Fables, 1678‑1694· Fables choisies mises en vers Éditions Thierry et Barbin (1678-1679) et Barbin (1694)· Livre Xii
XXIV. Daphnis et Alcimadure
Imitation de Théocrite
À MADAME DE LA MÉSANGÈRE
Aimable fille d'une mèreÀ qui seule aujourd'hui‖ mille cœurs font la cour,Sans ceux que l'amitié‖ rend soigneux de vous plaire,Et quelques-uns encor‖ que vous garde l'amour,Je ne puis qu'en cette préfaceJe ne partage entre elle et vousUn peu de cet encens‖ qu'on recueille au Parnasse,Et que j'ai le secret‖ de rendre exquis et doux.Je vous dirai donc… Mais tout dire,Ce seroit trop ; il faut choisir,Ménageant ma voix et ma lyre,Qui bientôt vont manquer‖ de force et de loisir.Je louerai seulement‖ un cœur plein de tendresse,Ces nobles sentiments,‖ ces grâces, cet esprit :Vous n'auriez en cela‖ ni maître ni maîtresse,Sans celle dont sur vous‖ l'éloge rejaillit.Gardez d'environner ces rosesDe trop d'épines, si jamaisL'Amour vous dit les mêmes choses.Il les dit mieux que je ne fais ;Aussi sait-il punir‖ ceux qui ferment l'oreilleÀ ses conseils. Vous l'allez voir.Jadis une jeune merveilleMéprisoit de ce dieu‖ le souverain pouvoir.On l'appeloit Alcimadure :Fier et farouche objet,‖ toujours courant aux bois,Toujours sautant aux prés,‖ dansant sur la verdure,Et ne connoissant autres loisQue son caprice ; au reste,‖ égalant les plus belles,Et surpassant les plus cruelles ;N'ayant trait qui ne plût,‖ pas même en ses rigueurs :Quelle l'eût-on trouvée‖ au fort de ses faveurs !Le jeune et beau Daphnis,‖ berger de noble race,L'aima pour son malheur :‖ jamais la moindre grâceNi le moindre regard,‖ le moindre mot enfin,Ne lui fut accordé‖ par ce cœur inhumain.Las de continuer‖ une poursuite vaine,Il ne songea plus qu'à mourir.Le désespoir le fit courirÀ la porte de l'inhumaine.Hélas ! ce fut aux vents‖ qu'il raconta sa peine ;On ne daigna lui faire ouvrirCette maison fatale,‖ où, parmi ses compagnes,L'ingrate, pour le jour‖ de sa nativité,Joignoit aux fleurs de sa beautéLes trésors des jardins‖ et des vertes campagnes.J'espérois, cria-t-il,‖ expirer à vos yeux ;Mais je vous suis trop odieux,Et ne m'étonne pas‖ qu'ainsi que tout le resteVous me refusiez même‖ un plaisir si funeste ;Mon père, après ma mort,‖ et je l'en ai chargé,Doit mettre à vos pieds l'héritageQue votre cœur a négligé.Je veux que l'on y joigne‖ aussi le pâturage,Tous mes troupeaux, avec mon chien ;Et que du reste de mon bienMes compagnons fondent un templeOù votre image se contemple,Renouvelant de fleurs‖ l'autel à tout moment ;J'aurai près de ce temple‖ un simple monument ;On gravera sur la bordure :« Daphnis mourut d'amour.‖ Passant, arrête-toi,« Pleure, et dis : Celui-ci‖ succomba sous la loi« De la cruelle Alcimadure. »À ces mots, par la Parque‖ il se sentit atteint :Il auroit poursuivi ;‖ la douleur le prévint.Son ingrate sortit‖ triomphante et parée.On voulut, mais en vain,‖ l'arrêter un momentPour donner quelques pleurs‖ au sort de son amant :Elle insulta toujours‖ au fils de Cythérée,Menant dès ce soir même,‖ au mépris de ses lois,Ses compagnes danser‖ autour de sa statue.Le dieu tomba sur elle,‖ et l'accabla du poids :Une voix sortit de la nue,Écho redit ces mots‖ dans les airs épandus :« Que tout aime à présent :‖ l'insensible n'est plus. »Cependant de Daphnis‖ l'ombre au Styx descendueFrémit et s'étonna,‖ la voyant accourir.Tout l'Érèbe entendit‖ cette belle homicideS'excuser au berger,‖ qui ne daigna l'ouïrNon plus qu'Ajax Ulysse,‖ et Didon son perfide.
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 9[abab] 10[aa] 1[abbaab] 3[abba] 1[ababccb]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (51 de 12, 30 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a mère / plaire féminine, classiqueb cour / l'amour masculine, classiquec préface / Parnasse féminine, classiqued vous / doux masculine, classiquee dire / lyre féminine, classiquef choisir / loisir masculine, classiqueg tendresse / maîtresse féminine, classiqueh esprit / rejaillit masculine, classiquei roses / choses féminine, classiquej jamais / fais masculine, classiquek l'oreille / merveille féminine, classiquel voir / pouvoir masculine, classiquem Alcimadure / verdure féminine, classiquen bois / lois masculine, classiqueo belles / cruelles féminine, classiquep rigueurs / faveurs masculine, classiqueq race / grâce féminine, classiquer enfin / inhumain masculine, classiques vaine / l'inhumaine / peine féminine, classiquet mourir / courir / ouvrir masculine, classiqueu compagnes / campagnes féminine, classiquev nativité / beauté masculine, classiquew yeux / odieux masculine, classiquex reste / funeste féminine, classiquey chargé / négligé masculine, classiquez l'héritage / pâturage féminine, classiquea chien / bien masculine, classiqueb temple / contemple féminine, classiquec moment / monument masculine, classiqued bordure / Alcimadure féminine, classiquee arrête-toi / loi masculine, classiquef atteint / prévint masculine, classiqueg parée / Cythérée féminine, classiqueh moment / amant masculine, classiquei lois / poids masculine, classiquej statue / nue / descendue féminine, classiquek épandus / plus masculine, classiquel accourir / l'ouïr masculine, classiquem homicide / perfide féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
81 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fables, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1868· numérisation Project Gutenberg· Sources