Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre troisième – 1671

III. Les Rémois

Jean de La Fontaine· strophes variées, décasyllabes, 213 vers

Il n’est cité‖ que je préfère à Reims :C’est l’ornement‖ et l’honneur de la France ;Car, sans compter‖ l’Ampoule et les bons vins,Charmants objets‖ y sont en abondance.Par ce point-là,‖ je n’entends, quant à moi,Tours ni portaux,‖ mais gentilles galoises ;Ayant trouvé‖ telle de nos RémoisesFriande assez‖ pour la bouche d’un roi.Une avoit pris‖ un peintre en mariage,Homme estimé‖ dans sa profession :Il en vivoit ;‖ que faut-il davantage ?C’étoit assez‖ pour sa condition.Chacun trouvoit‖ sa femme fort heureuse :Le drôle étoit,‖ grâce à certain talent,Très-bon époux,‖ encor meilleur galant.De son travail‖ mainte dame amoureuseL’alloit trouver ;‖ et le tout à deux fins :C’étoit le bruit,‖ à ce que dit l’histoire.Moi qui ne suis,‖ en cela, des plus fins,Je m’en rapporte‖ à ce qu’il en faut croire.Dès que le sire‖ avoit donzelle en main,Il en rioit‖ avecque son épouse.Les droits d’hymen‖ allant toujours leur train,Besoin n’étoit‖ qu’elle fit là jalouse.Même elle eût pu‖ le payer de ses tours,Et comme lui‖ voyager en amours ;Sauf d’en user‖ avec plus de prudence,Ne lui faisant‖ la même confidence.

Entre les gens‖ qu’elle sut attirer,Deux siens voisins‖ se laissèrent leurrerÀ l’entretien‖ libre et gai de la dame ;Car c’étoit bien‖ la plus trompeuse femmeQu’en ce point-là‖ l’on eût su rencontrer,Sage surtout,‖ mais aimant fort à rire.Elle ne manque‖ incontinent de direÀ son mari‖ l’amour des deux bourgeois(Tous deux gens sots,‖ tous deux gens à sornettes) ;Lui raconta‖ mot pour mot leurs fleurettes,Pleurs et soupirs,‖ gémissements gaulois.Ils avoient lu,‖ ou plutôt ouï dire,Que d’ordinaire‖ en amour on soupire ;Ils tâchoient donc‖ d’en faire leur devoir,Que bien, que mal,‖ et selon leur pouvoir :À frais communs‖ se conduisoit l’affaire.Ils ne devoient‖ nulle chose se taire :Le premier d’eux‖ qu’on favoriseroit,De son bonheur‖ part à l’autre feroit.Femmes, voilà‖ souvent comme on vous traite !Le seul plaisir‖ est ce que l’on souhaite ;Amour est mort :‖ le pauvre compagnonFut enterré‖ sur les bords du Lignon ;Nous n’en avons‖ ici ni vent ni voie.Vous y servez‖ de jouet et de proieÀ jeunes gens‖ indiscrets, scélérats :C’est bien raison‖ qu’au double on le leur rende :Le beau premier‖ qui sera dans vos lacs,Plumez-le-moi,‖ je vous le recommande.

La dame donc,‖ pour tromper ses voisins,Leur dit un jour :‖ « Vous boirez de nos vins,Ce soir, chez nous.‖ Mon mari s’en va faireUn tour aux champs ;‖ et le bon de l’affaire,C’est qu’il ne doit‖ au gîte revenir.Nous nous pourrons‖ à l’aise entretenir.— Bon ! dirent-ils.‖ Nous viendrons sur la brune. »Or, les voilà‖ compagnons de fortune.La nuit venue,‖ ils vont au rendez-vous.Eux introduits,‖ croyant ville gagnée,Un bruit survint,‖ la fête fut troublée ;On frappe à l’huis.‖ Le logis aux verrousÉtoit fermé :‖ la femme, à la fenêtre,Court, en disant :‖ « Celui-là frappe en maître !Seroit-ce point,‖ par malheur, mon époux ?Oui ; cachez-vous,‖ dit-elle ; c’est lui-même.Quelque accident,‖ ou bien quelque soupçon,Le font venir‖ coucher à la maison,Nos deux galants,‖ dans ce péril extrême,Se jettent vite‖ en certain cabinet :Car s’en aller,‖ comment auroient-ils fait ?Ils n’avoient pas‖ le pied hors de la chambre,Que l’époux entre,‖ et voit au feu le membreAccompagné‖ de maint et maint pigeon ;L’un au hâtier,‖ les autres au chaudron.Oh ! oh ! dit-il,‖ voilà bonne cuisine !Qui traitez-vous ?‖ — Alis, notre voisine,Reprit l’épouse,‖ et Simonette aussi.Loué soit Dieu‖ qui vous ramène ici !La compagnie‖ en sera plus complète.Madame Alis,‖ madame Simonette,N’y perdront rien.‖ Il faut les avertirQue tout est prêt,‖ qu’elles n’ont qu’à venirJ’y cours moi-même.‖ » Alors la créature.Les va prier.‖ Or, c’étaient les moitiésDe nos galants‖ et chercheurs d’aventure,Qui, fort chagrins‖ de se voir enfermés,Ne laissoient pas‖ de louer leur hôtesseDe s’être ainsi‖ tirée avec adresseDe cet apprêt.‖ Avec elle, à l’instant,Leurs deux moitiés‖ entrent, tout en chantantOn les salue,‖ on les baise, on les loueDe leur beauté,‖ de leur ajustement ;On les contemple,‖ on patine, on se joue.Cela ne plut‖ aux maris nullement.Du cabinet‖ la porte à demi closeLeur laissant voir‖ le tout distinctement,Ils ne prenoient‖ aucun goût à la chose :Mais passe encor‖ pour ce commencement.Le souper mis‖ presque au même moment,Le peintre prit‖ par la main les deux femmes,Les fit asseoir,‖ entre elles se plaça.« Je bois, dit-il,‖ à la santé des dames !« Et de trinquer :‖ passe encor pour cela.On fit raison :‖ le vin ne dura guère.L’hôtesse, étant‖ alors sans chambrière,Court à la cave,‖ et, de peur des esprits,Mène avec soi‖ madame Simonette,Le peintre reste‖ avec madame Alis,Provinciale‖ assez belle, et bien faite,Et s’en piquant,‖ et qui pour le paysSe pouvoit dire‖ honnêtement coquette.Le compagnon,‖ vous la tenant seulette,La conduisit‖ de fleurette en fleuretteJusqu’au toucher,‖ et puis un peu plus loin ;Puis, tout à coup‖ levant la collerette,Prit un baiser,‖ dont l’époux fut témoin.Jusque-là passe :‖ époux, quand ils sont sages,Ne prennent garde‖ à ces menus suffrages ;Et d’en tenir‖ registre, c’est abus.Bien est-il vrai‖ qu’en rencontre pareilleSimples baisers‖ font craindre le surplus ;Car Satan lors‖ vient frapper sur l’oreilleDe tel qui dort,‖ et fait tant, qu’il s’éveille.L’époux vit donc‖ que, tandis qu’une mainSe promenoit‖ sur la gorge à son aise,L’autre prenoit‖ tout un autre chemin.Ce fut alors,‖ dame ! ne vous déplaise,Que, le courroux‖ lui montant au cerveau,Il s’en alloit,‖ enfonçant son chapeau,Mettre l’alarme‖ en tout le voisinage,Lattre sa femme,‖ et dire au peintre rage,Et témoigner‖ qu’il n’avoit les bras gourds. »Gardez-vous bien‖ de faire une sottise,Lui dit tout bas‖ son compagnon d’amours,Tenez-vous coi ;‖ le bruit, en nulle guise,N’est bon ici,‖ d’autant plus qu’en vos lacsVous êtes pris :‖ ne vous montrez donc pas ;C’est le moyen‖ d’étouffer cette affaire.Il est écrit‖ qu’à nul il ne faut faireCe qu’on ne veut‖ à soi-même être fait.Nous ne devons‖ quitter ce cabinet,Que bien à point,‖ et tantôt, quand cet homme,Étant au lit,‖ prendra son premier somme.Selon mon sens,‖ c’est le meilleur parti.À tard viendrait‖ aussi bien la querelle.N’êtes-vous pas‖ cocu plus qu’à demi ?Madame Alis‖ au fait a consenti :Cela suffit ;‖ le reste est bagatelle. »L’époux goûta‖ quelque peu ces raisons.Sa femme fit‖ quelque peu de façons,N’ayant le temps‖ d’en faire davantage.Et puis ? Et puis,‖ comme personne sage,Elle remit‖ sa coiffure en état.On n’eût jamais‖ soupçonné ce ménage,Sans qu’il restoit‖ un certain incarnatDessus son teint ;‖ mais c’étoit peu de chose ;Dame fleurette‖ en pouvoit être cause.

L’une pourtant‖ des tireuses de vin,De lui sourire,‖ au retour, ne fit faute :Ce fut la peintre.‖ On se remit en train ;On releva‖ grillades et festin :On but encore‖ à la santé de l’hôte,Et de l’hôtesse,‖ et de celle des trois,Qui, la première,‖ auroit quelque aventure.Le vin manqua‖ pour la seconde fois :L’hôtesse, adroite‖ et fine créature,Soutient toujours‖ qu’il revient des espritsChez les voisins.‖ Ainsi madame AlisServit d’escorte.‖ Entendez que la dame,Pour l’autre emploi,‖ inclinoit en son âme,Mais on l’emmène ;‖ et, par ce moyen-là,De faction‖ Simonette changea.Celle-ci fait‖ d’abord plus la sévère,Veut suivre l’autre,‖ ou feint le vouloir faire,Mais, se sentant‖ par le peintre tirer,Elle demeure,‖ étant trop ménagèrePour se laisser‖ son habit déchirer.L’époux, voyant‖ quel train prenoit l’affaire,Voulut sortir.‖ L’autre lui dit : « Tout doux,Nous ne voulons‖ sur vous nul avantage.C’est bien raison‖ que messer CocuageSur son état‖ vous couche ainsi que nous :Sommes-nous pas‖ compagnons de fortune ?Puisque le peintre‖ en a, caressé l’une,L’autre doit suivre.‖ Il faut, bon gré mal gré,Qu’elle entre en danse ;‖ et, s’il est nécessaire,Je m’offrirai‖ de lui tenir le pied :Vouliez ou non,‖ elle aura son affaire. »Elle l’eut donc ;‖ notre peintre y pourvutTout de son mieux :‖ aussi, le valoit-elle.Cette dernière‖ eut ce qu’il lui fallut ;On en donna‖ le loisir à la belle.Quand le vin fut‖ de retour, on conclutQu’il ne falloit‖ s’attabler davantage.Il étoit tard ;‖ et le peintre avoit fait,Pour ce jour-là,‖ suffisamment d’ouvrage.On dit bonsoir.‖ Le drôle, satisfait,Se met au lit :‖ nos gens sortent de cage.L’hôtesse alla‖ tirer du cabinetLes regardants,‖ honteux, mal contents d’elle,Cocus de plus.‖ Le pis de leur méchefFut qu’aucun d’eux‖ ne put venir à chefDe son dessein,‖ ni rendre à la donzelleCe qu’elle avoit‖ à, leurs femmes prêté :Par conséquent,‖ c’est fait, j’ai tout conté.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
14[abab] 6[abba] 40[aa] 1[aabba] 1[abbacca] 2[ababb] 2[ababa] 2[abaab] 1[aabab] 1[ababab]
Mètre
Décasyllabes· profil 4+6
Mots à la rime
a Reims / vins masculine, classiqueb France / abondance féminine, classiquec moi / roi masculine, classiqued galoises / Rémoises féminine, classiquee mariage / davantage féminine, classiquef profession / condition masculine, classiqueg heureuse / amoureuse féminine, classiqueh talent / galant masculine, classiquei fins masculine, classiquej l’histoire / croire féminine, classiquek main / train masculine, classiquel épouse / jalouse féminine, classiquem tours / amours masculine, classiquen prudence / confidence féminine, classiquea attirer / leurrer / rencontrer masculine, classiqueb dame / femme féminine, classiquec rire / dire féminine, classiqued bourgeois / gaulois masculine, classiquee sornettes / fleurettes féminine, classiquef dire / soupire féminine, classiqueg devoir / pouvoir masculine, classiqueh l’affaire / taire féminine, classiquei favoriseroit / feroit masculine, classiquej traite / souhaite féminine, classiquek compagnon / Lignon masculine, classiquel voie / proie féminine, classiquem scélérats / lacs masculine, classiquen rende / recommande féminine, classiquea voisins / vins masculine, classiqueb faire / l’affaire féminine, classiquec revenir / entretenir masculine, classiqued brune / fortune féminine, classiquee rendez-vous / verrous / époux masculine, classiquef gagnée / troublée féminine, classiqueg fenêtre / maître féminine, classiqueh lui-même / extrême féminine, classiquei soupçon / maison masculine, classiquej cabinet / fait masculine, classiquek chambre / membre féminine, classiquel pigeon / chaudron masculine, classiquem cuisine / voisine féminine, classiquen aussi / ici masculine, classiqueo complète / Simonette féminine, classiquep avertir / venir masculine, classiqueq créature / d’aventure féminine, classiquer moitiés / enfermés masculine, classiques hôtesse / adresse féminine, classiquet l’instant / chantant masculine, classiqueu loue / joue féminine, classiquev ajustement / nullement masculine, classiquew close / chose féminine, classiquex distinctement / commencement / moment masculine, classiquey femmes / dames féminine, classiquez plaça / cela masculine, classiquea guère / chambrière féminine, classiqueb esprits / Alis / pays masculine, classiquec Simonette / faite féminine, classiqued coquette / seulette féminine, classiquee fleurette / collerette féminine, classiquef loin / témoin masculine, classiqueg sages / suffrages féminine, classiqueh abus / surplus masculine, classiquei pareille / l’oreille / s’éveille féminine, classiquej main / chemin masculine, classiquek aise / déplaise féminine, classiquel cerveau / chapeau masculine, classiquem voisinage / rage féminine, classiquen gourds / d’amours masculine, classiqueo sottise / guise féminine, classiquep lacs / pas masculine, classiqueq affaire / faire féminine, classiquer fait / cabinet masculine, classiques homme / somme féminine, classiquet parti / demi / consenti masculine, classiqueu querelle / bagatelle féminine, classiquev raisons / façons masculine, classiquew davantage / sage / ménage féminine, classiquex état / incarnat masculine, classiquey chose / cause féminine, classiquea vin / train / festin masculine, classiqueb faute / l’hôte féminine, classiquec trois / fois masculine, classiqued aventure / créature féminine, classiquee esprits / Alis masculine, classiquef dame / âme féminine, classiqueg moyen-là / changea masculine, classiqueh sévère / faire féminine, classiquei tirer / déchirer masculine, classiquej ménagère / l’affaire féminine, classiquek doux / nous masculine, classiquel avantage / Cocuage féminine, classiquem fortune / l’une féminine, classiquen gré / pied masculine, classiqueo nécessaire / affaire féminine, classiquep pourvut / fallut / conclut masculine, classiqueq valoit-elle / belle féminine, classiquer davantage / d’ouvrage / cage féminine, classiques fait / satisfait / cabinet masculine, classiquet d’elle / donzelle féminine, classiqueu méchef / chef masculine, classiquev prêté / conté masculine, non classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

213 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources