Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre quatrième
V. Le cas de conscience
Les gens du pays des fablesDonnent ordinairementNoms et titres agréablesAssez libéralement ;Gela ne leur coûte guère :Tout leur est nymphe ou bergère,Et déesse bien souvent.Horace n’y faisoit faute :Si la servante de l’hôteAu lit de notre homme alloit,C’étoit aussitôt Ilie ;C’étoit la nymphe Égérie ;C’étoit tout ce qu’on vouloit :Dieu, par sa bonté profonde,lin beau jour, mit dans le mondeApollon son serviteur,Et l’y mit justement commeAdam le nomenclateur,Lui disant : « Te voilà ; nomme ! »Suivant cette antique loi,Nous sommes parrains du roi.De ce privilège insigne,Moi, faiseur de vers indigne,Je pourrois user aussiDans les contes que voici ;Et s’il me plaisoit de dire,Au lieu d’Anne, Sylvanire,Et, pour messire Thomas,Le grand druide Adamas,Me mettroit-on à l’amende ?Non ; mais, tout considéré,Le présent conte demandeQu’on dise Anne et le curé.
Anne, puisque ainsi va,‖ passoit dans son villagePour la perle et le parangon.Étant un jour près d’un rivage,Elle vit un jeune garçonSe baigner nu :‖ la fillette étoit drue,« Honnête toutefois :‖ l’objet plut à sa vue.Nuls défauts ne pouvoient‖ être au gars reprochés ;Puis, dès auparavant,‖ aimé de la bergère,Quand il en auroit eu,‖ l’Amour les eût cachés :Jamais tailleur n’en sut,‖ mieux que lui, la manière.Anne ne craignoit rien :‖ des saules la couvroient,Gomme eût fait une jalousie ;Cà et là ses regards‖ en liberté couroient,Où les portoit leur fantaisie ;Çà et là, c’est-à-dire‖ aux différents attraitsDu garçon au corps jeune et frais,Blanc, poli, bien formé,‖ de taille haute et drète,Digne enfin des regards d’Annette.D’abord une honte secrèteLa fit quatre pas reculer ;L’amour, huit autres avancer :Le scrupule survint,‖ et pensa tout gâter.Aime avoit bonne conscience ;Mais comment s’abstenir ?‖ Est-il quelque défenseQui l’emporte sur le désir,Quand le hasard fait naître‖ un sujet de plaisir ?La belle à celui-ci‖ fit quelque résistance ;À la fin, ne comprenant pasComme on peut pécher de cent pas,Elle s’assit sur l’herbe,‖ et, très-fort attentive,Annette la contemplativeRegarda de son mieux.‖ Quelqu’un n’a-t-il point vuComme on dessine sur nature ?On vous campe une créature,Une Ève, ou quelque Adam,‖ j’entends un objet nu ;Puis, force gens, assis‖ comme notre bergère,Font un crayon conforme‖ à cet original.Au fond de sa mémoire‖ Anne en sut fort bien l’aireUn qui ne ressembloit pas mal.Elle y seroit encor,‖ si Guillot (c’est le sire)Ne fût sorti de l’eau.‖ La belle se retireÀ propos ; l’ennemi‖ n’étoit plus qu’à vingt pas,Plus fort qu’à l’ordinaire ;‖ et c’eût été grand casQu’après de semblables idées,Amour en fût demeuré là :Il comptait pour siennes déjàLes faveurs qu’Anne avoit gardées.Qui ne s’y fût trompé ?‖ Plus je songe à cela,Moins je le puis comprendre.‖ Anne la scrupuleuseN’osa, quoi qu’il en soit,‖ le garçon régaler,Ne laissant pas pourtant‖ de récapitulerLes points qui la rendoient‖ encor toute honteuse.
Pâques vint, et ce fut‖ un nouvel embarras.Anne, faisant passer‖ ses péchés en revue,Comme un passe-volant‖ mit en un coin ce cas ;Mais la chose fut aperçue.Le curé, messire Thomas,Sut relever le fait ;‖ et, comme l’on peut croire,En confesseur exact‖ il fit conter l’histoire,Et circonstancier‖ le tout fort amplement,Pour en connoître l’importance,Puis faire aucunement‖ cadrer la pénitence ;Chose où ne doit errer‖ un confesseur prudent.Celui-ci malmena la belle :Être dans ses regards‖ à tel point sensuelle !C’est, dit-il, un très-grand péché ;Autant vaut l’avoir vu,‖ que de l’avoir touché. »Cependant la peine imposée
Fut à souffrir assez aisée ;Je n’en parlerai point :‖ seulement on sauraQue messieurs les curés,‖ en tous ces cantons-là,Ainsi qu’au nôtre, avoient‖ des dévots et dévotes,Qui, pour l’examen de leurs fautes,Leur payoient un tribut,‖ qui plus, qui moins, selonQue le compte à rendre étoit long.Du tribut de cet an‖ Anne étant soucieuse,Arrive que Guillot‖ pêche un brochet fort grand :Tout aussitôt le jeune amantLe donne à sa maîtresse ;‖ elle, toute joyeuse,Le va porter du même pasAu curé messire Thomas.Il reçoit le présent,‖ il l’admire ; et le drôle,D’un petit coup sur l’épaule,La fillette régala,Lui sourit ; lui dit : « VoilàMon fait ! » joignant à celaD’autres petites affaires.C’étoit jour de calende,‖ et nombre de confrèresDevoient dîner chez lui.‖ Voulez-vous doublementM’obliger ? dit-il à la belle ;Accommodez chez vous‖ ce poisson promptement,Puis, l’apportez incontinent :Ma servante est un peu nouvelle. »Anne court ; et voilà‖ les prêtres arrivés.
Grand bruit, grande cohue :‖ en cave on se transporte :Aucuns des vins sont approuvés ;Chacun en raisonne à sa sorte.On met sur table, et le doyenPrend place, en saluant‖ toute la compagnie.Raconter leurs propos‖ serait chose infinie ;Puis, le lecteur s’en doute bien.On permuta cent fois,‖ sans permuter pas une.Santés, Dieu sait combien !‖ Chacun, à sa chacune,But en faisant de l’œil :‖ nul scandale. On servitPotages, menus mets,‖ et même jusqu’au fruit,Sans que le brochet vînt ;‖ tout le dîner s’achèveSans brochet, pas un brin.‖ Guillot, sachant ce don,L’avoit fait rétracter‖ pour plus d’une raison.Légère de brochet,‖ la troupe enfin se lève.Qui fut bien étonné ?‖ Qu’on le juge. Il allaDire ceci, dire cela,À madame Anne, le jour même,L’appela cent fois sotte ;‖ et, dans sa rage extrême,Lui pensa reprocher‖ l’aventure du bain.« Traiter votre curé,‖ dit-il, comme un coquin !Pour qui nous prenez-vous ?‖ Pasteurs, sont-ce canailles ? »Alors, par droit de représailles,Anne dit au prêtre outragé :« Autant vaut l’avoir vu,‖ que de l’avoir mangé. »
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 1[ababccb] 30[aa] 7[abba] 7[abab] 3[aaa] 1[aabba] 1[abbab] 1[ababa] 1[abaab]
- Mètre
- Vers de 12, 8 et 7 syllabes (68 de 12, 45 de 8, 38 de 7, 1 de 10)· profil 7, 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a fables / agréables féminine, classiqueb ordinairement / libéralement / souvent masculine, classiquec guère / bergère féminine, classiqued faute / l’hôte féminine, classiquee alloit / vouloit masculine, classiquef Ilie / Égérie féminine, classiqueg profonde / monde féminine, classiqueh serviteur / nomenclateur masculine, classiquei comme / nomme féminine, classiquej loi / roi masculine, classiquek insigne / indigne féminine, classiquel aussi / voici masculine, classiquem dire / Sylvanire féminine, classiquen Thomas / Adamas masculine, classiqueo l’amende / demande féminine, classiquep considéré / curé masculine, classiquea village / rivage féminine, classiqueb parangon / garçon masculine, classiquec drue / vue féminine, classiqued reprochés / cachés masculine, classiquee bergère / manière féminine, classiquef couvroient / couroient masculine, classiqueg jalousie / fantaisie féminine, classiqueh attraits / frais masculine, classiquei drète / d’Annette / secrète féminine, classiquej reculer / avancer / gâter masculine, classiquek conscience / défense / résistance féminine, classiquel désir / plaisir masculine, classiquem pas masculine, classiquen attentive / contemplative féminine, classiqueo vu / nu masculine, classiquep nature / créature féminine, classiqueq bergère / l’aire féminine, classiquer original / mal masculine, classiques sire / retire féminine, classiquet pas / cas masculine, classiqueu idées / gardées féminine, classiquev là / déjà / cela masculine, classiquew scrupuleuse / honteuse féminine, classiquex régaler / récapituler masculine, classiquea embarras / cas / Thomas masculine, classiqueb revue / aperçue féminine, classiquec croire / l’histoire féminine, classiqued amplement / prudent masculine, classiquee l’importance / pénitence féminine, classiquef belle / sensuelle féminine, classiqueg péché / touché masculine, classiqueh imposée / aisée féminine, classiqueb saura / cantons-là masculine, classiquec dévotes / fautes féminine, classiqued selon / long masculine, classiquee soucieuse / joyeuse féminine, classiquef grand / amant masculine, classiqueg pas / Thomas masculine, classiqueh drôle / l’épaule féminine, classiquei régala / Voilà / cela masculine, classiquej affaires / confrères féminine, équivalentek doublement / promptement / incontinent masculine, non classiquel belle / nouvelle féminine, classiquem arrivés / approuvés masculine, classiquea transporte / sorte féminine, classiquec doyen / bien masculine, classiqued compagnie / infinie féminine, classiquee une / chacune féminine, classiquef servit / fruit masculine, classiqueg s’achève / lève féminine, classiqueh don / raison masculine, classiquei alla / cela masculine, classiquej même / extrême féminine, classiquek bain / coquin masculine, classiquel canailles / représailles féminine, classiquem outragé / mangé masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
152 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources