolie féminine, classiqueb coups / tous masculine, classiquec Gonin / main masculine, classiqued neuve / preuve féminine, classiquee vain / saint / ceint masculine, classiqueb Légende / houppelande féminine, non classiquec paillard / part masculine, classiqued ceinture / mesure féminine, classiquee cafard / lard masculine, classiquef femelle / prunelle féminine, classiqueg voisinage / sage féminine, classiqueh l’extrémité / vérité masculine, classiquei fille / gentille féminine, classiquej simplicité / d’honnêteté masculine, classiquek davantage / ménage féminine, classiquel vêtu / eu masculine, classiquem linceul / seul masculine, classiquen nécessaire / notaire féminine, classiquea bourg / tour masculine, classiqueb capuce / Luce féminine, classiquec prit / dit masculine, non classiqued maisonnette / anachorète féminine, classiquee bruit / nuit masculine, classiquef tempête / tête féminine, classiqueg galant / mettant masculine, classiqueh écoutez-moi / d’effroi masculine, classiquei transe / outrance féminine, classiquej Dieu / lieu masculine, classiquek pucelle / fidèle féminine, classiquel personne / l’ordonne féminine, classiquem pas / feras masculine, classiquen compagnie / vie féminine, classiqueo chrétien / bien masculine, classiquea prononcée / enfoncée féminine, classiquec silence / d’innocence féminine, classiqued draps / bras masculine, classiquee aller / parler masculine, classiquef faire / affaire / mère féminine, classiqueg sermons / leçons masculine, classiqueh monde / seconde féminine, classiquei toi / menez-moi masculine, classiquej gîte / vite féminine, classiquek souriant / méchant masculine, classiquel fille / famille féminine, classiquem lacs / cas masculine, classiquen bien / rien masculine, classiqueo surprendre / entendre féminine, classiquep éperdu / entendu masculine, classiqueq mère / prière féminine, classiquea passa / par-là masculine, classiqueb rencontre / l’encontre féminine, classiquec corneur / peur / créateur masculine, classiqued l’ermite / visite féminine, classiquee reprit / dit masculine, classiquef mort / plus-fort masculine, classiqueg mère / faire / plaire féminine, classiqueh jours / velours masculine, classiquea aguets / exprès masculine, classiqueb femmes / flammes féminine, classiquec soldat / état masculine, classiqued méfaits / auprès masculine, classiquee disciplines / pèlerines féminine, classiquef moment / s’escrimant masculine, classiqueg s’ouvre / découvre féminine, classiqueh MISERERE / l’étonné masculine, classiquei étoit / attendoit masculine, classiquej ermite / hypocrite féminine, classiquek Malin / féminin masculine, classiquel entrée / déconfortée féminine, classiquem naîtra / fera masculine, classiquen chose / cause féminine, classiqueo disoit / étoit masculine, classiqueb l’hypocrite / ermite féminine, classiquec maison / ton masculine, classiqued demain / chemin masculine, classiquee histoire / d’ivoire féminine, classiquef alla / demeura / l’apprivoisa masculine, classiqueg baiser / baptiser masculine, classiqueh vue / nue féminine, classiquei mines / matines féminine, classiquej premièrement / comment masculine, classiquek enflure / ceinture féminine, classiquel avertir / partir masculine, classiquem mère / plaire féminine, classiquen d’esprit / attendit masculine, classiqueo science / d’expérience féminine, classiquep certain / soudain masculine, classiqueq l’hôte / faute féminine, classiquer Seigneur / serviteur masculine, classiquet géniture / créature féminine, classiqueu arrivera / signora masculine, classiquev vôtres / autres féminine, classiquew neveux / eux masculine, classiquex manière / rivière féminine, classiquey prédiction / bénédiction masculine, classiquea mère / père féminine, classiqueb béguins / matins masculine, classiquec liesse / grossesse féminine, classiqued châteaux / chapeaux masculine, classiquee famille / fille féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

208 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources