Contes et nouvelles, 1668‑1694· Contes et nouvelles attribués a la fontaine
IV. L’espagnol
Un Espagnol‖ avoit dans sa maisonUne peste, une fausse lame,Un diable familier,‖ c’est-à-dire une femmeQui n’entendoit‖ ni rime ni raison.En vain, pour la rendre docile,Ce mari, passable escrimeur,Employoit dans le lit‖ sa force et sa vigueur ;Il trouvoit cependant‖ son remède inutile.Il consultoit‖ ses amis, ses parents,Qui, juges de leurs différents,Terminoient parfois leurs querelles,Mais qui, lassés de voir‖ et naître et pullulerDes riottes continuelles,Ne voulurent plus s’en mêler.Il fut contraint‖ de prendre patience,Et d’imiter‖ ces oiseaux passagersQui, bâtissant leurs nids‖ même dans les clochers,Ont. une si forte assurance,Que, sans s’étonner du grand bruit,Ils entendent le son des cloches,Et ne craignent pas les approchesDes gens qui sonnent jour et nuit.Notre Espagnol,‖ en savant politique,Méditant donc‖ un remède à ses maux,Dissimuloit‖ sa peine et ses travaux,Et caressoit‖ son diable domestique,Quand il lui vint‖ un affaire pressantQui le contraignit d’entreprendre,Sans différer et sans attendre,Un voyage vers le Levant.Il dresse, à cet effet,‖ son petit équipage,Et prépare, pour sonvoyage,Tout ce qu’il croit‖ qui lui fera besoin.Mais sa femme, par un caprice,Dit qu’elle veut l’accompagner si loin,Et ne le point quitter,‖ pour lui rendre service.L’Espagnol, étonné‖ du dessein surprenant,S’oppose en vain,‖ dit qu’elle est une bête ;Mais les femmes ont une tête :Il fallut consentir,‖ malgré son sentiment.Les voilà donc‖ qui quittent le rivage,Embarqués dans un bon vaisseau,Qui par sa vitesse fend l’eau,Et semble terminer‖ promptement le voyage ;Lorsque les vents,‖ en augmentant les flots,Forment une telle tourmente,Que les plus hardis matelotsChancellent en voyant‖ une perte évidente.Le commandant,‖ pour sauver le vaisseau,Ordonne de jeter en l’eauToutes les choses plus pesantes.La crainte d’une affreuse mortFait obéir,‖ et l’on jette d’abordLes hardes bonnes et méchantes.Notre Espagnol,‖ bien plus obéissant,Voyant l’occasion‖ favorable et propice,Jette dans la mer, à l’instant,Sa femme ou bien‖ son étui de malice.Le vent et le trouble cessé,Le commandant prend connoissance,Avec raison,‖ de ce qui s’est passé,Et veut d’un tel mari‖ punir la violence ;Mais l’Espagnol,‖ interrogé, répondQue c’est à tort‖ qu’on lui veut faire affront,Et jouant bien son personnage,Il dit : « Ayant jeté‖ ma femme dans la mer,J’ai obéi !‖ Me faut-il donc blâmer ?Rien ne me pesoit davantage. »
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 10[abba] 4[aa] 5[abab]
- Mètre
- Vers de 8, 10 et 12 syllabes (31 de 8, 23 de 10, 14 de 12)· profil 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a maison / raison masculine, classiqueb lame / femme féminine, classiquec docile / inutile féminine, classiqued escrimeur / vigueur masculine, classiquee parents / différents masculine, classiquef querelles / continuelles féminine, classiqueg pulluler / mêler masculine, classiqueh patience / assurance féminine, classiquei passagers / clochers masculine, classiquej bruit / nuit masculine, classiquek cloches / approches féminine, classiquel politique / domestique féminine, classiquem maux / travaux masculine, classiquen pressant / Levant masculine, classiqueo d’entreprendre / attendre féminine, classiquep équipage / sonvoyage féminine, classiqueq besoin / loin masculine, classiquer caprice / service féminine, classiques surprenant / sentiment masculine, classiquet bête / tête féminine, classiqueu rivage / voyage féminine, classiquev vaisseau / l’eau masculine, classiquew flots / matelots masculine, classiquex tourmente / évidente féminine, classiquez pesantes / méchantes féminine, classiquea mort / d’abord masculine, classiqueb obéissant / l’instant masculine, classiquec propice / malice féminine, classiqued cessé / passé masculine, classiquee connoissance / violence féminine, classiquef répond / affront masculine, classiqueg personnage / davantage féminine, classiqueh mer / blâmer masculine, équivalente
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources