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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre cinquième 1682 ‒ 1685

IV. Le remède

Jean de La Fontaine· strophes variées, décasyllabes, 113 vers

Si l’on se plaît‖ à l’image du vrai,Combien doit-on‖ rechercher le vrai même !J’en fais souvent‖ dans mes contes l’essai,Et vois toujours‖ que sa force est extrême,Et qu’il attire‖ à soi tous les esprits.Non qu’il ne faille,‖ en de pareils écrits,Feindre les noms ;‖ le reste de l’affaireSe peut conter,‖ sans en rien déguiser :Mais, quant aux noms,‖ il faut au moins les taire ;Et c’est ainsi‖ que je vais en user.

Près du Mans donc,‖ pays de sapience,Gens pesant l’air,‖ fine fleur de Normand,Une pucelle‖ eut naguère un amantFrais, délicat,‖ et beau par excellence,Jeune surtout ;‖ à peine son mentonS’étoit vêtu‖ de son premier coton.La fille étoit‖ un parti d’importance ;Charmes et dot,‖ aucun point n’y manquoit ;Tant et si bien,‖ que chacun s’appliquoitÀ la gagner :‖ tout le Mans y couroit.Ce fut en vain ;‖ car le cœur de la filleInclinoit trop‖ pour notre jouvenceau :Les seuls parents,‖ par un esprit manceau,La destinoient‖ pour une autre famille.Elle fit tant‖ autour d’eux, que l’amant,Bon gré, mal gré,‖ je ne sais pas comment,Eut à la fin‖ accès chez sa maîtresse.Leur indulgence‖ ou plutôt son adresse,Peut-être aussi‖ son sang et sa noblesse,Les fit changer.‖ Que sais-je quoi ? Tout duitAux gens heureux ;‖ car, aux autres, tout nuit.L’amant le fut ;‖ les parents de la belleSurent priser‖ son mérite et son zèle.C’étoit là tout.‖ Eh ! que faut-il encor ?Force comptant ;‖ les biens du siècle d’orNe sont plus biens,‖ ce n’est qu’une ombre vaine.O temps heureux !‖ je prévois qu’avec peineTu reviendras‖ dans le pays du Maine !Ton innocence‖ eût secondé l’ardeurDe notre amant,‖ et hâté cotte affaire ;Mais des parents‖ l’ordinaire lenteurFit que la belle, ayant fait dans son cœurCet hyménée,‖ acheva le mystèreSelon les us‖ de l’île de Gythère.Nos vieux romans,‖ en leur style plaisant,Nomment cela‖ PAROLES DE PRÉSENT.Nous y voyons‖ pratiquer cet usage,Demi-amour‖ et demi-mariage,Table d’attente,‖ avant-goût de l’hymen.Amour n’y fit‖ un trop long examen ;Prêtre et parents‖ tout ensemble, et notaire,En peu de jours‖ il consomma l’affaire :L’esprit manceau‖ n’eut point part à ce fait.Voilà notre homme‖ heureux et satisfait,Passant les nuits‖ avec son épousée.Dire comment,‖ ce seroit chose aisée ;Les doubles clefs,‖ les brèches à l’enclos,Les menus dons‖ qu’on fit à la soubrette,Rendoient l’époux‖ jouissant en reposD’une faveur‖ douce autant que secrète.

Avint pourtant‖ que notre belle, un soir,En se plaignant,‖ dit à sa gouvernante,Qui du secret‖ n’étoit participante :« Je me sens mal ;‖ n’y sauroit-on pourvoir ? »L’autre reprit :‖ « Il vous faut un remède ;Demain malin,‖ nous en dirons deux mots. »Minuit venu,‖ l’époux, mal à propos,Tout plein encor‖ du feu qui le possède,Vient de sa part‖ chercher soulagement ;Car chacun sent‖ ici-bas son tourment.On ne l’avoit‖ averti de la chose.Il n’étoit pas‖ sur les bords du sommeilQui suit souvent‖ l’amoureux appareil,Qu’incontinent,‖ l’Aurore aux doigts de roseAyant ouvert‖ les portes d’orient,La gouvernante‖ ouvrit, tout en riant,Remède en main,‖ les portes de la chambre :Par grand bonheur,‖ il s’en rencontra deux ;Car la saison‖ approchoit de septembre,Mois où le chaud‖ et le froid sont douteux.La fille alors‖ ne fut pas assez fine ;Elle n’avoit‖ qu’à tenir bonne mine,El faire entrer‖ l’amant au fond des draps,Chose facile‖ autant que naturelle,L’émotion‖ lui tourna la cervelle ;Elle se cache‖ elle-même, et tout basDit en deux mots‖ quel est son embarras,L’amant fut sage ;‖ il présenta pour elleCe que Brunel‖ à Marphise montra.La gouvernante‖ ayant mis ses lunettes,Sur le galant‖ son adresse éprouva ;Du bain interne‖ elle le régala,Puis dit adieu,‖ puis après s’en alla.Dieu la conduise,‖ et toutes celles-làQui vont nuisant‖ aux amitiés secrètes !Si tout ceci‖ passoit pour des sornettes(Comme il se peut,‖ je n’en voudrais jurer),On chercherait‖ de quoi me censurer.Les critiqueurs‖ sont un peuple sévère ;Ils me diront :‖ « Votre belle en sortitEn fille sotte‖ et n’ayant point d’esprit :Vous lui donnez‖ un autre caractère ;Cela nous rend‖ suspecte cette affaire ;Nous avons lieu‖ d’en douter ; auquel casVotre prologue‖ ici ne convient pas. »Je répondrai…‖ Mais que sert de répondre ?C’est un procès‖ qui n’auroit point de fin :Par cent raisons‖ j’aurois beau les confondre ;Cicéron même‖ y perdroit son latin.Il me suffit‖ de n’avoir, en l’ouvrage,Rien avancé‖ qu’après des gens de foi :J’ai mes garants :‖ que veut-on davantage ?Chacun ne peut‖ en dire autant que moi.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
6[abab] 14[aa] 1[abbacca] 3[aaa] 4[abba] 1[abaabbccdd] 1[abbaaba] 1[abbbbaa] 1[abbaa]
Mètre
Décasyllabes· profil 4+6
Mots à la rime
a vrai / l’essai masculine, classiqueb même / extrême féminine, classiquec esprits / écrits masculine, classiqued l’affaire / taire féminine, classiquee déguiser / user masculine, classiquea sapience / excellence / d’importance féminine, classiqueb Normand / amant masculine, classiquec menton / coton masculine, classiqued manquoit / s’appliquoit / couroit masculine, classiquee fille / famille féminine, classiquef jouvenceau / manceau masculine, classiqueg l’amant / comment masculine, classiqueh maîtresse / adresse / noblesse féminine, classiquei duit / nuit masculine, classiquej belle / zèle féminine, classiquek encor / d’or masculine, classiquel vaine / peine / Maine féminine, classiquem l’ardeur / lenteur / cœur masculine, classiquen affaire / mystère / Gythère féminine, classiqueo plaisant / PRÉSENT masculine, classiquep usage / demi-mariage féminine, classiqueq l’hymen / examen masculine, classiquer notaire / l’affaire féminine, classiques fait / satisfait masculine, non classiquet épousée / aisée féminine, classiqueu l’enclos / repos masculine, classiquev soubrette / secrète féminine, classiquea soir / pourvoir masculine, classiqueb gouvernante / participante féminine, classiquec remède / possède féminine, classiqued mots / propos masculine, classiquee soulagement / tourment masculine, classiquef chose / rose féminine, classiqueg sommeil / appareil masculine, classiqueh d’orient / riant masculine, classiquei chambre / septembre féminine, classiquej deux / douteux masculine, classiquek fine / mine féminine, classiquel draps / bas masculine, classiquem naturelle / cervelle / elle féminine, classiquen embarras / montra masculine, classiqueo lunettes / secrètes / sornettes féminine, classiquep éprouva / régala masculine, classiqueq alla / celles-là masculine, classiquer jurer / censurer masculine, classiques sévère / caractère / affaire féminine, classiquet sortit / d’esprit masculine, non classiqueu cas / pas masculine, classiquev répondre / confondre féminine, classiquew fin / latin masculine, classiquex l’ouvrage / davantage féminine, classiquey foi / moi masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

113 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources