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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Contes et nouvelles, 1668‑1694· Contes et nouvelles attribués a la fontaine

VII. Les noces de Guillot

CONTE TIRÉ DE MACHIAVEL

Jean de La Fontaine· strophe unique, octosyllabes et alexandrins, 129 vers

Dans les noces toujours‖ se disent les bons mots,Car la joie et l’amour‖ vont d’une même route :Tous deux ouvrent l’esprit sans doute ;Et si dans ces endroits‖ il s’y fait quelques sots,Si l’on y voit germer les têtesDes bêtes,C’est pour le compte des traitants ;Car le reste des assistantsNe songe qu’à manger et rire.Sur ce sujet, il me souvient.D’un conte qu’on m’a fait,‖ qui fort à, propos vient,Et tel qu’on me l’a fait,‖ je m’en vais vous le dire.Aux noces d’un certain Guillot,Je ne sais s’il y fut fait sot ;Mais je sais que grosse cohorteDe gens de différente sorteEt de différent sexe aussi,Y goba maint chasse-souci ;Surtout de certaines commères,Fort friandes des bonnes, chères,Et de certains encolletés,S’y tinrent tous pour invités,Car la fête jamais‖ ne se trouveroit bonne,Surtout quand femme il y a.Si quelque abbé‖ n’assistoit en personne,Pour entonner l’ALLÉLUIA,Ou pour cajoler. Tant y aQue dans cette noce-ciTrois commères sans souci,Un homme et sa femme aussi,Et certain porte-soutane,S’y trouvèrent en caravane.L’abbé étoit rêveur,‖ triste comme la mort ;Mais il n’avoit pas tout le tort,Puisque l’on enlève sa mie :C’est sa tonton qui se marie.C’étoit assez‖ pour en devenir fol,Et pour s’aller casser le col.Enfin, après bon vin,‖ bon pain et bonne chère,La femme parla la première ;De la nouvelle épouse‖ elle dit les bijoux,La dot qu’elle porte à l’époux,Ses fonds, ses biens et ses chevances,Ses qualités, ses alliances.Enfin que les conjoints‖ sont à jamais heureux :« Il n’est que moi de malheureux,Dit le mari‖ d’un ton fort pitoyable ;Tu ne m’as pas porté‖ la corne d’un seul diable …— Écoutez-le !‖ dit la femme en courroux ;Sachez, mon très-ingrat époux,Que je n’ai pas porté‖ la corne d’un seul diable,Mais mille cornes d’autres gens,Dont nous tirons bien de l’argent. »Cependant la commère Aimée,Du jus de Bacchus animée,Lors s’écrie en riant :‖ « Je vois en ce réduitUn lit,Qui servira, toute la nuit,De champ à sanglante bataille,Mais pourtant de celles qu’on bailleSans grand courroux et sans grand bruit.Nos champions déjà‖ semblent se mettre en ordre ;Leurs yeux commencent leur débat ;Ils se défient au combat,Ils enragent de s’entre-mordre,Et comme de vrais inhumains,Ils désirent d’en être aux mains.Voyez comme les yeux leur brillent !Pour le combat, comme ils petillent !Je crains qu’en cette occasionIl n’y ait quelque effusionDe sang humain‖ ou de quelque autre chose,Qu’ici vous étaler je n’ose.— Oh ! pour moi, Lucrèce reprit,Je n’ai pas beaucoup de l’esprit ;Mais je n’ai jamais pu comprendreGomme une jeune fille,‖ et délicate et tendre,Peut se résoudre de coucherAvec un garçon en chemise,Et je serois bien entreprise,S’il me venoit ainsi toucher.— Voyez-vous la sainte Nitouche !Interrompit‖ Clarisse à ce moment :Vous ne diriez pas qu’elle y touche !Elle fait la petite bouche,Mais on sait bien ses sentiments ;Elle préfère les sermentsDe ses amantsÀ tous les actes de notaire.Mais ce n’est pas là tout l’affaire !Continua Clarisse,‖ et d’un ton goguenard ;Car je gage une grosse somme,Qu’elle va refuser‖ un parfait honnête homme,De peur d’épouser un cornard !— Eh ! tout doux, ma bonne commère !Répondit Lucrèce en colère ;Retenez mieux votre courroux :Que mon fait point ne vous tourmente !Je n’en agis point comme vous,Qui, dès lors que le cocu chante,N’oseriez approcher un bois,Sans prendre une grande épouvante,Croyant de votre époux‖ entendre alors la voix. »Aussitôt la commère Aimée,En voyant les fers s’échauffer,Que leur bile étoit enflammée,Qu’elles alloient se décoiffer,S’avisa, en femme de bien,D’y mettre ordre en rompant le chien :« Quoi ! vous ne dites rien,‖ dit-elle, mon compère(En s’adressant‖ à messire l’abbé) ?Oh ! vous ne nous estimez guère !Vous n’avez point encor parlé ?Quittez-moi cette humeur‖ et taciturne et morne ;Car, à vous voir ne dire mot.L’on vous prendrait bien pour un sot ;Oui, l’on diroit d’abord‖ que vous avez pris corne.Quittez-moi cet air de soupir !Çà, çà, pour me faire plaisir,Faites-moi vite un petit conte !…— Madame, dit l’abbé,‖ trop d’honneur me fait honte,Et sans doute vous vous trompez :Je ne suis ni marquis ni comte ;Faire je ne vous puis‖ que des petits abbés.Cette nouvelle épouse‖ en sait bien quelque chose »À tant finit ici la glose ;Car l’on finit bientôt,‖ bientôt on s’en alla,Et de ceci ni de celaJamais personne ne parla.

Versification

Forme
Strophe unique
Rimes
7[abba] 30[aa] 1[ababb] 2[aaa] 1[aabba] 1[abaab] 1[ababcbc] 2[abab] 1[aabab]
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (89 de 8, 25 de 12, 7 de 10, 5 de 7, 2 de 2, 1 de 4)· profil 2, 7, 8, 4+6, 6+6
Mots à la rime
a mots / sots masculine, classiqueb route / doute féminine, classiquec têtes / bêtes féminine, classiqued traitants / assistants masculine, classiquee rire / dire féminine, classiquef souvient / vient masculine, classiqueg Guillot / sot masculine, classiqueh cohorte / sorte féminine, classiquei aussi / chasse-souci masculine, classiquej commères / chères féminine, classiquek encolletés / invités masculine, classiquel bonne / personne féminine, classiquem a / l’ALLÉLUIA masculine, classiquen noce-ci / souci / aussi masculine, classiqueo porte-soutane / caravane féminine, classiquep mort / tort masculine, classiqueq mie / marie féminine, classiquer fol / col masculine, classiques chère / première féminine, classiquet bijoux / l’époux masculine, classiqueu chevances / alliances féminine, classiquev heureux / malheureux masculine, classiquew pitoyable / diable féminine, classiquex courroux / époux masculine, classiquey gens / l’argent masculine, classiquez Aimée / animée féminine, classiquea réduit / lit masculine, classiqueb nuit / bruit masculine, non classiquec bataille / baille féminine, classiqued ordre / s’entre-mordre féminine, classiquee débat / combat masculine, classiquef inhumains / mains masculine, classiqueg brillent / petillent féminine, classiqueh occasion / effusion masculine, classiquei chose / n’ose féminine, classiquej reprit / l’esprit masculine, classiquek comprendre / tendre féminine, classiquel coucher / toucher masculine, classiquem chemise / entreprise féminine, classiquen Nitouche / touche / bouche féminine, classiqueo moment / sentiments masculine, classiquep serments / amants masculine, classiqueq notaire / l’affaire féminine, classiquer goguenard / cornard masculine, non classiques somme / homme féminine, classiquet commère / colère féminine, classiqueu courroux / vous masculine, classiquev tourmente / chante / épouvante féminine, classiquew bois / voix masculine, classiquex Aimée / enflammée féminine, classiquey s’échauffer / décoiffer masculine, classiquez bien / chien masculine, classiquea compère / guère féminine, classiqueb l’abbé / parlé masculine, classiquec morne / corne féminine, classiqued mot / sot masculine, classiquee soupir / plaisir masculine, classiquef conte / honte / comte féminine, classiqueg trompez / abbés masculine, classiqueh chose / glose féminine, classiquei alla / cela / parla masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

129 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources