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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre cinquième 1682 ‒ 1685

V. Les aveux indiscrets

Jean de La Fontaine· strophes variées, décasyllabes, 117 vers

Paris sans pair‖ n’avoit en son enceinteRien dont les yeux‖ semblassent si ravis,Que de la belle,‖ aimable et jeune Aminte,Fille à pourvoir,‖ et des meilleurs partis.Sa mère encor‖ la tenoit sous son aile ;Son père avoit‖ du comptant et du bien ;Faites état‖ qu’il ne lui manquoit rien.Le beau Damon‖ s’étant piqué pour elle,Elle reçut les offres de son cœur :Il fit si bien‖ l’esclave de la belle,Qu’il en devint‖ le maître et le vainqueur,Bien entendu,‖ sous le nom d’hyménée ;Pas ne voudrais‖ qu’on le crût autrement.

L’an révolu,‖ ce couple si charmant,Toujours d’accord,‖ de plus en plus s’aimant(Vous eussiez dit‖ la première journée),Se promettoit‖ la vigne de l’abbé,Lorsque Damon,‖ sur ce propos tombé,Dit à sa femme :‖ « Un point trouble mon âme ;Je suis épris‖ d’une si douce flamme,Que je voudrais‖ n’avoir aimé que vous,Que mon cœur n’eût ressenti que vos coups,Qu’il n’eût logé‖ que votre seule image,Digne, il est vrai,‖ de son premier hommage.J’ai cependant‖ éprouvé d’autres feux ;J’en dis ma coulpe,‖ et j’en suis tout honteux.Il m’en souvient :‖ la nymphe étoit gentille ;Au fond d’un bois,‖ l’Amour seul avec nous ;Il fit si bien‖ (si mal, me direz-vous),Que de ce fait‖ il me reste une fille.— Voilà mon sort,‖ dit Aminte à Damon :J’étois un jour‖ seulette à la maison ;Il me vint voir‖ certain fils de famille,Bien fait et beau,‖ d’agréable façon :J’en eus pitié ;‖ mon naturel est bon ;Et, pour conter‖ tout de fil en aiguille,Il m’est resté‖ de ce fait un garçon. »

Elle eut à peine‖ achevé la parole,Que du mari‖ l’âme jalouse et folleAu désespoir‖ s’abandonne aussitôt ;Il sort plein d’ire,‖ il descend tout d’un saut,Rencontre un bât,‖ se le met, et puis crie :« Je suis bâté !‖ » Chacun, au bruit, accourt,Les père et mère,‖ et toute la mesgnie,Jusqu’aux voisins.‖ Il dit, pour faire court,Le beau sujet‖ d’une telle folie.Il ne faut pas‖ que le lecteur oublieQue les parents‖ d’Aminte, bons bourgeois,Et qui n’avoient‖ que cette fille unique,La nourrissoient,‖ et tout son domestiqueEt son époux,‖ sans que, hors cette fois,Rien eût troublé‖ la paix de leur famille.La mère donc‖ s’en va trouver sa fille ;Le père suit,‖ laisse sa femme entrer,Dans le dessein‖ seulement d’écouler.La porte étoit‖ entrouverte ; il s’approche ;Bref, il entend‖ la noise et le reprocheQue fit sa femme‖ à leur fille en ces mots :« Vous avez tort ;‖ j’ai vu beaucoup de sots,Et plus encor‖ de sottes, en ma vie ;Mais qu’on pût voir‖ telle indiscrétion,Qui l’aurait cru ?‖ Car, enfin, je vous prie,Qui vous forçoit ?‖ Quelle obligationDe révéler‖ une chose semblable ?Plus d’une fille‖ a forligné : le diableEst bien subtil ;‖ bien malins sont les gens :Non, pour cela,‖ que l’on soit excusable ;Il nous faudrait‖ toutes dans les couventsClaquemurer‖ jusqu’à notre hyménée.Moi qui vous parle,‖ ai même destinée ;J’en garde au cœur‖ un sensible regret :J’eus trois enfants‖ avant mon mariage.À votre père‖ ai-je dit ce secret ?En avons-nous‖ fait plus mauvais ménage ? »

Ce discours fut‖ à peine proféré,Que l’écoutant‖ s’en court, et, tout outré,Trouve du bât‖ la sangle, et se l’attache,Puis va criant‖ partout : Je suis sanglé ! »Chacun en rit,‖ encor que chacun sacheQu’il a de quoi‖ faire rire à son tour.Les deux maris‖ vont dans maint carrefourCriant, courant,‖ chacun à sa manière :Bâté le gendre,‖ et sanglé le beau-père !

On doutera‖ de ce dernier point-ci ;Mais il ne faut‖ telle chose mécroire :Et, par exemple,‖ écoutez bien ceci :Quand Roland sut‖ les plaisirs et la gloireQue dans la grotte‖ avoit eus son rival,D’un coup de poing‖ il tua son cheval.Pouvoit-il pas,‖ traînant la pauvre bête,Mettre de plus‖ la selle sur son dos ;Puis s’en aller,‖ tout du haut de sa tête,Faire crier‖ et redire aux échos :« Je suis hâté,‖ sanglé ! » car il n’importe ;Tous deux sont bons.‖ Vous voyez de la sorteQue ceci peut‖ contenir vérité.Ce n’est assez,‖ cela ne doit suffire :Il faut aussi‖ montrer l’utilitéDe ce récit ;‖ je m’en vais vous la dire.L’heureux Damon‖ me semble un pauvre sire :Sa confiance‖ eut bientôt tout gâté.Pour la sottise‖ et la simplicitéDe sa moitié,‖ quant à moi, je l’admire.Se confesser‖ à son propre mari,Quelle folie !‖ Imprudence est un termeFoible, à mon sens,‖ pour exprimer ceci.

Mon discours donc‖ en deux points se renferme.Le nœud d’hymen‖ doit être respecté,Veut de la foi,‖ veut de l’honnêteté ;Si, par malheur,‖ quelque atteinte un peu forteLe fait clocher‖ d’un ou d’autre côté,Comportez-vous‖ de manière et de sorte,Que ce secret‖ ne soit point éventé ;Gardez de faire‖ aux égards banqueroute ;Mentir alors‖ est digne de pardon.Je donne ici‖ de beaux conseils, sans doute ;Les ai-je pris‖ pour moi-même ? Hélas ! non.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
10[abab] 1[abbacac] 1[abbba] 19[aa] 3[abba] 1[abbab] 2[aabab]
Mètre
Décasyllabes· profil 4+6
Mots à la rime
a enceinte / Aminte féminine, classiqueb ravis / partis masculine, classiquec aile / elle / belle féminine, classiqued bien / rien masculine, classiquee cœur / vainqueur masculine, non classiquef d’hyménée / journée féminine, classiqueg autrement / charmant / s’aimant masculine, classiquec l’abbé / tombé masculine, classiqued âme / flamme féminine, classiquee vous / coups masculine, classiquef image / hommage féminine, classiqueg feux / honteux masculine, classiqueh gentille / fille féminine, classiquei nous / direz-vous masculine, classiquej Damon / maison masculine, classiquek famille / aiguille féminine, classiquel façon / bon / garçon masculine, classiquea parole / folle féminine, classiqueb aussitôt / saut masculine, classiquec crie / mesgnie féminine, classiqued accourt / court masculine, classiquee folie / oublie féminine, classiquef bourgeois / fois masculine, classiqueg unique / domestique féminine, classiqueh famille / fille féminine, classiquei entrer / d’écouler masculine, classiquej s’approche / reproche féminine, classiquek mots / sots masculine, classiquel vie / prie féminine, classiquem indiscrétion / obligation masculine, classiquen semblable / diable / excusable féminine, classiqueo gens / couvents masculine, classiquep hyménée / destinée féminine, classiqueq regret / secret masculine, classiquer mariage / ménage féminine, classiquea proféré / outré / sanglé masculine, classiqueb l’attache / sache féminine, classiquec tour / carrefour masculine, classiqued manière / beau-père féminine, classiquea point-ci / ceci masculine, classiqueb mécroire / gloire féminine, classiquec rival / cheval masculine, classiqued bête / tête féminine, classiquee dos / échos masculine, classiquef n’importe / sorte féminine, classiqueg vérité / l’utilité masculine, classiqueh suffire / dire féminine, classiquei sire / l’admire féminine, classiquej gâté / simplicité masculine, classiquek mari / ceci masculine, classiquel terme / renferme féminine, classiqueb respecté / l’honnêteté masculine, classiquec forte / sorte féminine, classiqued côté / éventé masculine, classiquee banqueroute / doute féminine, classiquef pardon / non masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

117 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources