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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre quatrième

IV. Les Troqueurs

Jean de La Fontaine· décasyllabes, 178 vers

Le changement‖ de mets réjouit l’homme :Quand je dis l’homme,‖ entendez qu’en ceciLa femme doit‖ être comprise aussi ;Et ne sais pas‖ comme il ne vient de RomePermission‖ de troquer en hymen ;Non si souvent‖ qu’on en aurait envie,Mais tout au moins‖ une fois en sa vie.Peut-être un jour,‖ nous l’obtiendrons. Amen.Ainsi soit-il !‖ Semblable induit en FranceViendrait fort bien,‖ j’en réponds ; car nos gensSont grands troqueurs :‖ Dieu nous créa changeants.

Près de Rouen,‖ pays de sapience ;Deux villageois‖ avoient, chacun chez soi,Forte femelle‖ et d’assez bon aloi.Pour telles gens‖ qui n’y raffinent guère,Chacun sait bien‖ qu’il n’est pas nécessaireQu’Amour les traite‖ ainsi que des prélats.Avint pourtant‖ que, tous deux étant lasDe leurs moitiés,‖ leur voisin le notaire,Un jour de fête,‖ avec eux chopinoit.Un des manants‖ lui dit : « Sire Oudinet,J’ai dans l’esprit‖ une plaisante affaire.Vous avez fait‖ sans doute en votre tempsPlusieurs contrats‖ de diverse nature ;No peut-on point‖ en faire un où les gensTroquent de femme‖ ainsi que de monture ?Notre pasteur‖ a bien changé de cure :La femme est-elle‖ un cas si différent ?Et pargué non ;‖ car messire GrégoireDisoit toujours,‖ si j’ai bonne mémoire :Mes brebis sont‖ ma femme. CependantIl a changé :‖ changeons aussi, compère ?— Très-volontiers,‖ reprit l’autre manant ;Mais tu sais bien‖ que notre ménagèreEst la plus belle :‖ or çà, sire Oudinet,Sera-ce trop,‖ s’il donne son muletPour le retour ?‖ — Mon mulet ? Eh ! parguenne,Dit le premier‖ des villageois susdits,Chacune vaut‖ en ce monde son prix ;La mienne ira‖ but à but pour la tienne :On ne regarde‖ aux femmes de si près.Point de retour,‖ vois-tu, compère Étienne.Mon mulet, c’est…‖ c’est le roi des mulets.Tu ne devrais‖ me demander mon âneTant seulement :‖ troc pour troc ; touche là ! »Sire Oudinet,‖ raisonnant sur cela,Dit : « Il est vrai‖ que Tiennette a sur JeanneDe l’avantage,‖ à ce qu’il semble aux gens ;Mais le meilleur‖ de la bête, à mon sens,N’est ce qu’on voit :‖ femmes ont maintes chosesQue je préfère,‖ et qui sont lettres closes ;Femmes aussi‖ trompent assez souvent ;Jà ne les faut‖ éplucher trop avant.Or sus, voisins,‖ faisons les choses nettes.Vous ne voulez‖ chat en poche donner,Ni l’un ni l’autre ;‖ allons donc confronterVos deux moitiés‖ comme Dieu les a faites.« L’expédient‖ ne fut goûté de tous.Trop bien voilà‖ messieurs les deux épouxQui sur ce point‖ triomphent de s’étendre :Tiennette n’a‖ ni suros ni malandre,Dit le second.‖ — Jeanne, dit le premier,A le corps net‖ comme un petit denier ;Ma foi ! c’est bâme.‖ — Et Tiennette est ambroise,Dit son époux :‖ telle je la maintien. »L’autre reprit :‖ « Compère, tiens-toi bien ;Tu ne connois‖ Jeanne ma villageoise ?Je t’avertis‖ qu’à ce jeu… m’entends-tu ? »L’autre manant‖ jura : « Par la vertu !Tiennette et moi,‖ nous n’avons qu’une noise :C’est qui des deux‖ y sait de meilleurs tours ;Tu m’en diras‖ quelques mots dans deux jours.À toi compère !‖ » Et de prendre la tasse,Et de trinquer‖ Allons, sire Oudinet,À Jeanne, top !‖ puis à Tiennette, mâsse ! »Somme qu’enfin‖ la soute du muletFut accordée,‖ et voilà marché fait.Notre notaire‖ assura l’un et l’autre,Que tels traités‖ alloient leur grand chemin.Sire Oudinet‖ étoit un bon apôtre,Qui se fit bien‖ payer son parchemin.Par qui payer ?‖ Par Jeanne et par Tiennette :Il ne voulut‖ rien prendre des maris.

Les villageois‖ furent tous deux d’avisQue pour un temps‖ la chose fût secrète ;Mais il en vint‖ au curé quelque vent.Il prit aussi‖ son droit : je n’en assure,Et n’y étois ;‖’mais la vérité pureEst que curés‖ y manquent peu souvent.Le clerc, non plus,‖ ne fit du sien remise :Rien ne se perd‖ entre les gens d’Église.Les permuteurs‖ ne pouvoient bonnementExécuter‖ un pareil changementDans le village,‖ à moins que de scandale :Ainsi bientôt‖ l’un et l’autre détale,Et va planter‖ le piquet en un lieuOù tout fut bien‖ d’abord, moyennant Dieu.C’étoit plaisir‖ que de les voir ensemble.Les femmes même,‖ à l’envi des maris,S’entre-disoient‖ en leurs menus devis :Bon fait troquer,‖ commère ; à ton avis ?Si nous troquions‖ de valet ? Que t’en semble ? »Ce dernier troc,‖ s’il se fit, fut secret.L’autre d’abord‖ eut un très-bon effet ;Le premier mois,‖ très-bien ils s’en trouvèrent :Mais à la fin‖ nos gens se dégoûtèrent.Compère Étienne,‖ ainsi qu’on peut penser,Fut le premier‖ des deux à se lasser,Pleurant Tiennette :‖ il y perdoit sans doute.Compère Gille‖ eut regret à sa soute,Il ne voulut‖ retroquer toutefois.Qu’en avint-il ?‖ Un jour, parmi les bois,Étienne vit‖ toute fine seulette,Près d’un ruisseau,‖ sa défunte Tiennette,Qui, par hasard,‖ dormoit sous la coudrette.Il s’approcha,‖ l’éveillant en sursaut.Elle, du troc,‖ ne se souvint pour l’heure,Dont le galant,‖ sans plus longue demeure,En vint au point.‖ Bref, ils firent le saut.Le conte dit‖ qu’il la trouva meilleureQu’au premier jour.‖ — Pourquoi cela ? — Pourquoi ?Belle demande !‖ En l’amoureuse loi,Pain qu’on dérobe‖ et qu’on mange en cachetteVaut mieux que pain‖ qu’on cuit ou qu’on achète :Je m’en rapporte‖ aux plus savants que moi.Il faut pourtant‖ que la chose soit vraie,Et qu’après tout,‖ Hyménée et l’AmourNe soient pas gens‖ à cuire en même four :Témoin l’ébat‖ qu’on prit sous la coudraie.On y fit chère ;‖ il ne s’y servit plat,Où maître Amour,‖ cuisinier délicat,Et plus savant‖ que n’est maître Hyménée,N’eût mis la main.‖ Tiennette retournée,Compère Étienne,‖ homme neuf en ce fait,Dit à part soi :‖Gille a quelque secret ;J’ai retrouvé‖ Tiennette plus jolieQu’elle ne fut‖ onc en jour de sa, vie.Reprenons-la,‖ faisons tour de Normand ;Dédisons-nous ;‖ usons du privilège,« Voilà l’exploit‖ qui trotte incontinent,Aux fins de voir‖ le troc et changementDéclaré nul,‖ et cassé nettement.Gille, assigné,‖ de son mieux se défend.Un promoteur‖ intervient pour le siègeÉpiscopal,‖ et vendique le cas.Grand bruit partout,‖ ainsi que d’ordinaire ;Le Parlement‖ évoque à soi l’affaire.Sire Oudinet,‖ le faiseur de contrats,Est amené ;‖ l’on l’entend sur la chose.Voilà l’état‖ où l’on dit qu’est la cause ;Car c’est un fait‖ arrivé depuis peu.Pauvre ignorant‖ que le compère Étienne !Contre ses fins,‖ cet homme, en premier lieuVa de droit fil ;‖ car, s’il prit à ce jeuQuelque plaisir,‖ c’est qu’alors la chrétienneN’étoit à lui :‖ le bon sens vouloit doncQue, pour toujours,‖ il la laissât à Gille ;Sauf la coudraie,‖ où Tiennette, dit-on,Alloit souvent‖ en chantant sa chanson :L’y rencontrer‖ étoit chose facile ;Et supposé‖ que facile ne fût,Falloit qu’alors‖ son plaisir d’autant crût.Mais allez-moi‖ prêcher cette doctrineÀ des manants !‖ Ceux-ci pourtant avaientFait un bon four,‖ et très-bien s’en trouvaient,Sans le dédit ;‖ c’étoit pièce assez finePour en devoir‖ l’exemple à d’autres gens.J’ai grand regret‖ de n’en avoir les gants,Et dis parfois,‖ alors que j’y rumine :Auroit-on pris‖ des croquants pour troquants,En fait de femme ?‖ Il faut être honnête hommePour s’aviser‖ d’un pareil changement.Or n’est l’affaire‖ allée en cour de Rome ;Trop bien est-elle‖ au sénat de Rouen.Là le notaire‖ aura du moins sa gamme,En plein bureau :‖ Dieu gard’sire OudinetD’un rapporteur‖ barbon et bien en femme,Qui fasse aller‖ la chose du bonnet !

Versification

Mètre
Décasyllabes· profil 4+6

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

178 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources