Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre troisième – 1671
VII. Nicaise
Un apprenti marchand étoit,Qu’avec droit Nicaise on nommoit,Garçon très-neuf, hors sa boutiqueEt quelque peu d’arithmétique ;Garçon novice dans les toursQui se pratiquent en amours.Bons bourgeois, du temps de nos pères,S’avisoient tard d’être bons frères ;Ils n’apprenoient cette leçon,Qu’ayant de la barbe au menton.Ceux d’aujourd’hui, sans qu’on les flatte,Ont soin de s’y rendre savantsAussitôt que les autres gens.Le jouvenceau de vieille date,Possible, un peu moins avancé,Par les degrés n’avoit passé.Quoi qu’il en soit, le pauvre sireEn très-beau chemin demeura,Se trouvant court par celui-là :C’est par l’esprit que je veux dire.Une belle pourtant l’aima ;C’étoit la fille de son maître,Fille aimable autant qu’on peut l’être,Et ne tournant autour du pot,Soit par humeur franche et sincère,Soit qu’il fût force d’ainsi faire,Étant tombée aux mains d’un sot.Quelqu’un, de trop de hardiesse,Ira la taxer ; et moi, non :Tels procédés ont leur raison.Lorsque l’on aime une déesse,Elle fait ces avances-là :Notre belle savoit cela.Son esprit, ses traits, sa richesse,Engageoient beaucoup de jeunesseÀ sa recherche ; heureux seroitCelui d’entre eux qui cueilleroit,En nom d’hymen, certaine choseQu’à meilleur titre elle promitAu jouvenceau ci-dessus dit :Certain dieu parfois en dispose,Amour nommé communément.Il plut à la belle d’élirePour ce point l’apprenti marchand.Bien est vrai, car il faut tout dire,Qu’il étoit très-bien fait de corps,Beau, jeune, et frais ; ce sont trésorsQue ne méprise aucune dame,Tant soit son esprit précieux.Pour une qu’Amour prend par l’âme,Il en prend mille par les yeux.Celle-ci donc, des plus galantes,Par mille choses engageantes,Tâchoit d’encourager le gars,N’étoit chiche de ses regards,Le pinçoit, lui venoit sourire,Sur les yeux lui mettoit la main,Sur le pied lui marchoit enfin.À ce langage, il ne sut direAutre chose que des soupirs,Interprètes de ses désirs.Tant fut, à ce que dit l’histoire,De part et d’autre soupiré,Que, leur feu dûment déclaré,Les jeunes gens, comme on peut croire,Ne s’épargnèrent ni sermentsNi d’autres points bien plus charmants,Comme baisers à grosse usure ;Le tout sans compte et sans mesure :Calculateur que fût l’amant,Brouiller falloit incessamment ;La chose étoit tant infinie,Qu’il y faisoit toujours abus.Somme toute, il n’y manquoit plusQu’une seule cérémonie.Bon fait aux filles l’épargner.Ce ne fut pas sans témoignerBien du regret, bien de l’envie.« Par vous, disoit la belle amie,Je me la veux faire enseigner,Ou ne la savoir de ma vie.Je la saurai, je vous promets ;Tenez-vous certain désormaisDe m’avoir pour votre apprentie.Je ne puis pour vous que ce point ;Je suis franche : n’attendez pointQue, par un langage ordinaire,Je vous promette de me faireReligieuse, à moins qu’un jourL’hymen ne suive notre amour.Cet hymen seroit bien mon compte,N’en doutez point ; mais le moyen ?Vous m’aimez trop, pour vouloir rienQui me pût causer de la honte.Tels et tels m’ont fait demander ;Mon père est prêt de m’accorder :Moi, je vous permets d’espérerQu’à qui que ce soit qu’on m’engage,Soit conseiller, soit président,Soit veille ou jour de mariage,Je serai vôtre auparavant,Et vous aurez mon pucelage. »
Le garçon la remerciaComme il put. À huit jours de là,Il s’offre un parti d’importance,La belle dit à son ami :« Tenons-nous-en à celui-ci ;Car il est homme, que je pense,À passer la chose au gros sas. »La belle en étant sur ce cas,On la promet ; on la commence :Le jour des noces se tient prêt.Entendez ceci, s’il vous plaît.Je pense voir votre penséeSur ce mot-là de commencée ?C’étoit alors, sans point d’abus,Fille promise, et rien de plus.Huit jours donnés à la fiancée,Comme elle appréhendoit encorQuelque rupture en cet accord,Elle diffère le négoceJusqu’au propre jour de la noce,De peur de certain accidentQui les fillettes va perdant.On mène au moutier cependantNotre galande encor pucelle :Le Oui fut dit à la chandelle.L’époux voulut avec la belleS’en aller coucher, au retour.Elle demande encor ce jour,Et ne l’obtient qu’avecque peine ;Il fallut pourtant y passer.Comme l’aurore étoit prochaine,L’épouse, au lieu de se coucher,S’habille. On eût dit une reine.Rien ne manquoit aux vêtements,Perles, joyaux, et diamants :Son épousé la faisoit dame.Son ami, pour la faire femme,Prend heure avec elle au matin :Ils devoient aller au jardinDans un bois propre à telle affaire ;Une compagne y devoit faireLe guet autour de nos amants,Compagne instruite du mystère.La belle s’y rend la première,Sous le prétexte d’aller faireUn bouquet, dit-elle à ses gens.Nicaise, après quelques moments,La va trouver ; et le bon sire,Voyant le lieu, se met à dire :Qu’il fait ici d’humidité !Foin ! votre habit sera gâté ;Il est beau, ce serait dommage :Souffrez, sans tarder davantage,Que j’aille querir un tapis.— Eh ! mon Dieu ! laissons les habits,Dit la belle toute piquée ;Je dirai que je suis tombée.Pour la perte, n’y songez point :Quand on a temps si fort à point,Il en faut user ; et périssentTous les vêtements du pays !Que plutôt tous les beaux habitsSoient gâtés, et qu’ils se salissent,Que d’aller ainsi consumerUn quart d’heure ! Un quart d’heure est cher.Tandis que tous les gens agissentPour ma noce, il ne tient qu’à vousD’employer des moments si doux.Ce que je dis ne :me sied guère ;Mais je vous chéris, et vous veuxRendre honnête homme, si je peux.— En vérité, dit l’amoureux,Conserver étoffe si chèreNe sera point mal fait à nous.Je cours ; c’est fait ; je suis à vous :Deux minutes feront l’affaire. »Là-dessus, il part, sans laisserLe temps de lui rien répliquer.Sa sottise guérit la dame ;Un tel dédain lui vint en l’âme,Qu’elle reprit dès ce momentSon cœur, que trop indignementElle avoit placé. « Quelle honte !Prince des sots, dit-elle en soi,Va, je n’ai nul regret de toi :Tout autre eût été mieux mon compte.Mon bon ange a considéréQue tu n’avois pas méritéUne faveur si précieuse :Je ne veux plus être amoureuseQue de mon mari ; j’en fais voeu.Et, de peur qu’un reste de feuÀ le trahir ne me rengage,Je vais, sans tarder davantage,Lui porter un bien qu’il auroit,Quand Nicaise en son lieu seroit. »,À ces mots, la pauvre épouséeSort du bois fort scandalisée.L’autre revient, et son tapis :Mais ce n’est plus comme jadis.Amants, la bonne heure ne sonneÀ toutes les heures du jour.J’ai lu, dans l’alphabet d’amour,Qu’un galant près d’une personneN’a toujours le temps comme il veut :Qu’il le prenne donc comme il peut !Tous délais y font du dommage :Nicaise en est un témoignage.Fort essoufflé d’avoir couru,Et joyeux de telle prouesse,Il s’en revient bien résoluD’employer tapis et maîtresse.Mais quoi ! la dame en bel habit,Mordant ses lèvres de dépit,Retournoit voir la compagnie,Et, de sa flamme bien guérie,Possible alloit, dans ce moment,Pour se venger de son amant,Porter à son mari la choseQui lui causoit ce dépit-là.Quelle chose ? C’est celle-làQue fille dit toujours qu’elle a.Je le crois ; mais d’en mettre jàMon doigt au feu, ma foi ! je n’oseCe que je sais, c’est qu’en tel casFille qui ment ne pèche pas.Grâce à Nicaise, notre belle,Ayant sa fleur en dépit d’elle,S’en retournoit tout en grondant,Quand Nicaise, la rencontrant :À quoi tient, dit-il à la dame,Que vous ne m’ayez attendu ?Sur ce tapis bien étendu,Vous seriez en peu d’heure femmeRetournons donc, sans consulter ;Venez cesser d’être pucelle,Puisque je puis, sans rien gâter,Vous témoigner quel est mon zèle.— Non pas cela, reprit la belle ;Mon pucelage dit qu’il fautRemettre l’affaire à tantôt.J’aime votre santé, Nicaise,Et vous conseille auparavantDe reprendre un peu votre vent :Or, respirez tout à votre aise.Vous êtes apprenti marchand,Faites-vous apprenti galant :Vous n’y serez pas sitôt maître.À mon égard, je ne puis êtreVotre maîtresse en ce métier.Sire Nicaise, il vous faut prendreQuelque servante du quartier.Vous savez des étoffes vendre,Et leur prix en perfection ;Mais ce que vaut l’occasion,Vous l’ignorez ; allez l’apprendre ! »
Versification
- Mètre
- Octosyllabes
- Mots à la rime
- a étoit / nommoit masculine, classiqueb boutique / d’arithmétique féminine, classiquec tours / amours masculine, classiqued pères / frères féminine, classiquee leçon / menton masculine, classiquef flatte / date féminine, classiqueg savants / gens masculine, classiqueh avancé / passé masculine, classiquei sire / dire féminine, classiquej demeura / celui-là / l’aima masculine, classiquek maître / l’être féminine, classiquel pot / sot masculine, classiquem sincère / faire féminine, classiquen hardiesse / déesse féminine, classiqueo non / raison masculine, classiquep avances-là / cela masculine, classiqueq richesse / jeunesse féminine, classiquer seroit / cueilleroit masculine, classiques chose / dispose féminine, classiquet promit / dit masculine, classiqueu communément / marchand masculine, classiquev d’élire / dire féminine, classiquew corps / trésors masculine, classiquex dame / l’âme féminine, classiquey précieux / yeux masculine, classiquez galantes / engageantes féminine, classiquea gars / regards masculine, classiqueb sourire / dire féminine, classiquec main / enfin masculine, classiqued soupirs / désirs masculine, classiquee l’histoire / croire féminine, classiquef soupiré / déclaré masculine, classiqueg serments / charmants masculine, classiqueh usure / mesure féminine, classiquei l’amant / incessamment masculine, classiquej infinie / cérémonie féminine, classiquek abus / plus masculine, classiquel l’épargner / témoigner / enseigner masculine, classiquem l’envie / amie féminine, classiquen vie / apprentie féminine, classiqueo promets / désormais masculine, classiquep point masculine, classiqueq ordinaire / faire féminine, classiquer jour / amour masculine, classiques compte / honte féminine, classiquet moyen / rien masculine, classiqueu demander / m’accorder / d’espérer masculine, classiquev m’engage / mariage / pucelage féminine, classiquew président / auparavant masculine, classiquea remercia / là masculine, classiqueb d’importance / pense / commence féminine, classiquec ami / celui-ci masculine, classiqued sas / cas masculine, classiquee prêt / plaît masculine, classiquef pensée / commencée / fiancée féminine, classiqueg d’abus / plus masculine, classiqueh encor / accord masculine, classiquei négoce / noce féminine, classiquej accident / perdant / cependant masculine, classiquek pucelle / chandelle / belle féminine, classiquel retour / jour masculine, classiquem peine / prochaine / reine féminine, classiquen passer / coucher masculine, non classiqueo vêtements / diamants masculine, classiquep dame / femme féminine, classiqueq matin / jardin masculine, classiquer affaire / faire féminine, classiques amants / gens / moments masculine, classiquet mystère / première / faire féminine, classiquev d’humidité / gâté masculine, classiquew dommage / davantage féminine, classiquex tapis / habits masculine, classiquey piquée / tombée féminine, classiquea périssent / salissent / agissent féminine, classiqueb pays / habits masculine, classiquec consumer / cher masculine, classiqued vous / doux masculine, classiquee guère / chère / l’affaire féminine, classiquef veux / peux / l’amoureux masculine, classiqueg nous / vous masculine, classiqueh laisser / répliquer masculine, classiquej moment / indignement masculine, classiquek honte / compte féminine, classiquel soi / toi masculine, classiquem considéré / mérité masculine, classiquen précieuse / amoureuse féminine, classiqueo voeu / feu masculine, équivalentep rengage / davantage féminine, classiqueq auroit / seroit masculine, classiquer épousée / scandalisée féminine, classiques tapis / jadis masculine, classiquet sonne / personne féminine, classiqueu jour / d’amour masculine, classiquev veut / peut masculine, classiquew dommage / témoignage féminine, classiquex couru / résolu masculine, classiquey prouesse / maîtresse féminine, classiquez habit / dépit masculine, classiquea compagnie / guérie féminine, classiqueb moment / amant masculine, classiquec chose / n’ose féminine, classiqued dépit-là / celle-là masculine, classiquee a / jà masculine, classiquef cas / pas masculine, classiqueg belle / d’elle féminine, classiqueh grondant / rencontrant masculine, classiquej attendu / étendu masculine, classiquek consulter / gâter masculine, classiquel pucelle / zèle / belle féminine, classiquem faut / tantôt masculine, classiquen Nicaise / aise féminine, classiqueo auparavant / vent masculine, classiquep marchand / galant masculine, classiqueq maître / être féminine, classiquer métier / quartier masculine, classiques prendre / vendre / l’apprendre féminine, classiquet perfection / l’occasion masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
258 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources