Contes et nouvelles, 1668‑1694· Contes et nouvelles attribués a la fontaine
VI. Les deux compères
CONTE TIRÉ DES CENT NOUVELLES NOUVELLES
L’amitié, de tous temps,‖ fut le lien des hommes ;De tous temps, on a vu‖ des illustres amisSe tenir plus‖ qu’ils ne s’étoient promis,Et pour de petits prêts‖ rendre de grosses sommes.Mais l’on n’est pas toujours heureux,Lorsque l’on est si généreux :Car celui qui, par pure offrande,Donne plus qu’on ne lui demande,Est fort sujet à recevoirBien plus qu’il ne vouloit avoir :Témoin compère George‖ et le compère Blaise,Qui n’eurent pas‖ sujet d’être fort aiseDes avis qu’ils s’étoient donnés,Dont ils furent fort étonnésEt dont ils eurent de la honte.Je vais vous en faire le conte.
Les filles bien souvent‖ se dérangent un peu,Surtout à certain âge‖ où le sang leur petille,Où dans le front les yeux leur brille,Enfin lorsque l’amour‖ leur fait sentir son feu.Compère Blaise en avoit une,Qui cherchoit déjà sa fortune,Et qui mangeoit des yeux‖ les venants et allants,Pour se procurer des galants,Non pas de ceux desquels‖ on joue à la toupie,Mais dont l’on joue à d’autres jeuxQue savent bien les amoureux.Elle s’acquit enfin‖ un drôle vigoureuxEt qui n’avoit pas la roupie.George s’en aperçut,‖ et les vit plusieurs foisQui s’entre-chatouilloient les doigts.Il crut devoir‖ en avertir le père :« Je suis trop votre ami,‖ lui dit-il, mon compère,Pour ne pas vous donner avisDe tout ce qui vous touche‖ et qui peut avoir suite :Votre fille a plusieurs amis ;Mais surtout un,‖ qu’il faudra qu’elle évite :Richard est riche ;‖ il n’est que trop bien fait ;Mais ce n’est pas là votre fait,Car vous savez bien que ce drilleN’est pas dans le dessein‖ d’épouser votre fille :Elle n’est pas‖ de sa condition ;Vous devriez‖ empêcher la conversation.J’ai pourtant aperçu‖ qu’elle en étoit coiffée :Richard pourrait avoir‖ été trouver la féePour un philtre amoureux,‖ pour un sort, que sait-on ?Il est bon d’écouter‖ le vieux Qu’en dira-t-on ;Votre fille est coquette‖ un peu, ne vous déplaise.— Grand merci de l’avis,‖ répond compère Blaise,Je suivrai vos conseils.‖ » A quelques jours de là,Blaise rencontra George,‖ et ainsi lui parla :« Vous m’avez averti‖ des amours de ma fille ;Je vous suis obligé‖ des soins de ma famille ;Et je serois ingrat,‖ en ne vous disant pasUn certain cas‖ Qui grandement vous touche ;Mais je crains bien qu’aussi‖ vous ne preniez la mouche ;Car, en effet,Il n’est plus de remède,‖ et le mal est tout fait.— Non, parlez hardiment,‖ dit le compère George ;Je n’en sonnerai mot,‖ ou le diable m’égorge !— Puisque vous me le permettez,Dit Blaise, et que vous me promettezDe n’en avoir jamais‖ contre moi de rancune,Je vous dirai, sans fourbe aucune,Que Jeanne vous a fait‖ gros oiseau du printemps.Chez la grosse Cateau,‖ souvent, à la maraude,Elle s’en va‖ prendre ses passe-temps.Vous connoissez bien la ribaude ?Mettez-y l’ordre, ou bien‖ vous vous déshonorez,Je vous en avertis, compère.— Vous en avez menti,‖ répond George en colère,Et vous me prouverezQue ma femme a hanté‖ chez une maquerelle,Ou vous éprouverezLa vigueur de mon bras !‖ — Vous me cherchez querelle,Dit Blaise, et vous fâchez,‖ contre votre serment ?Si je la vis moi-même‖ avecque son amant,Que direz-vous ?
Pour un époux,Cela passe le mot pour rire.Il faut me le prouver‖ et me le faire dire ;Autrement, point d’amis.
Je suis d’un autre avis,Et si vous voulez faireCe que je vous dirai,‖ dès celte même nuit,Elle-même fera‖ le détail de l’affaire,Et nous éviterons, le bruit.— Je le veux, » répond George.‖ Et s’étant bien instruitDu personnage qu’il doit faire,Ils attendent la nuitPour découvrir tout le mystère.Blaise se cache sous le lit,Avant que Jeanne fût couchée ;Jeanne vient et se couche,‖ et son époux, aussi ;Mais d’une posture fâchée,Comme un homme plein de souci :Il lui tourne le dos,‖ soupire, crache, tousse ;Elle veut l’embrasser,‖ il la repousse.
Qu’avez-vous donc, mon cher époux ?Vous trouveriez-vous mal ?‖ Vous prenez des airs mornes !
Va, n’augmente pas mon courroux,Ou je pourrois passer les bornes,Et te rouer de mille coups !
Eh ! quoi donc ? Êtes-vous jaloux ?
Je suis bien pis, car j’ai des cornes,Puisque tu cours le guilledou.
Quoi ! mon époux, êtes-vous fou ?
C’est toi, mordieu ! sur ma parole,Qui n’es qu’une impudique folle !Chez la grosse Cateau,‖ vas-tu pas au bocan ?
Ah ! comment ? Quoi ? Avec qui ? Quand ?Je n’y fus jamais de ma rie.Je suis une femme d’honneur…Je vous défieDe me nommer le rapporteur ?
Jures-en donc,‖ mais de la bonne sorte ?
Non, je n’y fus jamais,‖ ou le diable m’emporte !
Menteuse ! Après un tel serment,Oserois-tu tant seulementAller d’ici jusqu’à la porte.
Oui-da, j’y vais, tout de ce pas. »Cela dit, elle met‖ un de ses pieds à bas,D’une effronterie incroyable ;Blaise saisit la jambe,‖ et l’empoigne bien fort ;Elle, plus pâle que la mort,Se croit entre les mains du diable,Saule au cou du mari,‖ lui demande pardon,S’accroche à lui,‖ le mouille de ses larmes,Car c’étoient là les seules armesQu’elle avoit pour sortir‖ des griffes du démonEt de ses cruelles alarmes.« Hélas ! dit-elle‖ en rehaussant sa voix,Je n’y fus jamais qu’une fois ;Encor, n’y fus-je pas trop aise !J’y pris peu de contentement ;Et j’y allois tant seulementPour tenir compagnie‖ à la femme de Blaise,Qui tous les jours y va‖ pour y voir son amant. »Jugez un peu de la surpriseDu pauvre Blaise sous le lit,Quand clairement il entenditCe que la commère avoit dit !Le cœur lui faut : il lâche prise ;Lors, Jeanne délivrée‖ approche son époux,Le caresse, le baise,‖ et tendrement l’embrasse :« Mon mari, raccommodons-nous ?Une première faute‖ est digne d’une grâce ;Je n’aimerai jamais que vousDans tout le reste de ma vie.Pardonnez-moi, je vous en prie ! »Cependant George est toujours sourd,Et dès le matin qu’il fit jour,L’on vit l’un et l’autre compèreS’accoster de grande colère :George dit : « Qu’aviez-vous‖ sur ma femme à chercher ?— Et vous, répondit Blaise,‖ à rechercherSur la conduite de mes filles ?Laissons les secrets des familles ;J’en tiens bien plus que vous !Cependant vengeons-nousSur la grosse Cateau,‖ qui tient bordel infâme ;Il faut couper le nez‖ de cette sale dame ?
Mais attendez, n’en faisons rien :Un procès, on nous pourrait faire.Allons plutôt au commissaire ;Nous lui conterons notre affaire ;Il réparera notre honneur.
Allons chercher un procureur ;Disons-lui nos raisons.
Oui-da, je vous en prie,Faut-il à tant de gens‖ dire notre infamie ?Croyez-moi, nous ferons bien mieuxDe laisser la vengeance aux dieux,Pour ne pas apprêter‖ au public à médire,Et de nous à s’en rire :Car vous savez bien qu’en tel casLe voisin ne s’épargne pas.Il faut mettre en repos nos âmesSur la conduite de nos femmes.Allons-nous-en, ne disons rien ;Car j’ai lu d’autrefois,‖ dans certaine sentenceOu traité de l’art de prudence,Qu’en tel cas le meilleur‖ est de ne dire mot ;Car qui de son malheur‖ a pleine connaissance,S’il se tait, est cocu ;‖ s’il éclate, est un sot. »
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 3[abba] 45[aa] 2[abbba] 5[abab] 2[aabba] 1[abbacac] 2[ababa] 1[ababccb] 2[abbab] 1[aaa] 1[aabab]
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (90 de 8, 68 de 12, 13 de 10, 10 de 6, 4 de 4, 1 de 9)· profil 4, 6, 8, 9i, 4=6, 6=6
- Mots à la rime
- a hommes / sommes féminine, classiqueb amis / promis masculine, classiquec heureux / généreux masculine, classiqued offrande / demande féminine, classiquee recevoir / avoir masculine, classiquef Blaise / aise féminine, classiqueg donnés / étonnés masculine, classiqueh honte / conte féminine, classiquea peu / feu masculine, classiqueb petille / brille féminine, classiquec une / fortune féminine, classiqued allants / galants masculine, classiquee toupie / roupie féminine, classiquef jeux / amoureux / vigoureux masculine, classiqueg fois / doigts masculine, classiqueh père / compère féminine, classiquei avis / amis masculine, classiquej suite / évite féminine, classiquek fait masculine, classiquel drille / fille féminine, classiquem condition / conversation masculine, classiquen coiffée / fée féminine, classiqueo sait-on / dira-t-on masculine, classiquep déplaise / Blaise féminine, classiqueq là / parla / pas masculine, classiquer fille / famille féminine, classiques touche / mouche féminine, classiquet effet / fait masculine, non classiqueu George / m’égorge féminine, classiquev permettez / promettez masculine, classiquew rancune / aucune féminine, classiquex printemps / passe-temps masculine, classiquey maraude / ribaude féminine, classiquez déshonorez / prouverez / éprouverez masculine, classiquea compère / colère féminine, classiqueb maquerelle / querelle féminine, classiquec serment / amant masculine, classiqued direz-vous / époux masculine, classiqueb rire / dire féminine, classiquec d’amis / avis masculine, classiqueb faire / l’affaire féminine, classiquec nuit / bruit masculine, classiqued instruit / nuit masculine, classiquee faire / mystère féminine, classiquef lit / aussi / souci masculine, classiqueg couchée / fâchée féminine, classiqueh tousse / repousse féminine, classiquea époux / courroux masculine, non classiqueb mornes / bornes / cornes féminine, classiquec coups / jaloux masculine, classiqueb guilledou / fou masculine, classiquea parole / folle féminine, classiqueb bocan / Quand masculine, classiqueb rie / défie féminine, classiquec d’honneur / rapporteur masculine, classiquea sorte / m’emporte / porte féminine, classiquea serment / seulement masculine, classiquea pas / bas masculine, non classiqueb incroyable / diable féminine, classiquec fort / mort masculine, classiqued pardon / démon masculine, classiquee larmes / armes / alarmes féminine, classiquef voix / fois masculine, classiqueg aise / Blaise féminine, classiqueh contentement / seulement / amant masculine, classiquei surprise / prise féminine, classiquej lit / entendit / dit masculine, classiquek époux / raccommodons-nous / vous masculine, classiquel l’embrasse / grâce féminine, classiquem vie / prie féminine, classiquen sourd / jour masculine, classiquep chercher / rechercher masculine, classiqueq filles / familles féminine, classiquer vous / vengeons-nous masculine, classiques infâme / dame féminine, classiquea bien / rien masculine, classiqueb faire / commissaire / affaire féminine, classiquec honneur / procureur masculine, classiquea raisons / prie / infamie féminine, classiqueb mieux / dieux masculine, non classiquec médire / rire féminine, classiqued cas / pas masculine, classiquee âmes / femmes féminine, classiquef sentence / prudence / connaissance féminine, classiqueg mot / sot masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
186 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources