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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Contes et nouvelles, 1668‑1694· Contes et nouvelles attribués a la fontaine

XV. Le rossignol

Jean de La Fontaine· alexandrins et octosyllabes, 270 vers

Pour garder certaine Toison,On a beau faire sentinelle,C’est temps perdu, lorsqu’une belleY sent grande démangeaison :Un adroit et charmant Jason,Avec l’aide de la donzelleEt de maître expert Cupidon,Trompe facilement‖ et taureaux et dragon.La contrainte est l’écueil‖ de la pudeur des filles.Les surveillants,‖ les verrous et les grillesSont une foible digue‖ à leur tempérament.À douze ans aujourd’hui,‖ point d’Agnès à cet âge ;Fillette nuit et jour‖ s’applique uniquementÀ trouver les moyens‖ d’endormir finementLes Argus de son pucelage.Larmes de crocodile,‖ yeux lascifs, doux langage.Soupirs, souris flatteurs,‖ tout est mis en usage,Quand il s’agit‖ d’attraper un amant.Je n’en dirai pas davantage ;Lecteur, regardez seulementLa finette Cataut‖ jouer son personnage,Et comment elle met‖ le rossignol en cage :Après, je m’en rapporte‖ à votre jugement.

Dans une ville d’Italie,Dont je n’ai jamais su le nom,Fut une fille fort jolie ;Son père étoit‖ messire Varambon,Boccace ne dit point‖ comme ou nommoit la mère ;Aussi, cela n’est pas‖ trop utile à savoir :La fille s’appeloit‖ Catherine ; et, pour plaire,Elle avoit amplement‖ tout ce qu’il faut avoir :Age de quatorze ans,‖ teint de lis et de roses,Beaux yeux, belle gorge et beaux bras,Grands préjugés‖ pour les secrets appas.Le lecteur pense bien‖ qu’avec toutes ces choses,Fillette manque rarementD’un amant.Aussi, n’en manqua la pucelle :Richard la vit, l’aima,‖ fit tant en peu de jours,Par ses regards, par ses discours,Qu’il alluma pour lui‖ dans le cœur de la belleLa même ardeur‖ qu’il ressentait pour elle.L’un, de l’autre, déjà‖ faisoit tous les plaisirs :Déjà même langueur,‖ déjà mêmes désirs ;Désirs de quoi ?‖ Besoin n’ai de le dire ;Sans trop d’habileté‖ l’on peut le deviner ;Quand un cœur amoureux‖ à cet âge soupire.On sait assez‖ ce qu’il peut désirer.Un point, de nos amants,‖ retardoit le bonheur :La mère aimoit sa fille‖ avecque tant d’ardeur,Qu’elle n’auroit su vivre‖ un seul moment sans elle ;Le jour, l’avoit toujours‖ pendue à son côté,Et, la nuit, la faisoit‖ coucher dans sa ruelle.Un peu moins de tendresse‖ et plus de libertéEût mieux accommodé la belle.Cet excès d’amour maternelleEst bon pour les petits enfants :Mais fillette de quatorze ansBientôt s’en lasse et s’en ennuie.Catherine, en jour de sa vie,N’avoit pu profiter‖ d’un seul petit moment,Pour entretenir son amant :C’étoit pour tous les deux‖ une peine infinie.Quelquefois, par hasard,‖ il lui serrait là main,Quand il la trouvoit en chemin ;Quelquefois un baiser‖ pris à la dérobée ;Et puis c’est tout !‖ Mais qu’est-ce que cela ?C’est proprement manger‖ son pain à la fumée.Tous deux étoient trop fins‖ pour en demeurer là ;Or voici comme il en alla.

Un jour, par un bonheur extrême,Ils se trouvèrent seuls,‖ sans mère et sans jaloux.« Que me sert, dit Richard,‖ hélas ! que je vous aime ?Que me sert d’être aimé de vous ?Cela ne fait‖ qu’augmenter mon martyre ;Je vous vois sans vous voir,‖ je ne puis vous parler ;Si je me plains, si je soupire,Il me faut tout dissimuler.Me saurait-on enfin‖ vous voir sans votre mère ?Ne sauriez-vous‖ trouver quelque moyen ?Hélas ! vous le pouvez,‖ si vous le voulez bien ;Mais vous ne m’aimez pas !‖ — Si j’étois moins sincère,Dit Catherine à son amant,Je vous parlerais autrement ;Mais le temps nous est cher ;‖ voyons ce qu’il faut faire ?— Il faudrait donc, lui dit Richard,Si vous avez dessein‖ de me sauver la vie,Vous faire mettre un lit‖ dans quelque chambre à part,Par exemple, à la galerie ;On pourrait vous y aller voir,Sur le soir,Alors que chacun se retire ;Autrement, on ne peut‖ vous parler qu’à demi,Et j’ai cent choses à vous dire,Que je ne puis vous dire ici. »Ce mot fit la belle sourire.Elle se douta bien‖ de ce qu’on lui dirait ;Elle promit pourtant au sireDe faire ce qu’elle pourrait.La chose n’étoit pas facile ;Mais l’amour donne de l’esprit,Et sait faire un Agnès habile :Voici comment elle s’y prit.Elle ne dormit point‖ durant toute la nuit,Ne fit que s’agiter,‖ et mena tant de bruit,Que ni son père ni sa mèreNe purent fermer la paupièreUn seul moment.Ce n’étoit pas grande merveille :Fille qui pense‖ à son amant absent,Toute la nuit, dit-on,‖ a la puce à l’oreille,Et ne dort que fort rarement.Dès le matin, Cataut‖ se plaignit, à sa mère,Des puces de la nuit,‖ du grand chaud qu’il faisoit :« On ne peut point dormir,‖ maman ; s’il vous plaisoitMe faire tendre un lit‖ dans cette galerie ?Il y fait bien plus frais ;‖ et puis, dès le matin,Du rossignol qui vient‖ chanter sous ce feuillage,J’entendrois le ramage. »La bonne mère y consentit,Va trouver son homme, et lui dit :« Cataut voudroit changer de lit,Afin d’être au frais et d’entendreLe rossignol. — Ah ! qu’est ceci,Dit le bonhomme,‖ et quelle raillerie ?Allez, vous êtes folle,‖ et votre fille aussi,Avec son rossignol !‖ Qu’elle se tienne ici,Il fera cette nuit-ciPlus frais que la nuit passée ;Et puis, elle n’est pas, je croi,Plus délicate que moi :J’y couche bien ! » Cataut‖ se tint fort offenséeDe ce refus ;‖ et la seconde nuitFit cinquante fois plus de bruit,Qu’elle n’avoit fait la première,Pleura, gémit, se dépita,Et dans son lit se tourmentaD’une si terrible manière,Que la mère s’en affligea,Et dit à son mari :‖ « Vous êtes bien maussade,Et n’aimez guère votre enfant !Vous vous jouez assurémentÀ la faire tomber malade.Je la trouve déjà‖ tout je ne sais comment.Répondez-moi :‖ quelle bizarrerieDe ne la pas coucher‖ dans cette galerie ?Elle est tout aussi près de nous.— A la bonne heure, dit l’époux ;Je ne saurois tenir‖ contre femme qui crie ;Vous me feriez devenir fou ;Passez-en votre fantaisie ;Et qu’elle entende tout son soûLe rossignol et la fauvette ! »Sans délai la chose fut faite :Catherine à son père‖ obéit promptement,Se fait dresser un lit,‖ fait signe à son amantPour le soir. Qui voudra‖ savoir présentementCombien dura pour eux‖ toute cette journée :Chaque moment une heure,‖ et chaque heure une année ;C’est tout le moins ; mais la nuit vint,Et Richard fit si bien,‖ à l’aide d’une échelleQu’un fripon de valet lui tint,Qu’il parvint au lit de la belle.De dire ce qui s’y passa,Combien de fois on s’embrassa,En combien de façons‖ l’amant et la maîtresseSe témoignèrent leur tendresse,Ce seroit temps perdu ;‖ les plus doctes discoursNe sauraient jamais faire entendreLe plaisir des tendres amours ;Il faut l’avoir goûté,‖ pour le pouvoir comprendre.

Le rossignol chanta‖ pendant toute la nuit ;Et quoiqu’il ne fit pas grand bruit,Catherine en fut fort contente.Celui qui chante aux bois‖ son amoureux souciNe lui parut qu’un âne‖ auprès de celui-ci.Mais le malheur voulut‖ que l’amant et l’amante,Trop foibles de moitié‖ pour leurs ardents désirs,Et lassés par leurs doux plaisirs,S’endormirent tous deux,‖ sur le point où l’auroreCommençoit à s’apercevoir.Le père, en se levant,‖ fut curieux de voirSi sa fille dormoit encore.« Voyons un peu, dit-il,‖ quel effet ont produitLe chant du rossignol,‖ le changement de lit ? »Il entre dans la galerie,Et, s’étant approché sans bruit,Il trouva sa fille endormie.À cause du grand chaud,‖ nos deux amants, dormants,Étoient sans drap ni couverture,En état de pure nature ;Justement comme on peint‖ nos deux premiers parents :Excepté qu’au lieu de la pomme,Catherine avoit dans sa mainCe qui servit au premier hommeÀ conserver le genre humain ;Ce que vous ne sauriez‖ prononcer sans scrupule,Belles, qui vous piquez‖ de sentiments si fiers,Et dont vous vous servez‖ pourtant très-volontiers,Si l’on en croit le bon Catulle.Le bonhomme à ses yeux‖ à peine ajoute foi ;Hais enfin, renfermant‖ le chagrin dans son âme,Il rentre dans sa chambre,‖ et réveille sa femme :« Levez-vous, lui dit-il,‖ et venez avec moiJe ne m’étonne plus pourquoiCataut vous témoignoit‖ si grand désir d’entendreLe rossignol ; vraiment,‖ ce n’étoit pas en vain :Elle avoit dessein de le prendre,Et l’a si bien guetté,‖ qu’elle l’a dans sa main. »La mère se leva,‖ pleurant presque de joie :« Un rossignol, vraiment !‖ Il faut que je le voie.Est-il grand ? Chante-t-il ?‖ Fera-t-il des petits ?Hélas ! la pauvre enfant,‖ comment l’a-t-elle pris ?— Vous l’allez voir, reprit le père ;Mais surtout songez à vous taire ;Si l’oiseau vous entend,‖ c’est autant de perdu ;Vous gâteriez tout le mystère. »Qui fut surpris ? Ce fut la mère,Aussitôt qu’elle eut aperçuLe rossignol‖ que tenoit Catherine.Elle voulut crier,‖ et l’appeler mâtine,Chienne, effrontée, enfin‖ tout ce qu’il vous plaira ;Peut-être faire pis ;‖ mais l’époux l’empêcha.« Ce n’est pas de vos cris‖ que nous avons à faire :Le mal est fait, dit-il ;‖ et quand on pestera,Ni plus ni moins il en sera :Mais savez-vous ce qu’il faut faire ?Il faut le réparer‖ le mieux que l’on pourra.Qu’on m’aille querir le notaire.Et le prêtre et le commissaire :Avec leur bon secours,‖ fout s’accommodera. »Pendant tous ces discours,‖ notre, amant s’éveilla ;En voyant le soleil :‖ « Hélas ! dit-il, ma chère,Le jour nous a surpris ;‖ je ne sais comment fairePour m’en aller ? — Tout ira bien,Lui répondit alors le père.Or çà, sire Richard,‖ il ne sert plus de rienDe me plaindre de vous,‖ de me mettre en colère :Vous m’avez fait outrage ;‖ il n’est qu’un seul moyenPour m’apaiser‖ et pour me satisfaire ;C’est qu’il vous faut ici,‖ sans délai ni refus(Sinon dites votre in manus),Épouser Catherine ;‖ elle est bien demoiselle ;Si Dieu ne l’a pas faite‖ aussi riche que vous,Pour le moins elle est jeune,‖ et vous la trouvez belle. »S’exposer à souffrir‖ une mort très-cruelle,Et cela seulement‖ pour avoir refuséDe prendre à femme‖ une fille qu’on aime,Ce seroit, à mon sens,‖ être mal avisé.Aussi, dans ce péril extrême,Richard fut habile homme,‖ et ne balança pasEntre la fille et le trépas.Sa maîtresse avoit des appas ;Il venoit de goûter,‖ la nuit, entre ses brasLe plus doux plaisir de la vie ;Il n’avoit pas‖ apparemment envieD’en partir si brusquement.Or, pendant que notre amantSonge à se faire époux‖ pour se tirer d’affaire,Cataut, se réveillant‖ à la voix de son père,Lâcha le rossignol‖ dessus sa bonne foi ;Et tirant doucement‖ le bout du drap sur soi,Cacha les trois quarts de ses charmes.Le notaire, arrivé,‖ mit fin à leurs alarmes :On écrivit, et l’on signa.Ainsi se fit le mariage ;Et puis jusqu’à midi‖ chacun les laissa là.Le père, en les quittant,‖ leur dit : « Prenez courage,Enfants ! Le rossignol‖ est maintenant en cage :Il peut chanter tant qu’il voudra. »

Versification

Mètre
Alexandrins et octosyllabes (127 de 12, 116 de 8, 18 de 10, 5 de 7, 2 de 3, 1 de 4, 1 de 6)· profil 3, 7, 8, 4+6, 6+6

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

270 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources