Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre quatrième

XIII. Les lunettes

Jean de La Fontaine· strophes variées, décasyllabes, 200 vers

J’avois juré‖ de laisser là les nonnes :Car, que toujours‖ on voie en mes écritsMême sujet‖ et semblables personnes,Cela pourroit‖ fatiguer les esprits.Ma muse met‖ guimpe sur le tapis ;Et puis, quoi ? guimpe,‖ et puis guimpe sans cesse,Bref, toujours guimpe,‖ et guimpe sous la presse.C’est un peu trop.‖ Je veux que les nonnainsFassent les tours‖ en amour les plus fins ;Si ne faut-il,‖ pour cela, qu’on épuiseTout le sujet.‖ Le moyen ! C’est un faitPar trop fréquent ;‖ je n’aurois jamais fait :Il n’est greffier‖ dont la plume y suffise.Si j’y tâchois,‖ on pourroit soupçonnerQue quelque cas‖ m’y feroit retourner,Tant sur ce point‖ mes vers font de rechutes.Toujours souvient‖ à Robin de ses flûtes.Or, apportons‖ à cela quelque fin ;Je le prétends,‖ cette tâche ici faite.

Jadis s’étoit‖ introduit un blondinChez des nonnains,‖ à titre de fillette.Il n’avoit pas‖ quinze ans, que tout ne fût ;Dont le galant‖ passa pour sœur Colette,Auparavant‖ que la barbe lui crût.Cet entre-temps‖ ne fut sans fruit : le sireL’employa bien ;‖ Agnès en profila.Las ! quel profit !‖ J’eusse mieux fait de direQu’à sœur Agnès‖ malheur en arriva.Il lui fallut‖ élargir sa ceinture,Puis mettre au jour‖ petite créatureQui ressembloit‖ comme deux gouttes d’eau,Ce dit l’histoire,‖ à la sœur jouvenceau.Voilà scandale‖ et bruit dans l’abbaye :« D’où cet enfant‖ est-il plus ? Comme a-t-on,Disoient les sœurs‖ en riant, je vous prie,Trouvé céans‖ ce petit champignon ?Si se n’est-il,‖ après tout, fait lui-même »La prieure est‖ en un courroux extrême :Avoir ainsi‖ souillé cette maison !Bientôt on mit‖ l’accouchée en prison ;Puis il fallut‖ faire enquête du père.Comment est-il‖ entré ? Comment sorti ?Les murs sont hauts,‖ antique la tourière,Double la grille,‖ et le tour très-petit.« Seroit-ce point‖ quelque garçon en fille ?Dit la prieure,‖ et, parmi nos brebis,N’aurions-nous point,‖ sous de trompeurs habits,Un jeune loup ?‖ Sus, qu’on se déshabille !Je veux savoir‖ la vérité du cas. »Qui fut bien pris ?‖ Ce fut la teinte ouaille :Plus son esprit‖ à songer se travaille,Moins il espère‖ échapper d’un tel pas.Nécessité,‖ mère de stratagème,Lui fit… — : Eh bien ?‖ — Lui fit en ce momentLier… — Eh quoi ?‖ — Foin ! je suis court moi-même.Où prendre un mot‖ qui dise honnêtementCe que lia‖ le père de l’enfant ?Comment trouver‖ un détour suffisantPour cet endroit ?‖ Vous avez ouï direQu’au temps jadis‖ le genre humain avoitFenêtre au corps,‖ de sorte qu’on pouvoitDans le dedans‖ tout à son aise lire :Chose commode‖ aux médecins d’alors.Mais si d’avoir‖ une fenêtre au corpsÉtoit utile,‖ une au cœur, au contraire,Ne l’étoit pas,‖ dans les femmes surtout ;Car le moyen‖ qu’on pût venir à boutDe rien cacher ?‖ Notre commune mère,Dame Nature,‖ y pourvut sagementPar deux lacets‖ de pareille mesure.L’homme et la femme‖ eurent égalementDe quoi fermer‖ une telle ouverture.La femme fut‖ lacée un peu trop dru :Ce fut sa faute ;‖ elle-même en fut cause,N’étant jamais‖ à son gré trop bien close.L’homme au rebours ;‖ et le bout du tissuRendit en lui‖ la nature perplexe.Bref, le lacet‖ à l’un et l’autre sexeNe put cadrer,‖ et se trouva, dit-on,Aux femmes court,‖ aux hommes un peu long.Il est facile‖ à présent qu’on devineCe que lia‖ notre jeune imprudent :C’est ce surplus,‖ ce resté de machine,Bout de lacet‖ aux hommes excédant.D’un brin de fil‖ il l’attacha, de sorteQue tout sembloit‖ aussi plat qu’aux nonnains ;Mais, fil ou soie,‖ il n’est bride assez fortePour contenir‖ ce que bientôt je crains.Qui ne s’échappe.‖ Amenez-moi des saints ;Amenez-moi,‖ si vous voulez, des anges ;Je les tiendrai‖ créatures étranges,Si vingt nonnains,‖ telles qu’on les vit lors,Ne font trouver‖ à leur esprit un corps :J’entends nonnains‖ ayant tous les trésorsDe ces trois sœurs‖ dont la fille de l’ondeSe fait servir ;‖ chiches et fiers appasQue le soleil‖ ne voit qu’au Nouveau-Monde ;Car celui-ci‖ ne les lui montre pas.La prieure a‖ sur son nez des lunettes,Pour ne juger‖ du cas légèrement.Tout à l’entour‖ sont debout vingt nonnettes,En un habit‖ que vraisemblablementN’avoient pas fait‖ les tailleurs du couvent.Figurez-vous‖ la question qu’au sireOn donna lors :‖ besoin n’est de le dire.Touffes de lis,‖ proportion du corps,Secrets appas,‖ embonpoint, et peau fine,Fermes tetons,‖ et semblables ressorts,Eurent bientôt‖ fait jouer la machine :Elle échappa,‖ rompit le fil d’un coup,Comme un coursier‖ qui romproit son licou,Et sauta droit‖ au nez de la prieure,Faisant voler‖ lunettes tout à l’heureJusqu’au plancher.‖ Il s’en fallut bien peuQue l’on ne vît‖ tomber la lunetière.Elle ne prit‖ cet accident en jeu.L’on tint chapitre,‖ et, sur cette matière,Fut raisonné‖ longtemps dans le logis.Le jeune loup‖ fut aux vieilles brebisLivré d’abord.‖ Elles vous l’empoignèrent,À certain arbre‖ en leur cour l’attachèrent,Ayant le nez‖ devers l’arbre tourné,Le dos à l’air‖ avec toute la suite.Et, cependant‖ que la troupe mauditeSonge comment‖ il sera guerdonné,Que l’une va‖ prendre dans les cuisinesTous les balais,‖ et que l’autre s’en courtÀ l’arsenal‖ où sont les disciplines ;Qu’une troisième‖ enferme à double tourLes sœurs qui sont‖ jeunes et pitoyables ;Bref, que le sort,‖ ami du marjolet,Écarte ainsi‖ toutes les détestables :Vient un meunier‖ monté sur son mulet,Garçon carré,‖ garçon couru des filles,Bon compagnon,‖ et beau joueur de quilles.« Oh ! oh ! dit-il,‖ qu’est-ce là que je voi ?Le plaisant saint !‖ Jeune homme, je te prie,Qui t’a mis là ?‖ Sont-ce ces sœurs ? Dis-moi :Avec quelqu’une‖ as-tu fait la folie ?Te plaisoit-elle ?‖ Étoit-elle jolie ?Car, à te voir,‖ tu me portes, ma foi,(Plus je regarde‖ et mire ta personne)Tout le minois‖ d’un vrai croqueur de nonnes. »L’autre répond :‖ « Hélas ! c’est le rebours ;Ces nonnes m’ont‖ en vain prié d’amours :Voilà mon mal.‖ Dieu me doint patience !Car de commettre‖ une si grande offense,J’en fais scrupule,‖ et fût-ce pour le roi,Me donnât-on‖ aussi gros d’or que moi. »Le meunier rit :‖ et, sans autre mystère,Vous le délie,‖ et lui dit : « Idiot,Scrupule ! toi‖ qui n’es qu’un pauvre hère !C’est bien à nous‖ qu’il appartient d’en faire !Notre curé‖ ne seroit pas si sot.Vile, fuis-t’en,‖ m’ayant mis en ta place ;Car, aussi bien,‖ tu n’es pas, comme moi,Franc du collier,‖ et bon pour cet emploi :Je n’y veux point‖ de quartier ni de grâce.Viennent ces sœurs !‖ Toutes, je te répond,Verront beau jeu,‖ si la corde ne rompt. »L’autre deux fois‖ ne se le fait redire ;Il vous l’attache,‖ et puis lui dit adieu.Large d’épaule,‖ on auroit vu le sireAttendre nu‖ les nonnains en ce lieu.L’escadron vient,‖ porte en guise de ciergesGaules et fouets,‖ procession de verges,Qui fit la ronde‖ à l’entour du meunier,Sans lui donner‖ le temps de se montrer,Sans l’avertir,‖ « Tout beau, dit-il, mesdames,Vous vous trompez ;‖ considérez-moi bien :Je ne suis pas‖ cet ennemi des femmes,Ce scrupuleux‖ qui ne vaut rien à rien.Employez-moi ;‖ vous verrez des merveilles :Si je dis faux,‖ coupez-moi les oreilles.D’un certain jeu‖ je viendrai bien à bout :Mais quant au fouet,‖ je n’y vaux rien du tout.— Qu’entend ce rustre,‖ et que nous veut-il dire ?S’écria lors‖ une de nos sans-dents :Quoi ! tu n’es pas‖ notre faiseur d’enfant ?Tant pis pour toi !‖ Tu paieras pour le sire :Nous n’avons pas‖ telles armes en main,Pour demeurer‖ en un si beau chemin.Tiens, tiens, voilà‖ l’ébat que l’on désire ! »À ce discours,‖ fouets de rentrer en jeuVerges d’aller,‖ et non pas pour un peu ;Meunier de dire‖ en langue intelligible,Crainte de n’être‖ assez bien entendu :« Mesdames, je…‖ ferai tout mon possible,Pour m’acquitter‖ de ce qui vous est dû. »Plus il leur tient‖ des discours de la sorte,Plus la fureur‖ de l’antique cohorteSe fait sentir.‖ Longtemps il s’en souvint.Pendant qu’on donne‖ au maître l’anguillade,Le mulet fait‖ sur l’herbette gambade.Ce qu’à la fin‖ l’un et l’autre devint,Je ne le sais,‖ ni ne m’en mets en peine :Suffît d’avoir‖ sauvé le jouvenceau.Pendant un temps,‖ les lecteurs, pour douzaineDe ces nonnains‖ au corps gent et si beau,N’auroient voulu,‖ je gage, être en sa peau.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
4[ababb] 30[aa] 9[abba] 1[ababcbc] 14[abab] 1[aaa] 1[ababba] 1[abaab] 1[abbacca]
Mètre
Décasyllabes· profil 4+6
Mots à la rime
a nonnes / personnes féminine, classiqueb écrits / esprits / tapis masculine, classiquec cesse / presse féminine, classiqued nonnains / fins masculine, classiquee épuise / suffise féminine, classiquef fait masculine, classiqueg soupçonner / retourner masculine, classiqueh rechutes / flûtes féminine, classiquei fin / blondin masculine, classiquej faite / fillette / Colette féminine, classiquec fût / crût masculine, classiqued sire / dire féminine, classiquee profila / arriva masculine, classiquef ceinture / créature féminine, classiqueg d’eau / jouvenceau masculine, classiqueh l’abbaye / prie féminine, classiquei a-t-on / champignon masculine, classiquej lui-même / extrême féminine, classiquek maison / prison masculine, classiquel père / tourière féminine, classiquem sorti / très-petit masculine, classiquen fille / déshabille féminine, classiqueo brebis / habits masculine, non classiquep cas / pas masculine, classiqueq ouaille / travaille féminine, classiquer stratagème / moi-même féminine, classiques moment / honnêtement masculine, classiquet l’enfant / suffisant masculine, classiqueu dire / lire féminine, classiquev avoit / pouvoit masculine, classiquew d’alors / corps masculine, classiquex contraire / mère féminine, classiquey surtout / bout masculine, classiquez sagement / également masculine, classiquea mesure / ouverture féminine, classiqueb dru / tissu masculine, classiquec cause / close féminine, classiqued perplexe / sexe féminine, classiquee dit-on / long masculine, classiquef devine / machine féminine, classiqueg imprudent / excédant masculine, non classiqueh sorte / forte féminine, classiquei nonnains / crains / saints masculine, classiquej anges / étranges féminine, classiquek lors / corps / trésors masculine, classiquel l’onde / Nouveau-Monde féminine, classiquem appas / pas masculine, classiquen lunettes / nonnettes féminine, classiqueo légèrement / vraisemblablement / couvent masculine, classiqueq corps / ressorts masculine, classiquer fine / machine féminine, classiques coup / licou masculine, classiquet prieure / l’heure féminine, classiqueu peu / jeu masculine, classiquev lunetière / matière féminine, classiquew logis / brebis masculine, classiquex l’empoignèrent / l’attachèrent féminine, non classiquey tourné / guerdonné masculine, classiquez suite / maudite féminine, classiquea cuisines / disciplines féminine, classiqueb court / tour masculine, classiquec pitoyables / détestables féminine, classiqued marjolet / mulet masculine, classiquee filles / quilles féminine, classiquef voi / Dis-moi / foi masculine, classiqueg prie / folie / jolie féminine, non classiqueh personne / nonnes féminine, classiquei rebours / d’amours masculine, classiquej patience / offense féminine, classiquek roi / moi masculine, classiquel mystère / hère / faire féminine, classiquem Idiot / sot masculine, classiquen place / grâce féminine, classiqueo moi / emploi masculine, non classiquep répond / rompt masculine, classiqueq redire / sire féminine, classiquer adieu / lieu masculine, classiques cierges / verges féminine, classiquet meunier / montrer masculine, classiqueu mesdames / femmes féminine, classiquev bien / rien masculine, classiquew merveilles / oreilles féminine, classiquex bout / tout masculine, classiquey dire / sire / désire féminine, classiquez sans-dents / d’enfant masculine, classiquea main / chemin masculine, classiqueb jeu / peu masculine, classiquec intelligible / possible féminine, classiqued entendu / dû masculine, classiquee sorte / cohorte féminine, classiquef souvint / devint masculine, classiqueg l’anguillade / gambade féminine, classiqueh peine / douzaine féminine, non classiquei jouvenceau / beau / peau masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.3

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

200 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources