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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre quatrième

XVI. Le magnifique

Jean de La Fontaine· strophes variées, décasyllabes, 214 vers

Un peu d’esprit,‖ beaucoup de bonne mine,Et plus encor‖ de libéralité,C’est en amour‖ une triple machine,Par qui maint fort‖ est bientôt emporté,Rocher fût-il :‖ rochers aussi se prennent.Qu’on soit bien fait,‖ qu’on ait quelque talent,Que les cordons‖ de la bourse ne tiennent,Je vous le dis,‖ la place est au galant.On la prend bien‖ quelquefois sans ces choses.Bon fait avoir‖ néanmoins quelques, dosesD’entendement,‖ et n’être pas un sot.Quant à l’avare ;‖ on le hait ; le magotA grand besoin‖ de bonne rhétorique :La meilleure est‖ celle du libéral.

Un Florentin,‖ nommé le Magnifique,La possédoit‖ en propre original.Le Magnifique‖ étoit un nom de guerreQu’on lui donna ;‖ bien l’avoit mérité :Son train de vivre ;‖ et son honnêteté,Ses dons surtout,‖ l’avoient, par toute terre,Déclaré tel ;‖ propre, bien fait, bien mis,L’esprit galant,‖ et l’air des plus polis.Il se piqua‖ pour certaine femelleDe haut état.‖ La conquête étoit belle :Elle excitoit‖ doublement le désir ;Rien n’y manquoit,‖ la gloire et le plaisir.Aldobrandin‖ étoit de cette dameBail et mari…‖. — Pourquoi bail ? Ce mot-làNe me plaît point ;‖ c’est mal dit que cela ;Car un mari‖ ne baille point sa femme.Aldobrandin‖ la sienne ne bailloit ;Trop bien cet homme‖ à la ; garder veilloitDe tous ses yeux ;‖ s’il en eût eu dix mille,Il les eût tous‖ à ce soin occupés ;Amour le rend,‖ quand il veut, inutile ;Ces argus-là‖ sont fort souvent trompés.Aldobrandin‖ ne croyoit pas possibleQu’il le fût onc :‖ il défioit les gens.Au demeurant,‖ il étoit fort sensibleÀ l’intérêt,‖ aimoit fort les présents.Son concurrent‖ n’avoit encor su direLe moindre mot‖ à l’objet de ses vœux :On ignoroit,‖ ce lui sembloit, ses feux,Et le surplus‖ de l’amoureux martyre(Car c’est toujours‖ une même chanson).Si l’on l’eût su,‖ qu’eût-on fait ? Que fait-on ?Jà n’est besoin‖ qu’au lecteur je le die.Pour revenir‖ à notre pauvre amant,Il n’avoit su‖ dire un mot seulementAu médecin,‖ touchant sa maladie.Or le voilà‖ qui tourmente sa vie,Qui va, qui vient,‖ qui court, qui perd ses pas :Point de fenêtre‖ et point de jalousieNe lui permet‖ d’entrevoir les appas,Ni d’entr’ouïr‖ la voix de sa maîtresse.Une fut onc‖ semblable forteresse.Si faudra-t-il‖ qu’elle y vienne pourtant.Voici comment‖ s’y prit notre assiégeant.Je pense avoir‖ déjà dit, ce me semble,Qu’Aldobrandin‖ homme à présents étoit ;Non qu’il en fît,‖ mais il en recevoit.Le Magnifique‖ avoit un cheval d’amble,Beau, bien taillé,‖ dont il faisoit grand cas :Il l’appeloit,‖ à cause de son pas,La haquenée.‖ Aldobrandin le loue :Ce fut assez ;‖ notre amant proposaDe le troquer.‖ L’époux s’en excusa :« Non pas, dit-il,‖ que je ne vous avoueQu’il me plaît fort ;‖ mais, à de tels marchés,Je perds toujours :‖ » Alors le Magnifique,Qui voit le but‖ de cette’politique,Reprit : « Eh bien,‖ faisons mieux ; ne troquez ;Mais, pour le prix‖ du cheval, permettezQue, vous présent,‖ j’entretienne Madame :C’est un désir‖ curieux qui m’a pris.Encor faut-il‖ que vos meilleurs amisSachent un peu‖ ce qu’elle a dedans l’âme.Je vous demande‖ un quart d’heure sans plus. »Aldobrandin,‖ l’arrêtant là-dessus :« J’en suis d’avis !‖ Je livrerais ma femme !Ma foi, mon cher,‖ gardez votre cheval…— Quoi ! vous présent ?‖ — Moi présent ? — Et quel mal,Encore un coup,‖ peut-il, en la présenceD’un mari fin‖ comme vous, arriver ? »Aldobrandin‖ commence d’y rêver ;Et raisonnant‖ en soi : « Quelle apparenceQu’il en mévienne,‖ en effet, moi présent ?C’est marché sûr ;‖ il est fol, à son dam !Que prétend-il ?‖ Pour plus grande assurance,Sans qu’il le sache,‖ il faut faire défenseÀ ma moitié‖ de répondre au galant…Sus, dit l’époux,‖ j’y consens ! — La distance,De vous à nous,‖ poursuivit notre amant,Sera réglée,‖ afin qu’aucunementVous n’entendiez,‖ » Il y consent encore ;Puis, va querir‖ sa femme en ce momentQuand l’autre voit‖ celle-là qu’il adore,Il se croit être‖ en un enchantement.Les saluts faits,‖ en un coin de la salle,Ils se vont seoir.‖ Notre galant n’étaleUn long narré,‖ mais vient d’abord au fait.« Je n’ai le lieu‖ ni le temps à souhait,Commença-t-il ;‖ puis, je tiens inutileDe tant tourner ;‖ il n’est que d’aller drait.Partant, madame,‖ en un mot comme en mille,Votre beauté‖ jusqu’au vif m’a touché.Penseriez-vous‖ que ce fût un péché,Que d’y répondre ?‖ Ah ! je vous crois, madame,De trop bon sens.‖ Si j’avois le loisir,Je ferais voir‖ par les formes ma flamme,Et vous dirois,‖ de cet ardent désir,Tout le menu,‖ mais que je brûle, meure,Et m’en tourmente,‖ et me dise aux abois,Tout ce chemin‖ que l’on fait en six mois,Il me convient‖ le faire en un quart d’heure.Et plus encor ;‖ car ce n’est pas là tout :Froid est l’amant‖ qui ne va jusqu’au bout,Et par sottise‖ en si beau train demeure.Vous vous taisez !‖ Pas un mot ! Qu’est-ce là ?Renvoierez-vous‖ de la sorte un pauvre homme ?Le ciel vous fit,‖ il est vrai, ce qu’on nommeDivinité ;‖ mais faut-il, pour cela,Ne point répondre,‖ alors que l’on vous prie ?Je vois, je vois ;‖ c’est une tricherie.De votre époux :‖ il m’a joué ce trait,Et ne prétend‖ qu’aucune repartieSoit du marché ;‖ mais j’y sais un secret ;Rien n’y fera,‖ pour le sûr, sa défense.Je saurai bien‖ me répondre pour vous ;Puis, ce coin d’oeil,‖ par son langage doux,Rompt, à mon sens,‖ quelque peu le silence ?J’y lis ceci :‖ « Ne croyez pas, monsieur, »Que la Nature‖ ait composé mon cœurDe marbre dur.‖ Vos fréquentes passades,Joutes, tournois,‖ devises, sérénades,M’ont, avant vous,‖ déclaré votre amour.Bien loin qu’il m’ait‖ en nul point offensée,Je vous dirai‖ que dès le premier jourJ’y répondis,‖ et me sentis blesséeDu même trait.‖ Mais que nous sert ceci ?…Ce qu’il nous sert ?‖ Je m’en vais vous le dire :Étant d’accord,‖ il faut, cette nuit-ci,Goûter le fruit‖ de ce commun martyre,De votre époux‖ nous venger et nous rire ;Bref, le payer‖ du soin, qu’il prend ici :De ces fruits-là‖ le dernier n’est le pire.Votre jardin‖ viendra comme de cire :Descendez-y ;‖ ne doutez du succès.Votre mari‖ ne se tiendra jamais,Qu’à sa maison‖ des champs, je vous l’assure,Tantôt il n’aille‖ éprouver sa monture.Vos douagnas‖ en leur premier sommeil,Vous descendrez,‖ sans nul autre appareilQue de jeter‖ une robe fourréeSur votre dos,‖ et viendrez au jardin.De mon côté,‖ l’échelle est préparée ;Je monterai‖ par la cour du voisin :Je l’ai gagné ;‖ la rue est trop publique.Ne craignez rien…‖ « Ah ! mon cher Magnifique,Que je vous aime,‖ et que je vous sais gréDe ce dessein !‖ Venez ; je descendrai… »C’est vous qui parle.‖ Eh ! plût au ciel, madame,Qu’on vous osât,‖ embrasser les genoux !…Mon Magnifique,‖ à tantôt ; votre flamme« Ne craindra point‖ les regards d’un jaloux. »L’amant la quitte,‖ et feint d’être en courroux ;Puis, tout grondant :‖ « Vous me la donnez bonne,Aldobrandin !‖ Je n’entendois cela.Autant vaudrait‖ n’être avec que personne,Que d’être avec‖ madame que voilà.Si vous trouvez‖ chevaux à ce prix-là,Vous les devez‖ prendre, sur ma parole.Le mien hennit‖ du moins ; mais cette idoleEst proprement‖ un fort joli poisson.Or, sus, j’en tiens ;‖ ce m’est une leçon.Quiconque veut‖ le reste du quart d’heure,N’a qu’à parler ;‖ j’en ferai juste prix. »Aldobrandin‖ rit si fort, qu’il en pleure.« Ces jeunes gens,‖ dit-il, en leurs esprits,Mettent toujours‖ quelque haute entreprise.Notre féal,‖ vous lâchez trop tôt prise ;Avec le temps,‖ on en viendroit à bout.J’y tiendrai l’oeil ;‖ car ce n’est pas là tout ;Nous y savons‖ encor quelque rubrique :Et cependant,‖ monsieur le Magnifique,La haquenée‖ est nettement à nous :Plus ne fera‖ de dépense chez vous.Dès aujourd’hui,‖ qu’il ne vous en déplaise,Vous me verrez‖ dessus, fort à mon aise,Dans le chemin‖ de ma maison des champs. »

Il n’y manqua,‖ sur le soir ; et nos gensAu rendez-vous‖ tout aussi peu manquèrent.Dire comment‖ les choses s’y passèrent,C’est un détail‖ trop long ; lecteur prudent,Je m’en remets‖ à ton bon jugement :La dame étoit‖ jeune, fringante, et belle,L’amant bien fait,‖ et tous deux fort épris.Trois rendez-vous‖ coup sur coup furent pris :Moins n’en valoit‖ si gentille femelle.Aucun péril,‖ nul mauvais accident,Bons dormitifs‖ en or comme en argentAux douagnas,‖ et bonne sentinelle.Un pavillon‖ vers le bout du jardinVint à propos :‖ messire AldobrandinNe l’avoit fait‖ bâtir pour cet usage.Conclusion,‖ qu’il prit en cocuageTous ses degrés :‖ un seul, ne lui manqua,Tant sut jouer‖ son jeu la haquenée !Content ne fut‖ d’une seule journéePour l’éprouver ;‖ aux champs il demeuraTrois jours entiers,‖ sans douté ni scrupule.J’en connois bien‖ qui ne sont si chanceux ;Car ils ont femme,‖ et n’ont cheval ni mule,Sachant de plus‖ tout ce qu’on fait chez eux.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
11[abab] 33[aa] 10[abba] 1[abbaa] 3[abbacca] 3[aabab] 1[ababa] 1[ababcacc] 2[ababb]
Mètre
Décasyllabes· profil 4+6
Mots à la rime
a mine / machine féminine, classiqueb libéralité / emporté masculine, classiquec prennent / tiennent féminine, classiqued talent / galant masculine, classiquee choses / doses féminine, classiquef sot / magot masculine, classiqueg rhétorique / Magnifique féminine, classiqueh libéral / original masculine, classiquec guerre / terre féminine, classiqued mérité / honnêteté masculine, classiquee mis / polis masculine, classiquef femelle / belle féminine, classiqueg désir / plaisir masculine, classiqueh dame / femme féminine, classiquei mot-là / cela masculine, classiquej bailloit / veilloit masculine, classiquek mille / inutile féminine, classiquel occupés / trompés masculine, classiquem possible / sensible féminine, classiquen gens / présents masculine, classiqueo dire / martyre féminine, classiquep vœux / feux masculine, classiqueq chanson / fait-on masculine, classiquer die / maladie féminine, classiques amant / seulement masculine, classiquet vie / jalousie féminine, classiqueu pas / appas masculine, classiquev maîtresse / forteresse féminine, classiquew pourtant / assiégeant masculine, classiquex semble / d’amble féminine, classiquey étoit / recevoit masculine, classiquez cas / pas masculine, classiquea loue / avoue féminine, classiqueb proposa / excusa masculine, classiquec marchés / troquez / permettez masculine, classiqued Magnifique / cette’politique féminine, classiquee Madame / l’âme / femme féminine, classiquef pris / amis masculine, classiqueg plus / là-dessus masculine, classiqueh cheval / mal masculine, classiquei présence / apparence féminine, classiquej arriver / rêver masculine, classiquek présent / dam masculine, classiquel assurance / défense / distance féminine, classiquem galant / amant masculine, non classiquen qu’aucunement / moment / enchantement masculine, classiqueo encore / adore féminine, classiquep salle / n’étale féminine, classiqueq fait / souhait / drait masculine, classiquer inutile / mille féminine, classiques touché / péché masculine, classiquet madame / flamme féminine, classiqueu loisir / désir masculine, classiquev meure / d’heure / demeure féminine, classiquew abois / mois masculine, classiquex tout / bout masculine, classiquey là / cela masculine, classiquez homme / nomme féminine, classiquea prie / tricherie / repartie féminine, classiqueb trait / secret masculine, classiquec défense / silence féminine, classiqued vous / doux masculine, classiquee monsieur / cœur masculine, classiquef passades / sérénades féminine, classiqueg amour / jour masculine, classiqueh offensée / blessée féminine, classiquei ceci / nuit-ci / ici masculine, classiquek rire / pire / cire féminine, classiquel succès / jamais masculine, classiquem l’assure / monture féminine, équivalenten sommeil / appareil masculine, classiqueo fourrée / préparée féminine, classiquep jardin / voisin masculine, classiqueq publique / Magnifique féminine, classiquer gré / descendrai masculine, classiquet genoux / jaloux / courroux masculine, classiqueu bonne / personne féminine, classiquev cela / voilà / prix-là masculine, classiquew parole / idole féminine, classiquex poisson / leçon masculine, classiquey d’heure / pleure féminine, classiquez prix / esprits masculine, classiquea entreprise / prise féminine, classiqueb bout / tout masculine, classiquec rubrique / Magnifique féminine, équivalented nous / vous masculine, classiquee déplaise / aise féminine, classiquef champs / gens masculine, classiqueb manquèrent / passèrent féminine, classiquec prudent / jugement masculine, classiqued belle / femelle / sentinelle féminine, classiquee épris / pris masculine, classiquef accident / argent masculine, classiqueg jardin / Aldobrandin masculine, classiqueh usage / cocuage féminine, classiquei manqua / demeura masculine, classiquej haquenée / journée féminine, classiquek scrupule / mule féminine, classiquel chanceux / eux masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

214 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources