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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre quatrième

XV. La chose impossible

Jean de La Fontaine· strophe unique, octosyllabes et alexandrins, 85 vers

Un démon, plus noir que malin,Fit un charme si souverainPour l’amant de certaine belle,Qu’à la fin celui-ci‖ posséda sa cruelle.Le pact de notre amant‖ et de l’esprit follet,Ce fut que le premier‖ jouirait à souhaitDe sa charmante inexorable.« Je te la rends dans peu,‖ dit Satan, favorable :Mais par tel si, qu’au lieu‖ qu’on obéit au diableQuand il a fait ce plaisir-là,À tes commandements‖ le diable obéiraSur l’heure même ;‖ et puis, sur la même heure,Ton serviteur lutin,‖ sans plus longue demeure,Ira te demander‖ autre commandementQue tu lui feras promptement,Toujours ainsi,‖ sans nul retardement ;Sinon, ni ton corps ni ton âmeN’appartiendront plus à ta dame ;Ils seront à Satan,‖ et Satan en feraTout ce que bon lui semblera. »Le galant s’accorde à cela.Commander, étoit-ce un mystère ?Obéir est bien autre affaire.Sur ce penser-là, notre amantS’en va trouver sa belle,‖ en a contentement,Goûte des voluptés‖ qui n’ont point de pareilles,Se trouve très-heureux,‖ hormis qu’incessammentLe diable étoit à ses oreilles.Alors l’amant lui commandoitTout ce qui lui venoit en tête ;De bâtir des palais,‖ d’exciter la tempête :En moins d’un tour de main,‖ cela s’accomplissoit.Mainte pistole se glissoitDans l’escarcelle de notre homme.Il envoyoit le diable à Rome :Le diable revenoit‖ tout chargé de pardons.Aucuns voyages n’étoient longs,Aucune chose malaisée.L’amant, à force de rêverSur les ordres nouveaux‖ qu’il lui falloit trouver,Vit bientôt sa cervelle usée.Il s’en plaignit‖ à sa divinité,Lui dit de bout en bout‖ toute la vérité.« Quoi ! ce n’est que cela ?‖ lui repartit la dame :Je vous aurai bientôt tiréUne telle épine de l’âme.Quand le diable viendra,‖ vous lui présenterezCe que je tiens, et lui direz :Défrise-moi ceci ;‖ fais tant, par tes journées,Qu’il devienne tout plat.‖ » Lors, elle lui donnaJe ne sais quoi, qu’elle tiraDu verger de Cypris,‖ labyrinthe des fées,Ce qu’un duc autrefois‖ jugea si précieux,Qu’il voulut l’honorer‖ d’une chevalerie ;Illustre et noble confrérie,Moins pleine d’hommes que de dieux.L’amant dit au démon :‖ « C’est ligne circulaireEt courbe, que ceci ;‖ je t’ordonne d’en faireLigne droite et sans nuls retours.Va-t’en y travailler, et cours ! »L’Esprit s’en va, n’a point de cesseQu’il n’ait mis le fil sous la presse ;Tâche de l’aplatir‖ à grands coups de marteau ;Fait séjourner au fond de l’eau,Sans que la ligne fût‖ d’un seul point étendue ;De quelque tour qu’il se servît,Quelque secret qu’il eût,‖ quelque charme qu’il fit,C’étoit temps et peine perdue :Il ne put mettre à la raisonLa toison.Elle se révoltait‖ contre le vent, la pluie,La neige, le brouillard :‖ plus Satan y touchoit,Moins l’annelure se lâchoit.« Qu’est ceci ? disoit-il ;‖ je ne vis, de ma vie,Chose de telle étoffe‖ il n’est point de lutinQui n’y perdît tout son latin, »Messire diable, un beau matin,S’en va trouver son homme,‖ et lui dit : « Je te laisse.Apprends-moi seulement‖ ce que c’est que cela :Je te le rends ; tiens, le voilà !Je suis VICTUS, je le confesse.— Notre ami monsieur le luiton,Dit l’homme, vous perdez‖ un peu trop tôt courage ;Celui-ci n’est pas seul,‖ et plus d’un compagnonVous auroit taillé de l’ouvrage, »

Versification

Forme
Strophe unique
Rimes
15[aa] 4[aaa] 1[aabab] 1[abbaa] 6[abba] 1[ababb] 1[abab]
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (44 de 8, 37 de 12, 3 de 10, 1 de 3)· profil 8, 4+6, 6+6
Mots à la rime
a malin / souverain masculine, classiqueb belle / cruelle féminine, classiquec follet / souhait masculine, classiqued inexorable / favorable / diable féminine, classiquee plaisir-là / obéira masculine, classiquef heure / demeure féminine, classiqueg commandement / promptement / retardement masculine, classiqueh âme / dame féminine, classiquei fera / semblera / cela masculine, classiquej mystère / affaire féminine, classiquek amant / contentement / qu’incessamment masculine, classiquel pareilles / oreilles féminine, classiquem commandoit / s’accomplissoit / glissoit masculine, classiquen tête / tempête féminine, classiqueo homme / Rome féminine, classiquep pardons / longs masculine, classiqueq malaisée / usée féminine, classiquer rêver / trouver masculine, classiques divinité / vérité masculine, classiquet dame / l’âme féminine, classiqueu tiré / présenterez / direz masculine, classiquev journées / fées féminine, classiquew donna / tira masculine, classiquex précieux / dieux masculine, classiquey chevalerie / confrérie féminine, classiquez circulaire / faire féminine, non classiquea retours / cours masculine, classiqueb cesse / presse féminine, classiquec marteau / l’eau masculine, classiqued étendue / perdue féminine, classiquee servît / fit masculine, classiquef raison / toison masculine, classiqueg pluie / vie féminine, classiqueh touchoit / lâchoit masculine, classiquei lutin / latin / matin masculine, classiquej laisse / confesse féminine, classiquek cela / voilà masculine, classiquel luiton / compagnon masculine, classiquem courage / l’ouvrage féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

85 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources