Fables, 1678‑1694· Fables choisies mises en vers Éditions Thierry et Barbin (1678-1679) et Barbin (1694)· Livre X
I. L’homme et la couleuvre
Un homme vit une couleuvre :Ah ! méchante, dit-il,‖ je m'en vais faire une œuvreAgréable à tout l'univers !À ces mots l'animal pervers(C'est le serpent que je veux dire,Et non l'homme : on pourroit‖ aisément s'y tromper),À ces mots le serpent,‖ se laissant attraper,Est pris, mis en un sac ;‖ et ce qui fut le pire,On résolut sa mort,‖ fût-il coupable ou non.Afin de le payer‖ toutefois de raison,L'autre lui fit cette harangue :Symbole des ingrats !‖ être bon aux méchants,C'est être sot ; meurs donc :‖ ta colère et tes dentsNe me nuiront jamais.‖ Le serpent, en sa langue,Reprit du mieux qu'il put :‖ S'il falloit condamnerTous les ingrats qui sont au monde,À qui pourroit-on pardonner ?Toi-même tu te fais‖ ton procès : je me fondeSur tes propres leçons ;‖ jette les yeux sur toi.Mes jours sont en tes mains,‖ tranche-les ; ta justice,C'est ton utilité,‖ ton plaisir, ton caprice :Selon ces lois, condamne-moi ;Mais trouve bon qu'avec franchiseEn mourant au moins je te diseQue le symbole des ingratsCe n'est point le serpent,‖ c'est l'homme. Ces parolesFirent arrêter l'autre ;‖ il recula d'un pas.Enfin il repartit :‖ Tes raisons sont frivoles.Je pourrois décider,‖ car ce droit m'appartient ;Mais rapportons-nous-en.‖ Soit fait, dit le reptile.Une vache étoit là :‖ l'on l'appelle ; elle vient :Le cas est proposé.‖ C'étoit chose facile :Falloit-il pour cela,‖ dit-elle, m'appeler ?La couleuvre a raison :‖ pourquoi dissimuler ?Je nourris celui-ci‖ depuis longues années ;Il n'a sans mes bienfaits‖ passé nulles journées ;Tout n'est que pour lui seul ;‖ mon lait et mes enfantsLe font à la maison‖ revenir les mains pleines :Même j'ai rétabli‖ sa santé, que les ansAvoient altérée ; et mes peinesOnt pour but son plaisir‖ ainsi que son besoin.Enfin me voilà vieille ;‖ il me laisse en un coinSans herbe : s'il vouloit‖ encor me laisser paître !Mais je suis attachée :‖ et si j'eusse eu pour maîtreUn serpent, eût-il su‖ jamais pousser si loinL'ingratitude ? Adieu :‖ j'ai dit ce que je pense.L'homme, tout étonné‖ d'une telle sentence,Dit au serpent : Faut-il‖ croire ce qu'elle dit ?C'est une radoteuse ;‖ elle a perdu l'esprit.Croyons ce bœuf. Croyons,‖ dit la rampante bête.Ainsi dit, ainsi fait.‖ Le bœuf vient à pas lents.Quand il eut ruminé‖ tout le cas en sa tête,Il dit que du labeur des ansPour nous seuls il portoit‖ les soins les plus pesants,Parcourant sans cesser‖ ce long cercle de peinesQui, revenant sur soi,‖ ramenoit dans nos plainesCe que Cérès nous donne,‖ et vend aux animaux ;Que cette suite de travauxPour récompense avoit,‖ de tous tant que nous sommes,Force coups, peu de gré :‖ puis, quand il étoit vieux,On croyoit l'honorer‖ chaque fois que les hommesAchetoient de son sang‖ l'indulgence des dieux.Ainsi parla le bœuf :‖ L'homme dit : Faisons taireCet ennuyeux déclamateur ;Il cherche de grands mots,‖ et vient ici se faire,Au lieu d'arbitre, accusateur.Je le récuse aussi.‖ L'arbre étant pris pour juge,Ce fut bien pis encore.‖ Il servoit de refugeContre le chaud, la pluie‖ et la fureur des vents ;Pour nous seuls il ornoit‖ les jardins et les champs :L'ombrage n'étoit pas‖ le seul bien qu'il sût faire ;Il courboit sous les fruits.‖ Cependant pour salaireUn rustre l'abattoit :‖ c'étoit là son loyer,Quoique, pendant tout l'an,‖ libéral il nous donneOu des fleurs au printemps ;‖ ou du fruit en automne,L'ombre l'été, l'hiver‖ les plaisirs du foyer.Que ne l'émondoit-on,‖ sans prendre la cognée ?De son tempérament,‖ il eût encor vécu.L'homme, trouvant mauvais‖ que l'on l'eût convaincu,Voulut à toute force‖ avoir cause gagnée.Je suis bien bon, dit-il,‖ d'écouter ces gens-là !Du sac et du serpent‖ aussitôt il donnaContre les murs,‖ tant qu'il tua la bête.On en use ainsi chez les grands :La raison les offense ;‖ ils se mettent en têteQue tout est né pour eux,‖ quadrupèdes et gens,Et serpents.Si quelqu'un desserre les dents,C'est un sot. J'en conviens :‖ mais que faut-il donc faire ?Parler de loin, ou bien se taire.
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 16[aa] 5[abba] 7[abab] 1[aabba] 1[ababb]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (69 de 12, 19 de 8, 1 de 3, 1 de 10)· profil 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a couleuvre / œuvre féminine, classiqueb l'univers / pervers masculine, classiquec dire / pire féminine, classiqued tromper / attraper masculine, classiquee non / raison masculine, classiquef harangue / langue féminine, classiqueg méchants / dents masculine, classiqueh condamner / pardonner masculine, classiquei monde / fonde féminine, classiquej toi / condamne-moi masculine, classiquek justice / caprice féminine, classiquel franchise / dise féminine, classiquem ingrats / pas masculine, classiquen paroles / frivoles féminine, classiqueo m'appartient / vient masculine, classiquep reptile / facile féminine, classiqueq m'appeler / dissimuler masculine, classiquer années / journées féminine, classiques enfants / ans masculine, classiquet pleines / peines féminine, classiqueu besoin / coin / loin masculine, classiquev paître / maître féminine, classiquew pense / sentence féminine, classiquex dit / l'esprit masculine, classiquey bête / tête féminine, classiquez lents / ans / pesants masculine, classiquea peines / plaines féminine, classiqueb animaux / travaux masculine, classiquec sommes / hommes féminine, classiqued vieux / dieux masculine, classiquee taire / faire féminine, classiquef déclamateur / accusateur masculine, classiqueg juge / refuge féminine, classiqueh vents / champs masculine, classiquei faire / salaire féminine, classiquej loyer / foyer masculine, classiquek donne / automne féminine, classiquel cognée / gagnée féminine, classiquem vécu / convaincu masculine, classiquen gens-là / donna masculine, classiquep grands / gens masculine, classiqueq serpents / dents masculine, classiquer faire / taire féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fables, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1868· numérisation Project Gutenberg· Sources