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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre quatrième

VIII. Le psautier

Jean de La Fontaine· décasyllabes, 148 vers

Nonnes, souffrez‖ pour la dernière foisQu’en ce recueil,‖ malgré moi, je vous place.De vos bons tours‖ les contes ne sont froids ;Leur aventure‖ a ne sais quelle grâceQui n’est ailleurs ;‖ ils emportent les voix.Encore un donc,‖ et puis c’en seront trois.Trois ! je faux d’un ;‖ c’en seront au moins quatre.Comptez-les bien :‖ Mazet le compagnon ;L’abbesse ayant‖ besoin d’un bon garçonPour la guérir‖ d’un ma ! opiniâtre ;Ce conte-ci,‖ qui n’est le moins fripon ;Quant à sœur Jeanne‖ ayant fait un poupon,Je ne tiens pas‖ qu’il la faille rabattre.Les voilà tous :‖ quatre, c’est compte rond.Vous me direz :‖ « C’est une étrange affaireQue nous ayons‖ tant de part en ceci ! »Que voulez-vous ?‖ Je n’y saurais que faire ;Ce n’est pas moi‖ qui le souhaite ainsi.Si vous teniez‖ toujours votre bréviaire,Vous n’auriez rien‖ à démêler ici ;Mais ce n’est pas‖ votre plus grand souci.Passons donc vite‖ à la présente histoire.

Dans un couvent‖ de nonnes fréquentoitUn jouvenceau,‖ friand, comme on peut croire,De ces oiseaux.‖ Telle pourtant prenoitGoût à le voir,‖ et des yeux le couvoit,Lui sourioit,‖ faisoit la complaisante,Et se disoit‖ sa très-humble servante,Qui, pour cela,‖ d’un seul point n’avançoit.Le conte dit‖ que Iéans il n’étaitVieille ni jeune,‖ à qui le personnageNe fit songer‖ quelque chose à part soi ;Soupirs trottaient :‖ bien voyoit le pourquoi,Sans qu’il s’en mît‖ en peine davantage.Soeur Isabeau,‖ seule, pour son usage,Eut le galant :‖ elle le méritait,Douce d’humeur,‖ gentille de corsage,Et n’en étant‖ qu’à son apprentissage,Belle de plus.‖ Ainsi l’on l’envioitPour deux raisons :‖ son amant, et ses charmes.Dans ses amours‖ chacune l’épioit :Nul bien sans mal,‖ nul plaisir sans alarmes.Tant et si bien‖ l’épièrent les sœurs,Qu’une nuit sombre‖ et propre à ces douceursDont on confie‖ aux ombres le mystère,En sa cellule‖ on ouït certains mots,Certaine voix,‖ enfin certains propos,Qui n’étoient pas‖ sans doute en son bréviaire.« C’est le galant,‖ ce dit-on ; il est pris. »Et de courir ;‖ l’alarme est aux esprits ;L’essaim frémit ;‖ sentinelle se pose.On va conter‖ en triomphe la choseÀ mère abbesse ;‖ et heurtant à grands coups,On lui cria :‖ « Madame ; levez-vous !Soeur Isabelle‖ a dans sa chambre un homme. »Vous noterez‖ que Madame n’étoitEn oraison,‖ ni ne prenoit son somme ;Trop bien alors‖ dans son lit elle avoitMessire Jean,‖ curé du voisinage.Pour ne donner‖ aux sœurs aucun ombrage,Elle se lève‖ en hâte, étourdiment,Cherche son voile ;‖ et malheureusementDessous sa main‖ tombe du personnageLe haut-de-chausse,‖ assez bien ressemblant,Pendant la nuit,‖ quand on n’est éclairée,À certain voile‖ aux nonnes familier,Nommé pour lors‖ entre elles leur psautier.La voilà donc‖ de grègues affublée.Ayant sur soi‖ ce nouveau couvre-chef,Et s’étant fait‖ raconter de rechefTout le catus,‖ elle dit irritée :« Voyez un peu‖ la petite effrontée,Fille du diable,‖ et qui nous gâteraNotre couvent !‖ Si Dieu plaît, ne fera,S’il plaît à Dieu,‖ bon ordre s’y mettra :Vous la verrez‖ tantôt bien chapitrée, »Chapitre donc,‖ puisque chapitre y a ;Fut assemblé.‖ Mère abbesse, entouréeDe son sénat,‖ fit venir Isabeau,Qui s’arrosoit‖ de pleurs tout le visage,Se souvenant‖ qu’un maudit jouvenceauVenoit d’en faire‖ un différent usage.« Quoi ! dit l’abbesse,‖ un homme dans ce lieu !Un tel scandale‖ en la maison de Dieu !N’êtes-vous point‖ morte de honte encore ?Qui vous a fait‖ recevoir parmi nousCette voirie ?‖ Isabeau, savez-vous(Car désormais‖ qu’ici l’on vous honoreDu nom de sœur,‖ ne le prétendez pas),Savez-vous, dis-je,‖ à quoi, dans un tel cas,Notre institut‖ condamne une méchante ?Vous l’apprendrez,‖ devant qu’il soit demain.Parlez, parlez !‖ » Lors la pauvre nonnain,Qui jusque-là,‖ confuse et repentante,N’osoit branler,‖ et la vue abaissoit,Lève les yeux,‖ par bonheur aperçoitLe haut-de-chausse,‖ à quoi toute la bande,Par un effet‖ d’émotion trop grande,N’avoit pris garde,‖ ainsi qu’on voit souvent.Ce fut hasard‖ qu’Isabelle à l’instantS’en aperçut.‖ Aussitôt la pauvretteReprend courage,‖ et dit tout doucement :« Votre psautier‖ a ne sais quoi qui pend ;Raccommodez-le ?‖ » Or c’étoit l’aiguillette :Assez souvent‖ pour bouton l’on s’en sert.D’ailleurs, ce voile‖ avoit beaucoup de l’airD’un haut-de-chausse ;‖ et la jeune nonnette,Ayant l’idée‖ encor fraîche des deux,Ne s’y méprit :‖ non pas que le messireEût chausse faite‖ ainsi qu’un amoureux.Mais à pou près ;‖ cela devoit suffire.L’abbesse dit :‖ « Elle ose encore rire !Quelle insolence !‖ Un péché si honteuxNe la rend pas‖ plus humble et ; plus soumise !Veut-elle point‖ que l’on la canonise ?Laissez mon voile,‖ esprit de Lucifer ;Songez, songez,‖ petit tison d’enfer,Comme on pourra‖ raccommoder votre âme. »Pas ne finit‖ mère abbesse sa gamme,Sans sermonner‖ et tempêter beaucoup.Soeur Isabeau‖ lui dit encore un coup :« Raccommodez‖ votre psautier, madame ? ».Tout le troupeau‖ se met à regarder :Jeunes de rire,‖ et vieilles de gronder.La voix manquant‖ à notre sermonneuse,Qui, de son troc‖ bien fâchée et honteuse,N’eut pas le mot‖ à dire en ce moment,L’essaim fit voir,‖ par son bourdonnement,Combien rouloient‖ de diverses penséesDans les esprits.‖ Enfin l’abbesse dit :« Devant qu’on eût‖ tant de voix ramassées,Il serait tard ;‖ que chacune en son litS’aille remettre.‖ À demain toute chose. »Le lendemain,‖ ne fut tenu, pour cause,Aucun chapitre‖ et le jour ensuivant,Tout aussi peu.‖ Les sages du couventFurent d’avis‖ que l’on se devoit taire ;Car trop d’éclat‖ eût pu nuire au troupeau.On n’en vouloit‖ à la pauvre ; Isabeau,Que par envie :‖ ainsi, n’ayant pu faireQu’elle lâchât‖ aux autres le morceau,Chaque nonnain,‖ faute de jouvenceau,Songe à pourvoir‖ d’ailleurs à son affaire.Les vieux amis‖ reviennent de plus beau.Par préciput,‖ à notre belle on laisseLe jeune fils ;‖ le pasteur, à l’abbesse :Et l’union‖ alla jusques au point,Qu’on en prêtoit‖ à qui n’en avoit point

Versification

Mètre
Décasyllabes· profil 4+6
Mots à la rime
a fois / froids masculine, classiqueb place / grâce féminine, classiquec voix / trois masculine, classiqued quatre / opiniâtre / rabattre féminine, classiquee compagnon / garçon masculine, classiquef fripon / poupon / rond masculine, classiqueg affaire / faire / bréviaire féminine, classiqueh ceci / ainsi masculine, non classiquei ici / souci masculine, classiquej histoire / croire féminine, classiquea fréquentoit / prenoit masculine, classiquec couvoit / n’avançoit masculine, classiqued complaisante / servante féminine, classiquee n’était / méritait masculine, classiquef personnage / davantage féminine, classiqueg soi / pourquoi masculine, classiqueh usage / corsage / apprentissage féminine, classiquei l’envioit / l’épioit masculine, classiquej charmes / alarmes féminine, classiquek sœurs / douceurs masculine, classiquel mystère / bréviaire féminine, classiquem mots / propos masculine, classiquen pris / esprits masculine, classiqueo pose / chose féminine, classiquep coups / levez-vous masculine, classiqueq homme / somme féminine, classiquer n’étoit / avoit masculine, classiques voisinage / ombrage / personnage féminine, classiquet étourdiment / malheureusement / ressemblant masculine, classiqueu éclairée / affublée féminine, classiquev familier / psautier masculine, classiquew couvre-chef / rechef masculine, classiquex irritée / effrontée féminine, classiquey gâtera / fera masculine, classiquez mettra / a masculine, classiquea chapitrée / entourée féminine, classiqueb Isabeau / jouvenceau masculine, classiquec visage / usage féminine, classiqued lieu / Dieu masculine, classiquee encore / honore féminine, classiquef nous / savez-vous masculine, classiqueg pas / cas masculine, classiqueh méchante / repentante féminine, classiquei demain / nonnain masculine, classiquej abaissoit / aperçoit masculine, classiquek bande / grande féminine, classiquel souvent / l’instant masculine, classiquem pauvrette / l’aiguillette / nonnette féminine, classiquen doucement / pend masculine, classiqueo sert / l’air masculine, classiquep deux / amoureux / honteux masculine, classiqueq messire / suffire / rire féminine, classiquer soumise / canonise féminine, classiques Lucifer / d’enfer masculine, classiquet âme / gamme / madame féminine, classiqueu beaucoup / coup masculine, non classiquev regarder / gronder masculine, classiquew sermonneuse / honteuse féminine, classiquex moment / bourdonnement masculine, classiquey pensées / ramassées féminine, classiquez dit / lit masculine, classiquea chose / cause féminine, classiqueb ensuivant / couvent masculine, classiquec taire / faire / affaire féminine, classiqued troupeau / Isabeau masculine, classiquee morceau / jouvenceau / beau masculine, classiquef laisse / l’abbesse féminine, classiqueg point masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

148 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources