Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre quatrième
XII. Pâté d’anguille
Même beauté, tant soit exquise,Rassasie et soûle à la fin.Il me faut d’un et d’autre pain :Diversité, c’est ma devise.Cette maîtresse, un tantet bise,Rit à mes yeux : pourquoi cela ?C’est qu’elle est neuve ; et celle-là,Qui depuis longtemps m’est acquise,Blanche qu’elle est, en nulle guiseNe me cause d’émotion :Son cœur dit oui, le mien dit non,D’où vient ? En voici la raison :Diversité, c’est ma devise.Je l’ai jà dit d’autre façon ;Car il est bon que l’on déguise,Suivant la loi de ce dicton :Diversité, c’est ma devise.Ce fut celle aussi d’un mari,De qui la femme étoit fort belle.Il se trouva bientôt guériDe l’amour qu’il avoit pour elle :L’hymen et la possessionÉteignirent sa passion.Un sien valet avoit pour femmeUn petit bec assez mignon :Le maître, étant bon compagnon,Eut bientôt empaumé la dame.Cela ne plut pas au valet,Qui, les ayant pris sur le fait,Vendiqua son bien de couchette,À sa moitié chanta goguette,L’appela tout net et tout francBien sot de faire un bruit si grandPour une chose si commune !Dieu nous gard de plus grand’fortune !Il fit à son maître un sermon :« Monsieur, dit-il, chacun la sienne,Ce n’est pas trop ; Dieu et raisonVous recommandent celle antienne.Direz-vous : « Je suis sans chrétienne ? »Vous en avez à la maisonUne qui vaut cent, fois la mienne.Ne prenez donc plus tant de peine.C’est pour ma femme trop d’honneur ;Il ne lui faut si gros monsieur.Tenons-nous chacun à la nôtre ;N’allez point à l’eau chez un autre,Ayant plein puits de ces douceurs :Je m’en rapporte aux connoisseurs.Si Dieu m’avoit fait tant de grâceQu’ainsi que vous je disposasseDe Madame, je m’y tiendrois,Et d’une reine ne voudrais.Mais, puisqu’on ne sauroit défaireCe qui s’est fait, je voudrais bien(Ceci soit dit sans vous, déplaire)Que, content de votre ordinaire,Vous né goûtassiez plus du mien. »
Le patron ne voulut lui direNi oui ni non sur ce discours,Et commanda que tous lés joursOn mît au repas près du sireUn pâté d’anguille. Ce metsLui chatouilloit fort le palais.Avec un appétit extrêmeUne et deux fois il en mangea,Mais, quand ce vint à la troisième,La seule odeur le dégoûta.Il voulut sur une autre viandeMettre la main ; on l’empêcha.« Monsieur, dit-on, nous le commande ;Tenez-vous-en à ce mets-là.Vous l’aimez : qu’avez-vous à dire— M’en voilà soûl, reprit le sire.Eh’quoi ! toujours pâtés au bec !Pas une anguille de rôtiePâtés tous les jours de ma vie !J’aimerais mieux du pain tout sec.Laissez-moi prendre un peu du vôtre ?Pain de par Dieu ou de par l’autre ;Au diable ces pâtés maudits !Ils me suivront en paradis,Et par-delà, Dieu me pardonne ! »
Le maître accourt soudain au bruit ;Et prenant sa part du déduit :« Mon ami, dit-il, je m’étonneQue d’un mets si plein de bontéVous soyez sitôt dégoûté.Ne vous ai-je pas ouï direQue c’étoit votre grand ragoût ?Il faut qu’en peu de temps, beau sire,Vous ayez bien changé de goût.Qu’ai-je fait qui fût plus étrange ?Vous me blâmez, lorsque je changeUn mets que vous croyez friand,Et vous en faites tout autant !Mon doux ami, je vous apprendsQue ce n’est pas une sottise,En fait de certains appétits,De changer son pain blanc en bis :Diversité, c’est ma devise. »Quand le maître eut ainsi parlé,Le valet fut tout consolé.Non que ce dernier n’eût à direQuelque chose encor là-dessus :Car, après tout, doit-il suffireD’alléguer son plaisir, sans plus ?— J’aime le change. — A la bonne heure !On vous l’accorde ; mais gagnez,S’il se peut, les intéressés ;Cette voie est bien la meilleure :Suivez-la donc ! À dire vrai,Je crois que l’amateur du changeDe ce conseil tenta l’essai.On dit qu’il parloit comme un ange,De mots dorés usant toujours.Mots dorés font tout en amours :C’est une maxime constante.Chacun sait quelle est mon entente :J’ai rebattu cent et cent foisCeci dans cent et cent endroits ;Mais la chose est si nécessaireQue je ne puis jamais m’en taire,Et redirai jusques au bout :Mots dorés en amours font tout.Ils persuadent la donzelle,Son petit chien, sa demoiselle,Son époux quelquefois aussi.C’est le seul qu’il falloit iciPersuader : il n’avoit l’ÂmeSourde à celle éloquence ; et, dame !Les oral ours du temps jadisN’en ont de telle en leurs écrits.Notre jaloux devint commode :Même on dit qu’il suivit la modeDe son maître, et toujours depuisChangea d’objets en ses déduits.Il n’étoit bruit que d’aventuresDu chrétien et de créatures.Les plus nouvelles, sans manquer,Étoient pour lui les plus gentilles :Par où le drôle en put croquer,Il en croqua ; femmes et filles,Nymphes, grisettes, ce qu’il put ;Toutes étoient de bonne prise ;Et, sur ce point, tant qu’il vécut,Diversité fut sa devise.
Versification
- Mètre
- Octosyllabes
- Mots à la rime
- a exquise / devise féminine, classiqueb fin / pain masculine, classiquec bise / acquise féminine, classiqued cela / celle-là masculine, classiquee guise / devise féminine, classiquef d’émotion / non masculine, classiqueg raison / façon / dicton masculine, classiqueh déguise / devise féminine, classiquei mari / guéri masculine, classiquej belle / elle féminine, classiquek possession / passion masculine, classiquel femme / dame féminine, classiquem mignon / compagnon masculine, classiquen valet / fait masculine, classiqueo couchette / goguette féminine, classiquep franc / grand masculine, classiqueq commune / grand’fortune féminine, non classiquer sermon / raison / maison masculine, classiques sienne / antienne féminine, classiquet chrétienne / mienne / peine féminine, classiqueu d’honneur / monsieur / douceurs / connoisseurs masculine, classiquev nôtre / autre féminine, classiquew grâce / disposasse féminine, classiquex tiendrois / voudrais masculine, équivalentey défaire / déplaire / ordinaire féminine, classiquez bien / mien masculine, non classiquea dire / sire féminine, classiqueb discours / jours masculine, classiquec mets / palais masculine, classiqued extrême / troisième féminine, classiquee mangea / dégoûta masculine, classiquef viande / commande féminine, classiqueg l’empêcha / mets-là masculine, classiquei bec / sec masculine, classiquej rôtie / vie féminine, classiquek vôtre / l’autre féminine, classiquel maudits / paradis masculine, classiquem pardonne / m’étonne féminine, classiquea bruit / déduit masculine, classiquec bonté / dégoûté masculine, classiquee ragoût / goût masculine, classiquef étrange / change féminine, classiqueg friand / autant / apprends masculine, classiqueh sottise / devise féminine, classiquei appétits / bis masculine, classiquej parlé / consolé masculine, classiquek dire / suffire féminine, classiquel là-dessus / plus masculine, classiquem heure / meilleure féminine, classiquen gagnez / intéressés masculine, non classiqueo vrai / l’essai masculine, classiquep change / ange féminine, classiqueq toujours / amours masculine, classiquer constante / entente féminine, classiques fois / endroits masculine, classiquet nécessaire / taire féminine, classiqueu bout / tout masculine, classiquev donzelle / demoiselle féminine, classiquew aussi / ici masculine, classiquex l’Âme / dame féminine, classiquey jadis / écrits masculine, classiquez commode / mode féminine, classiquea depuis / déduits masculine, classiqueb d’aventures / créatures féminine, classiquec manquer / croquer masculine, classiqued gentilles / filles féminine, classiquee put / vécut masculine, classiquef prise / devise féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
147 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources