Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre cinquième 1682 ‒ 1685
II. Le fleuve Scamandre
Me voilà prêt‖ à conter de plus belle ;Amour le veut,‖ et rit de mon serment :Hommes et dieux,‖ tout est sous sa tutelle,Tout obéit,‖ tout cède à cet enfant.J’ai désormais‖ besoin, en le chantant,De traits moins forts‖ et déguisant la chose ;Car, après tout,‖ je ne veux être causeD’aucun abus ;‖ que plutôt mes écritsManquent de sel,‖ et ne soient d’aucun prix !Si, dans ces vers,‖ j’introduis et je chanteCertain trompeur‖ et certaine innocente,C’est dans la vue‖ et dans l’intention,Qu’on se méfie‖ en telle occasion.J’ouvre l’esprit,‖ et rends le sexe habileÀ se garder‖ de ces pièges divers.Sotte ignorance‖ en fait trébucher mille,Contre une seule‖ à qui nuiroient mes vers.
J’ai lu qu’un orateur,‖ estimé dans la Grèce,Des beaux arts autrefois‖ souveraine maîtresse,Banni de son pays,‖ voulut voir le séjourOù subsistoient encor‖ les ruines de Troie ;Cimon, son camarade,‖ eut sa part de la joie.Du débris d’Ilion‖ s’étoit construit un bourg,Noble par ses malheurs :‖ là, Priam et sa courN’étoient plus que des noms‖ dont le temps l’ait sa proie.Ilion, ton nom seul‖ a des charmes pour moi ;Lieu fécond en sujets‖ propres à notre emploi,Ne verrai-je jamais‖ rien de toi, ni la placeDe ces murs élevés‖ et détruits par les dieux,Ni ces champs où couraient‖ la Fureur et l’Audace,Ni des temps fabuleux‖ enfin la moindre trace,Qui pût me présenter‖ l’image de ces lieux ?
Pour revenir au fait‖ et ne point trop m’étendre,Cimon, le héros de ces vers,Se promenoit près du Scamandre.Une jeune ingénue,‖ en ce lieu, se vient rendre,Et goûter la fraîcheur‖ sur ces bords toujours verts.Son voile, au gré des vents,‖ va flottant dans les airs ;Sa parure est sans art ;‖ elle a l’air de bergère,Une beauté naïve,‖ une taille légère.Cimon en est surpris,‖ et croit que sur ces bordsVénus vient étaler‖ ses plus rares trésors.Un antre étoit auprès ;‖ l’innocente pucelleSans soupçon y descend,‖ aussi simple que belle.Le chaud, la solitude,‖ et quelque dieu malin,L’invitèrent d’abord‖ à prendre un demi-bain.Notre banni se cache ;‖ il contemple, il admire ;Il ne sait quels charmes élire ;Il dévore des yeux et du cœur cent beautés.Comme on étoit rempli‖ de ces divinitésQue la Fable a dans son empire,Il songe à profiler‖ de l’erreur de ces temps ;Prend l’air d’un dieu des eaux,‖ mouille ses vêtements,Se couronne de joncs‖ et d’herbe dégouttante,Puis invoque Mercure‖ et le dieu des amants.Contre tant de trompeurs,‖ qu’eût fait une innocente ?La belle enfin découvre‖ un pied, dont la blancheurAurait fait honte à Galatée,Puis le plonge en l’onde argentée,Et regarde ses lis,‖ non sans quelque pudeur.Pendant qu’à cet objet‖ sa vue est arrêtée,Cimon approche d’elle ;‖ elle court se cacherDans le plus profond du rocher.« Je suis, dit-il, le dieu‖ qui commande à cette onde ;Soyez-en la déesse,‖ et régnez avec moi :Peu de fleuves pourroient‖ dans leur grotte profondePartager avec vous‖ un aussi digne emploi.Mon cristal est très-pur ; mon cœur l’est davantage :Je couvrirai pour vous‖ de fleurs tout ce rivage :Trop heureux si vos pas‖ le daignent honorer,Et qu’au fond de mes eaux‖ vous daigniez vous mirer !Je rendrai toutes vos compagnesNymphes aussi, soit aux montagnes,Soit aux eaux, soit aux bois ;‖ car j’étends mon pouvoirSur tout ce que votre œil,‖ à la ronde, peut voir. »L’éloquence du dieu,‖ la peur de lui déplaire,Malgré quelque pudeur‖ qui gâtoit le mystère,Conclurent tout en peu de temps.La superstition‖ cause mille accidents.On dit même qu’Amour‖ intervint à l’affaire.Tout fier de ce succès,‖ le banni dit adieu.« Revenez, dit-il, en ce lieu !Vous garderez que l’on ne sacheUn hymen qu’il faut que je cache :Nous le déclarerons,‖ quand j’en aurai parléAu conseil qui sera‖ dans l’Olympe assemblé. »
La nouvelle déesse,‖ à ces mots, se retire ;Contente ? Amour le sait.‖ Un mois se passe, et deux,Sans que pas un du bourg‖ s’aperçût de leurs jeux.O mortels ! est-il dit‖ qu’à force d’être heureux,Vous ne le soyez plus ?‖ Le banni, sans rien dire,Ne va plus visiter‖ cet antre si souvent.Une noce enfin arrivant,Tous, pour la voir passer,‖ sous l’orme se vont rendre.La belle aperçoit l’homme,‖ et crie en ce moment :« Ah ! voilà le fleuve Scamandre ! »On s’étonne, on la presse ;‖ elle dit bonnementQue son hymen se va‖ conclure au firmament.On en rit ; car que faire ?‖ Aucuns, à coups de pierre,Poursuivirent le dieu,‖ qui s’enfuit à grand’erre ;D’autres rirent, sans plus.‖ Je crois qu’en ce temps-ciL’on feroit au Scamandre‖ un très-méchant parti.En ce temps-là, semblables crimesS’excusoient aisément :‖ tous temps, toutes maximes.L’épouse du Scamandre‖ en fut quitte, à la fin,Pour quelques traits de raillerie :Même un de ses amants‖ l’en trouva plus jolie.C’est un goût : il s’offrit‖ à lui donner la main.Les dieux ne gâtent rien :‖ puis, quand ils seraient causeQu’une fille en valût‖ un peu moins, dotez-la,Vous trouverez qui la prendra :L’argent répare toute chose.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 2[ababb] 20[aa] 2[abab] 1[abbaab] 1[abaab] 1[abaabbccdd] 2[aabba] 1[aabab] 1[abbab] 1[abbba] 2[abba]
- Mètre
- Vers de 12, 8 et 10 syllabes (76 de 12, 19 de 8, 17 de 10)· profil 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a belle / tutelle féminine, classiqueb serment / enfant / chantant masculine, classiquec chose / cause féminine, classiqued écrits / prix masculine, classiquee chante / innocente féminine, classiquef l’intention / occasion masculine, classiqueg habile / mille féminine, classiqueh divers / vers masculine, classiquea Grèce / maîtresse féminine, classiqueb séjour / bourg / cour masculine, classiquec Troie / joie / proie féminine, non classiqued moi / emploi masculine, classiquee place / l’Audace / trace féminine, non classiquef dieux / lieux masculine, classiquea m’étendre / Scamandre / rendre féminine, classiqueb vers / verts / airs masculine, classiquec bergère / légère féminine, classiqued bords / trésors masculine, classiquee pucelle / belle féminine, classiquef malin / demi-bain masculine, classiqueg admire / élire / empire féminine, classiqueh beautés / divinités masculine, classiquei temps / vêtements / amants masculine, classiquej dégouttante / innocente féminine, classiquek blancheur / pudeur masculine, classiquel Galatée / argentée / arrêtée féminine, classiquem cacher / rocher masculine, classiquen onde / profonde féminine, classiquep davantage / rivage féminine, classiqueq honorer / mirer masculine, classiquer compagnes / montagnes féminine, classiques pouvoir / voir masculine, classiquet déplaire / mystère / l’affaire féminine, classiqueu temps / accidents masculine, classiquev adieu / lieu masculine, classiquew sache / cache féminine, classiquex parlé / assemblé masculine, classiquea retire / dire féminine, classiqueb deux / jeux / heureux masculine, classiquec souvent / arrivant masculine, classiqued rendre / Scamandre féminine, classiquee moment / bonnement / firmament masculine, classiquef pierre / grand’erre féminine, classiqueg temps-ci / parti masculine, classiqueh crimes / maximes féminine, classiquei fin / main masculine, classiquej raillerie / jolie féminine, classiquek cause / chose féminine, classiquel dotez-la / prendra masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
112 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources