Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre troisième – 1671
IV. La coupe enchantée
NOUVELLE TIRÉE DE L’ARIOSTE
Les maux les plus cruels‖ ne sont que des chansonsPrès de ceux qu’aux maris‖ cause la jalousie.Figurez-vous un fou,‖ chez qui tous les soupçonsSont bienvenus, quoi qu’on lui die.Il n’a pas un moment‖ de repos en sa vie :Si l’oreille lui tinte,‖ ô dieux ! tout est perdu.Ses songes sont toujours‖ que l’on le fait cocu ;Pourvu qu’il songe, c’est l’affaire :Je ne vous voudrais pas‖ un tel point garantir ;Car, pour songer, il faut dormir,Et les jaloux ne dorment guère.Le moindre bruit éveille‖ un mari soupçonneux :Qu’à l’entour de sa femme‖ une mouche bourdonne,C’est cocuage qu’en personne,Il a vu de ses propres yeux,Si bien vu, que l’erreur‖ n’en peut être effacée.Il’veut à toute force‖ être au nombre des sots.Il se maintient cocu,‖ du/moins de la pensée,S’il ne l’est en chair et en os.Pauvres gens, dites-moi !‖ qu’est-ce que cocuage ?Quel tort vous fait-il ? quel dommage ?Qu’est-ce enfin que ce mal,‖ dont tant de gens de bienSe moquent avec juste cause ?Quand on l’ignore, ce n’est rien ;Quand on le sait, c’est peu de chose.Vous croyez cependant‖ que c’est un fort grand cas :Tâchez donc d’en douter,‖ et ne ressemblez pasÀ celui-là qui but‖ dans la coupe enchantée.Profitez du malheur d’autrui.Si cette histoire peut‖ soulager votre ennui,Je vous l’aurai bientôt contée.
Mais je vous veux premièrementProuver, par bon raisonnement,Que ce mal, dont la peur‖ vous mine et vous consume,N’est mal qu’en votre idée,‖ et non point dans l’effet.En mettez-vous votre bonnetMoins aisément que de coutume ?Cela s’en va-t-il pas tout net ?Voyez-vous qu’il en reste‖ une seule apparence,Une tache qui nuise‖ à vos plaisirs secrets ?Ne retrouvez-vous pas‖ toujours les mêmes traits ?Vous apercevez-vous‖ d’aucune différence ?Je tire donc ma conséquence,Et dis, malgré le peuple‖ ignorant et brutal :Cocuage n’est point un mal.— Oui, mais l’honneur‖ est une étrange affaire !— Qui vous soutient que non ?‖ Ai-je dit le contraire ?Eh bien, l’honneur ! l’honneur !‖ Je n’entends que ce mot.Apprenez qu’à Paris‖ ce n’est pas comme à Rome :Le cocu qui s’afflige‖ y passe pour un sot,Et le cocu qui rit‖ pour un fort honnête homme.Quand on prend comme il faut‖ cet accident fatal,Cocuage n’est point un mal.Prouvons que c’est un bien :‖ la chose est fort facile.Tout vous rit ; votre femme‖ est souple comme un gant ;Et vous pourriez avoir‖ vingt mignonnes en ville,Qu’on n’en sonneroit pas‖ deux mots en tout un an.Quand vous parlez, c’est dit notable ;On vous met le premier à table ;C’est pour vous la place d’honneur ;Pour vous, le morceau du seigneur ;Heureux qui vous le sert !‖ La blondine chiorme,Afin de vous gagner,‖ n’épargne aucun moyen ;Vous êtes le patron ;‖ dont je conclus en forme :Cocuage est un bien.Quand vous perdez au jeu,‖ l’on vous donne revanche ;Même votre homme écarte‖ et ses as et ses rois.Avez-vous sur les bras‖ quelque monsieur Dimanche ?Mille bourses vous sont‖ ouvertes à la fois.Ajoutez que l’on tient‖ votre femme en haleine :Elle n’en vaut que mieux,‖ n’en a que plus d’appas.Ménélas rencontra‖ des charmes dans Hélène,Qu’avant qu’être à Pâris‖ la belle n’avoit pas.Ainsi de votre épouse :‖ on veut qu’elle vous plaise.Qui dit prude, au contraire :‖ il dit laide ou mauvaise,Incapable en amour‖ d’apprendre jamais rien.Pour toutes ces raisons,‖ je persiste en ma thèse :Cocuage est un bien.Si ce prologue est long,‖ la matière en est cause.Ce n’est pas en passant‖ qu’on traite cette chose.Venons à notre histoire.‖ Il étoit un quidam,Dont je tairai le nom,‖ l’état et la patrie.Celui-ci, de peur d’accident,Avoit juré que, de sa vie,Femme ne lui seroit‖ autre que bonne amie,Nymphe, si vous voulez,‖ bergère, et caetera ;Pour épouse, jamais‖ il n’en vint jusque-là.S’il eut tort ou raison,‖ c’est un point que je passe.Quoi qu’il en soit, Hymen‖ n’ayant pu trouver grâceDevant cet homme,‖ il fallut que l’AmourSe mêlât seul de ses affaires,Eût soin de le fournir‖ des choses nécessaires,Soit pour la nuit, soit pour le jour.Il lui procura donc‖ les faveurs d’une belle,Qui d’une fille naturelleLe fit père, et mourut.‖ Le pauvre homme en pleura,Se plaignit, gémit, soupira,Non comme qui perdroit sa femme(Tel deuil n’est bien souvent‖ que changement d’habits),Mais comme qui perdroit‖ tous ses meilleurs amis,Son plaisir, son cœur et son âme.La fille crût, se fit :‖ on pouvoit déjà voirHausser et baisser son mouchoir.Le temps coule ; on n’est pas‖ sitôt à la bavette,Qu’on trotte, qu’on raisonne ;‖ on devient grandelette,Puis grande tout à fait,‖ et puis le serviteur.Le père, avec raison, eut peurQue sa fille, chassant de race,Ne le prévînt,‖ et ne prévînt encorPrêtre, notaire, hymen, accord ;Choses qui d’ordinaire‖ ôtent toute la grâceAu présent que l’on fait de soi.La laisser sur sa bonne foi,Ce n’étoit pas chose trop sûre.Il vous mit donc la créatureDans un couvent.‖ Là, cette belle appritCe qu’on apprend,‖ à manier l’aiguille.Point de ces livres qu’une filleNe lit qu’avec danger,‖ et qui gâtent l’esprit ;Le langage d’amour‖ étoit jargon pour elle :On n’eût su tirer de la belleUn seul mot, que de sainteté ;En spiritualitéElle auroit confondu‖ le plus grand personnage.Si l’une des nonnains‖ la louoit de beauté :« Mon Dieu, fi ! disoit-elle ;‖ ah ! ma sœur, soyez sage :Ne considérez point‖ des traits qui périront ;C’est terre que cela,‖ les vers le mangeront. »Au reste, elle n’avoit‖ au monde sa pareilleÀ manier un canevas,Filoit mieux que Cloton,‖ brodoit mieux que Pallas,Tapissoit mieux qu’Arachne,‖ et mainte autre merveille.Sa sagesse, son bien,‖ le bruit de ses beautés,Mais le bien plus que tout,‖ y fit mettre la presse ;Car la belle étoit là‖ comme en lieux empruntés,Attendant mieux,‖ ainsi que l’on y laisseLes bons partis, qui vont souventAu moutier, sortant du couvent.
Vous saurez que le père‖ avoit, longtemps devant,Cette fille légitimée.Caliste (c’est le nom‖ de notre renfermée)N’eut pas la clef des champs,‖ qu’adieu les livres saints.Il se présenta des blondins,De bons bourgeois, des paladins,Des gens de tous étais,‖ de tout poil, de tout âge.La belle en choisit tin,‖ bien fait, beau personnage,D’humeur commode,‖ à ce qu’il lui sembla :Et, pour gendre, aussitôt‖ le père l’agréa.La dot fut ample,‖ ample fut le douaire :La fille étoit unique,‖ et le garçon aussi.Mais ce ne fut pas là‖ le meilleur de l’affaire :Les mariés n’avoient souciQue de s’aimer et de se plaire.Deux ans de paradis‖ s’étant passés ainsi,L’enfer des enfers vint ensuite.Une jalouse humeur‖ saisit soudainementNotre époux, qui fort sottementS’alla mettre en l’esprit‖ de craindre la poursuiteD’un amant, qui sans lui‖ se seroit morfondu :Sans lui, le pauvre homme eût perduSon temps à l’entour de la dame,Quoique, pour la gagner,‖ il tentât tout moyen.
Que doit faire un mari,‖ quand on aime sa femme ?Rien.Voici pourquoi je lui conseilleDe dormir, s’il se peut,‖ d’un et d’autre côté.Si le galant est écouté,Vos soins ne feront pas‖ qu’on lui ferme l’oreille.Quant à l’occasion,‖ cent pour une. Mais siDes discours du blondin‖ la belle n’a souci,Vous le lui faites naître,‖ et la chance se tourne.Volontiers, où soupçon séjourne,Cocuage séjourne aussi.Damon (c’est notre époux‖) ne comprit pas ceci.Je l’excuse et le plains,‖ d’autant plus que l’ombrageLui vint par conseil seulement.Il eût fait un trait d’homme sage,S’il n’eût cru que son mouvement.Vous allez entendre comment.
L’enchanteresse NérieFleurissoit lors ; et Circé,Au prix d’elle, en diablerieN’eût été qu’à l’A B C.Car Nérie eut à ses gagesLes intendants des orages,Et tint le Destin lié :Les Zéphyrs étoient ses pages :Quant à ses valets de pied,C’étoient messieurs les Borées,Qui portoient par les contréesSes mandats souventesfois,Gens dispos, mais peu courtois.
Avec toute sa science,Elle ne put trouver‖ de remède à l’amour :Damon la captiva.‖ Celle dont la puissanceEût arrêté l’astre du jour,Brûle pour un mortel,‖ qu’en vain elle souhaitePosséder une nuit‖ à son contentement.Si Nérie eût voulu‖ des baisers seulement,C’étoit une affaire faite :Mais elle alloit au point,‖ et ne marchandoit pas.Damon, quoiqu’elle eût des appas,Ne pouvoit se résoudre‖ à fausser la promesseD’être fidèle à sa moitié,Et vouloit que l’enchanteresseSe tînt aux marques d’amitié.Où sont-ils ces maris ?‖ La race en est cessée,Et même je ne sais‖ si jamais on en vit.L’histoire, en cet endroit,‖ est, selon ma pensée,Un peu sujette à contredit.L’Hippogriffe n’a rien‖ qui me choque l’esprit,Non plus que la Lance enchantée ;Mais ceci, c’est un point‖ qui d’abord me surprit :Il passera pourtant ;‖ j’en ai fait passer d’autres.Les gens d’alors étoient‖ d’autres gens que les nôtres :On ne vivoit pas comme on vit.Pour venir à ses fins,‖ l’amoureuse NérieEmploya philtres et brevets,Eut recours aux regards‖ remplis d’afféterie,Enfin n’omit aucuns secrets.Damon, à ces ressorts,‖ opposoit l’hyménée.Nérie en fut fort étonnée.Elle lui dit un jour :‖ « Votre fidélitéVous paroît héroïque‖ et digne de louange ;Mais je voudrais savoir‖ comment de son côtéCaliste en use,‖ et lui rendre le changeQuoi donc ! si votre femme‖ avoit un favori,Vous feriez l’homme chaste‖ auprès d’une maîtresse ?Et pendant que Caliste,‖ attrapant son mari,Pousseroit jusqu’au bout‖ ce qu’on nomme tendresse,Vous n’iriez qu’à moitié chemin ?Je vous croyois beaucoup plus tin,Et ne vous tenois pas‖ homme de mariage.Laissez les bons bourgeois‖ se plaire en leur ménage ;C’est pour eux seuls qu’Hymen‖ fit les plaisirs permis.Mais, vous, ne pas chercher‖ ce qu’Amour a d’exquis !Les plaisirs défendus‖ n’auront rien qui vous pique !Et vous les bannirez‖ de votre république !Non, non, je veux qu’ils soient‖ désormais vos amis.Faites-en seulement l’épreuve ;Ils vous feront trouver‖ Caliste toute neuve,Quand vous reviendrez au logis.Apprenez, tout au moins,‖ si votre femme est chaste.Je trouve qu’un certain ÉrasteVa chez vous fort assidûment.— Seroit-ce en qualité d’amant,Reprit Damon,‖ qu’Éraste nous visite ?Il est trop mon ami‖ pour toucher ce point-là.— Votre ami, tant qu’il vous plaira !Dit Nérie, honteuse et dépite :Caliste a des appas,‖ Éraste a du mérite ;Du côté de l’adresse,‖ il ne leur manque rien ;Tout cela s’accommode bien. »Ce discours porta coup‖ et fit songer notre homme.Une épouse fringante,‖ et jeune, et dans son feu,Et prenant plaisir à ce jeuQu’il n’est pas besoin que je nomme ;Un personnage expert‖ aux choses de l’amour,Hardi comme un homme de cour,Bien fait, et promettant‖ beaucoup de sa personne :Où Damon jusqu’alors‖ avoit-il mis ses yeux ?Car d’amis !… Moquez-vous ;‖ c’est une bagatelle.En est-il de religieux,Jusqu’à désemparer,‖ alors que la donzelleMontre à demi son sein,‖ sort du lit un bras blanc,Se tourne, s’inquiète,‖ et regarde un galantEn cent façons,‖ de qui la moins friponneVeut dire : « Il y fait bon ;‖ l’heure du berger sonne ;Êtes-vous sourd ?‖… » Damon a dans l’espritQue tout cela s’est fait ;‖ du moins, qu’il s’est pu faire.Sur ce beau fondement‖ le pauvre homme bâtitMaint ombrage et mainte chimère.Nérie en a bientôt le vent ;Et, pour tourner en certitudeLe soupçon et l’inquiétudeDont Damon s’est coiffé‖ si malheureusement,L’enchanteresse lui proposeUne chose ;C’est de se frotter le poignetD’une eau dont les sorciers‖ ont trouvé le secret,Et qu’ils appellent l’eau‖ de la Métamorphose,Ou des Miracles autrement.Cette drogue, en moins d’un moment,Lui donneroit d’Éraste‖ et l’air et le visage,Et le maintien et le corsage,Et la voix ; et Damon,‖ sous ce feint personnage,Pourrait voir si Caliste‖ en viendrait à l’effet.Damon n’attend pas davantage :Il se frotte ; il devient‖ l’Éraste le mieux fait,Que la Nature ait jamais fait.En cet état,‖ il va trouver sa femme,Met la fleurette au vent,‖ et cachant son ennui :« Que vous êtes belle aujourd’hui !Lui dit-il ; qu’avez-vous, madame,Qui vous donne cet air‖ d’un vrai jour de printemps ? »Caliste, qui savoit‖ les propos des amants,Tourna la chose en raillerie.Damon changea de batterie :Pleurs et soupirs furent tentés,Et pleurs et soupirs rebutés.Caliste étoit un roc ;‖ rien n’émouvoit la belle.Pour dernière machine,‖ à la fin, notre épouxProposa de l’argent ;‖ et la somme fut telle,Qu’on ne s’en mit point en courroux.La quantité rend excusable.Caliste enfin l’inexpugnableCommença d’écouter raison ;Sa chasteté plia :‖ car comment tenir bonContre ce dernier adversaire ?Si tout ne s’ensuivit,‖ il ne tint qu’à Damon ;L’argent en auroit fait l’affaire.Et quelle affaire ne fait pointCe bienheureux métal,‖ l’argent, maître du monde ?Soyez beau, bien disant,‖ ayez perruque blonde,N’omettez un seul petit point :Un financier viendra,‖ qui, sous votre moustache,Enlèvera la belle ;‖ et, dès le premier jour,Il fera présent du panache ;Vous languirez encore‖ après un an d’amour.
L’argent sut donc fléchir‖ ce cœur inexorable.Le rocher disparut :‖ un mouton succéda,Un mouton qui s’accommodaÀ tout ce qu’on voulut,‖ mouton doux et traitable,Mouton qui, sur le point‖ de ne rien refuser,Donna pour arrhes un baiser.L’époux ne voulut pas‖ pousser plus loin la chose,Ni de sa propre honte‖ être lui-même cause.Il reprit donc sa forme,‖ et dit à sa moitié« Ah ! Caliste, autrefois‖ de Damon si chérie,Caliste, que j’aimai‖ cent fois plus que ma vie,Caliste, qui m’aimas‖ d’une ardente amitié,L’argent t’est-il plus cher‖ qu’une union si belle ?Je devrois dans ton sang‖ éteindre ce forfait :Je ne puis ; et je t’aime‖ encor tout infidèle :Ma mort seule expiera‖ le tort que tu m’as fait. »
Notre épouse, voyant‖ cette métamorphose,Demeura bien surprise ;‖ elle dit peu de chose ;Les pleurs furent son seul recours.Le mari passa quelques joursÀ raisonner sur cette affaire.Un cocu se pouvoit-il fairePar la volonté seule,‖ et sans venir au point ?L’étoit-il ? nel’étoit-il point ?Cette difficulté‖ fut encore éclairciePar Nérie.« Si vous êtes, dit-elle,‖ en doute de cela,Buvez dans cette coupe-là :On la fit par tel art,‖ que, dès qu’un personnageDûment atteint de cocuageY veut porter la lèvre,‖ aussitôt tout s’en va ;Il n’en avale rien,‖ et répand le breuvageSur son sein, sur sa barbe,‖ et sur son vêtement.Que s’il n’est point censé‖ cocu suffisamment,Il boit tout, sans répandre goutte. »Damon, pour éclaircir son doute,Porte la lèvre au vase ;‖ il ne se répand rien.« C’est, dit — il, réconfort ;‖ et pourtant je sais bienQu’il n’a tenu qu’à moi.‖ Qu’ai-je affaire de coupe ?Faites-moi place en votre troupe,Messieurs de la grand’bande.‖ » Ainsi disoit Damon,Faisant à sa femelle‖ un étrange sermon.Misérables humains,‖ si pour des cocuagesIl faut en ces pays‖ faire tant de façon,Allons-nous-en chez les Sauvages !
Damon, de peur de pis,‖ établit des ArgusÀ l’entour de sa femme,‖ et la rendit coquette.Quand les galants sont défendus,C’est alors que l’on les souhaite.Le malheureux époux‖ s’informe, s’inquiète,Et de tout son pouvoir‖ court au-devant d’un malQue la peur bien souvent‖ rend aux hommes fatal.De quart d’heure en quart d’heure‖ il consulte la tasse,Il y boit huit jours sans disgrâce.Mais, à la fin, il y boit tant,Que le breuvage se répand.Ce fut bien là le comble.‖ O science fatale !Science que Damon‖ eût bien fait d’éviter !Il jette de fureur‖ cette coupe infernale ;Lui-même est sur le point‖ de se précipiter.Il enferme sa femme‖ en une tour carrée ;Lui va soir et matin‖ reprocher son forfait.Cette honte, qu’auroit‖ le silence enterrée,Court le pays et vit‖ du vacarme qu’il fait.
Caliste cependant‖ mène une triste vie.Comme on ne lui laissoit‖ argent ni pierrerie,Le geôlier fut fidèle ;‖ elle eut beau le tenter.Enfin la pauvre malheureusePrend son temps, que Damon,‖ plein d’ardeur amoureuse,Étoit d’humeur à l’écouter,« J’ai, dit-elle, commis‖ un crime inexcusable ;Mais quoi ! suis-je la seule ?‖ Hélas ! non. Peu d’épouxSont exempts, ce dit-on,‖ d’un accident semblable.Que le moins entaché‖ se moque un peu de vous.Pourquoi donc être inconsolable ?— Eh bien ! reprit Damon,‖ je me consolerai,Et même vous pardonnerai,Tout incontinent que j’auraiTrouvé de mes pareils‖ une telle légende,Qu’il s’en puisse former‖ une armée assez grandePour s’appeler royale.‖ Il ne faut qu’employerLe vase qui me sut‖ vos secrets révéler. »
Le mari, sans tarder,‖ exécutant la chose,Attire les passants,‖ tient table en son château ;Sur la fin des repas,‖ à chacun il proposeL’essai de cette coupe,‖ essai rare et nouveau.« Ma femme, leur dit-il,‖ m’a quitté pour un autre ;Voulez-vous savoir si la vôtreVous est fidèle ?‖ Il est quelquefois bonD’apprendre comme tout‖ se passe à la maison.En voici le moyen :‖ Buvez dans cette tasse ;Si votre femme, de sa grâce,Ne vous donne aucun suffragant,Vous ne répandrez nullement ;Mais si du dieu nommé VulcanVous suivez la bannière,‖ étant de nos confrèresEn ces redoutables mystères,De part et d’autre la boissonCoulera sur votre menton, »Autant qu’il s’en rencontre‖ à qui Damon proposeCette pernicieuse chose,Autant en font l’essai :‖ presque tous y sont pris.Tel en rit, tel en pleure ;‖ et, selon les esprits,Cocuage en plus d’une sorteTient sa morgue parmi ses gens.Déjà l’armée est assez fortePour faire corps et battre aux champs.La voilà tantôt qui menaceGouverneurs de petite place,Et leur dit qu’ils seront pendus,Si de tenir ils ont l’audace :Car, pour être royale,‖ il ne lui manque plusQue peu de gens ; c’est une affaireQue deux ou trois mois peuvent faire.Le nombre croît de jour en jour,Sans que l’on batte le tambour.Les différents degrés‖ où monte CocuageRèglent le pas et les emplois.Ceux qu’il n’a visités‖ seulement qu’une foisSont fantassins pour tout potage ;On fait les autres cavaliers.Quiconque est de ses familiers,On ne manque pas de l’élireOu capitaine, ou lieutenant ;Ou l’on lui donne un régiment,Selon qu’entre les mains du sire,Ou plus ou moins subitement,La liqueur du vase s’épand.Un versa tout en un moment :Il fut fait général.‖ Et croyez que l’arméeDe hauts officiers ne manqua :Plus’d’un intendant se trouva ;Cette charge fut partagée.
Le nombre des soldats‖ étant presque complet,Et plus que suffisant‖ pour se mettre en campagne,Renaud, neveu de Charlemagne,Passe par ce château :‖ l’on l’y traite à souhait ;Puis, le seigneur du lieu lui faitMôme harangue qu’à la troupe.Renaud dit à Damon :‖ « Grand merci de la coupe !Je crois ma femme chaste,‖ et cette foi suffit.Quand la coupé me l’aura dit,Que m’en reviendra-t-il ?‖ Cela sera-t-il causeDe me faire dormir‖ de plus que de deux yeux ?Je dors d’autant, grâces aux dieux.Puis-je demander autre chose ?Que sais-je ? Par hasard,‖ si le vin s’épandoit ?Si je ne tenois pas‖ votre vase assez droit ?Je suis quelquefois maladroit :Si cette coupe enfin‖ me prenoit pour un autre ?Messire Damon, je suis vôtre :Commandez-moi tout, hors ce point. ».Ainsi Renaud partit,‖ et ne hasarda point.
Damon dit :Celui-ci,‖ messieurs, est bien plus sageQue nous n’avons été !‖ Consolons-nous pourtant ;Nous avons des pareils ;‖ c’est un grand avantage. »Il s’en rencontra tant et tant,Que, l’armée à la fin‖ royale devenue,Caliste eut liberté,‖ selon le convenant ;Par son mari chère tenue,Tout de même qu’auparavant.Époux, Renaud vous montre à vivre :Pour Damon, gardez de le suivre.Peut-être le premier‖ eût eu charge de l’ost :Que sait-on ? Nul mortel,‖ soit Roland, soit Renaud,Du danger de répandre‖ exempt ne se peut croire :Charlemagne lui-même‖ auroit eu tort de boire.
Versification
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (264 de 12, 187 de 8, 16 de 7, 14 de 10, 2 de 3, 2 de 6, 1 de 1)· profil 3, 7, 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a chansons / soupçons masculine, classiqueb jalousie / die / vie féminine, classiquec perdu / cocu masculine, classiqued l’affaire / guère féminine, classiquee garantir / dormir masculine, classiquef soupçonneux / yeux masculine, classiqueg bourdonne / personne féminine, classiqueh effacée / pensée féminine, classiquei sots / os masculine, classiquej cocuage / dommage féminine, classiquek bien / rien masculine, classiquel cause / chose féminine, classiquem cas / pas masculine, classiquen enchantée / contée féminine, classiqueo d’autrui / ennui masculine, classiquea premièrement / raisonnement masculine, classiqueb consume / coutume féminine, classiquec l’effet / bonnet masculine, classiqued net / secrets / traits masculine, classiquee apparence / différence / conséquence féminine, non classiquef brutal / mal masculine, classiqueg affaire / contraire féminine, classiqueh mot / sot masculine, classiquei Rome / homme féminine, classiquej fatal / mal masculine, classiquek facile / ville féminine, classiquel gant / an masculine, classiquem notable / table féminine, classiquen d’honneur / seigneur masculine, classiqueo chiorme / forme féminine, non classiquep moyen / bien masculine, classiqueq revanche / Dimanche féminine, classiquer rois / fois masculine, classiques haleine / Hélène féminine, classiquet d’appas / pas masculine, classiqueu plaise / mauvaise / thèse féminine, classiquev rien / bien masculine, classiquex quidam / d’accident masculine, classiquey patrie / vie / amie féminine, classiquez caetera / jusque-là masculine, classiquea passe / grâce féminine, classiqueb l’Amour / jour masculine, non classiquec affaires / nécessaires féminine, classiqued belle / naturelle féminine, classiquee pleura / soupira masculine, classiquef femme / âme féminine, classiqueg d’habits / amis masculine, classiqueh voir / mouchoir masculine, classiquei bavette / grandelette féminine, classiquej serviteur / peur masculine, classiquek race / grâce féminine, classiquel encor / accord masculine, classiquem soi / foi masculine, classiquen sûre / créature féminine, classiqueo apprit / l’esprit masculine, classiquep l’aiguille / fille féminine, classiqueq elle / belle féminine, non classiquer sainteté / spiritualité / beauté masculine, classiques personnage / sage féminine, classiquet périront / mangeront masculine, classiqueu pareille / merveille féminine, classiquev canevas / Pallas masculine, classiquew beautés / empruntés masculine, classiquex presse / laisse féminine, classiquey souvent / couvent / devant masculine, classiqueb légitimée / renfermée féminine, classiquec saints / blondins / paladins masculine, classiqued âge / personnage féminine, classiquee sembla / l’agréa masculine, classiquef douaire / l’affaire / plaire féminine, classiqueg aussi / souci / ainsi masculine, classiqueh ensuite / poursuite féminine, classiquei soudainement / sottement masculine, classiquej morfondu / perdu masculine, classiquek dame / femme féminine, classiquel moyen / Rien masculine, classiquec conseille / l’oreille féminine, classiqued côté / écouté masculine, classiquee si / souci masculine, classiquef tourne / séjourne féminine, classiqueg aussi / ceci masculine, classiqueh l’ombrage / sage féminine, classiquei seulement / mouvement / comment masculine, classiquea Nérie / diablerie féminine, classiqueb Circé / C masculine, classiquec gages / orages / pages féminine, classiqued lié / pied masculine, classiquee Borées / contrées féminine, classiquef souventesfois / courtois masculine, classiquea science / puissance féminine, classiqueb l’amour / jour masculine, classiquec souhaite / faite féminine, classiqued contentement / seulement masculine, classiquee pas / appas masculine, classiquef promesse / l’enchanteresse féminine, classiqueg moitié / d’amitié masculine, classiqueh cessée / pensée / enchantée féminine, classiquei vit / contredit masculine, non classiquej l’esprit / surprit / vit masculine, classiquek d’autres / nôtres féminine, classiquel Nérie / d’afféterie féminine, classiquem brevets / secrets masculine, classiquen l’hyménée / étonnée féminine, classiqueo fidélité / côté masculine, classiquep louange / change féminine, classiqueq favori / mari masculine, classiquer maîtresse / tendresse féminine, classiques chemin / tin masculine, classiquet mariage / ménage féminine, classiqueu permis / d’exquis masculine, classiquev pique / république féminine, classiquew amis / logis masculine, classiquex l’épreuve / neuve féminine, classiquey chaste / Éraste féminine, classiquez assidûment / d’amant masculine, classiquea visite / dépite / mérite féminine, classiqueb point-là / plaira masculine, classiqued homme / nomme féminine, classiquee feu / jeu masculine, classiquef l’amour / cour masculine, classiqueg yeux / religieux masculine, classiqueh bagatelle / donzelle féminine, classiquei blanc / galant masculine, classiquej friponne / sonne féminine, classiquek l’esprit / bâtit masculine, classiquel faire / chimère féminine, classiquem vent / malheureusement masculine, classiquen certitude / l’inquiétude féminine, classiqueo propose / chose / Métamorphose féminine, classiquep poignet / secret masculine, classiqueq autrement / moment masculine, classiquer visage / corsage féminine, classiques personnage / davantage féminine, classiquet l’effet / fait masculine, classiqueu femme / madame féminine, classiquev ennui / aujourd’hui masculine, classiquew printemps / amants masculine, classiquex raillerie / batterie féminine, classiquey tentés / rebutés masculine, classiquez belle / telle féminine, classiquea époux / courroux masculine, classiqueb excusable / l’inexpugnable féminine, classiquec raison / bon / Damon masculine, classiqued adversaire / l’affaire féminine, classiquee point masculine, classiquef monde / blonde féminine, classiqueg moustache / panache féminine, classiqueh jour / d’amour masculine, classiquea inexorable / traitable féminine, classiqueb succéda / s’accommoda masculine, classiquec refuser / baiser masculine, classiqued chose / cause féminine, classiquee moitié / amitié masculine, classiquef chérie / vie féminine, classiqueg belle / infidèle féminine, classiqueh forfait / fait masculine, classiquea métamorphose / chose féminine, classiqueb recours / jours masculine, classiquec affaire / faire féminine, classiquee éclaircie / Nérie féminine, classiquef cela / coupe-là / va masculine, classiqueg personnage / cocuage / breuvage féminine, classiqueh vêtement / suffisamment masculine, classiquei goutte / doute féminine, classiquek coupe / troupe féminine, classiquel Damon / sermon / façon masculine, classiquem cocuages / Sauvages féminine, classiquea Argus / défendus masculine, classiqueb coquette / souhaite / s’inquiète féminine, classiquec mal / fatal masculine, classiqued tasse / disgrâce féminine, classiquee tant / répand masculine, classiquef fatale / infernale féminine, classiqueg d’éviter / précipiter masculine, classiqueh carrée / enterrée féminine, classiquea vie / pierrerie féminine, classiqueb tenter / l’écouter masculine, classiquec malheureuse / amoureuse féminine, classiqued inexcusable / semblable / inconsolable féminine, classiquee d’époux / vous masculine, classiquef consolerai / pardonnerai / j’aurai masculine, classiqueg légende / grande féminine, classiqueh qu’employer / révéler masculine, classiquea chose / propose féminine, classiqueb château / nouveau masculine, classiquec autre / vôtre féminine, classiqued bon / maison masculine, classiquee tasse / grâce féminine, classiquef suffragant / nullement / Vulcan masculine, classiqueg confrères / mystères féminine, classiqueh boisson / menton masculine, classiquei propose / chose féminine, classiquej pris / esprits masculine, classiquek sorte / forte féminine, classiquel gens / champs masculine, classiquem menace / place / l’audace féminine, classiquen pendus / plus masculine, classiquep jour / tambour masculine, classiqueq Cocuage / potage féminine, classiquer emplois / fois masculine, classiques cavaliers / familiers masculine, classiquet l’élire / sire féminine, classiqueu lieutenant / régiment masculine, classiquev subitement / s’épand / moment masculine, classiquew l’armée / partagée féminine, classiquex manqua / trouva masculine, classiquea complet / souhait / fait masculine, classiqueb campagne / Charlemagne féminine, classiquec troupe / coupe féminine, classiqued suffit / dit masculine, classiquef yeux / dieux masculine, classiqueg s’épandoit / droit / maladroit masculine, non classiquea sage / avantage féminine, classiqueb pourtant / tant masculine, classiquec devenue / tenue féminine, classiqued convenant / qu’auparavant masculine, classiquee vivre / suivre féminine, classiquef l’ost / Renaud masculine, classiqueg croire / boire féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
486 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources