Fables, 1678‑1694· Fables choisies mises en vers Éditions Thierry et Barbin (1678-1679) et Barbin (1694)· Livre Vii
XI. L’homme qui court après la fortune, et l’homme qui l’attend dans son lit
Qui ne court après la Fortune ?Je voudrois être en lieu‖ d'où je pusse aisémentContempler la foule importuneDe ceux qui cherchent vainementCette fille du Sort‖ de royaume en royaume,Fidèles courtisans‖ d'un volage fantôme.Quand ils sont près du bon moment,L'inconstante aussitôt‖ à leurs désirs échappe.Pauvres gens ! je les plains ;‖ car on a pour les fousPlus de pitié que de courroux.Cet homme, disent-ils,‖ étoit planteur de choux,Et le voilà devenu pape !Ne le valons-nous pas ?‖ Vous valez cent fois mieux :Mais que vous sert votre mérite ?La Fortune a-t-elle des yeux ?Et puis la papauté‖ vaut-elle ce qu'on quitte,Le repos ? le repos,‖ trésor si précieuxQu'on en faisoit jadis‖ le partage des dieux !Rarement la Fortune‖ à ses hôtes le laisse.Ne cherchez point cette déesse,Elle vous cherchera :‖ son sexe en use ainsi.
Certain couple d'amis,‖ en un bourg établi,Possédoit quelque bien.‖ L'un soupiroit sans cessePour la Fortune ;‖ il dit à l'autre un jour :Si nous quittions notre séjour ?Vous savez que nul n'est prophèteEn son pays ; cherchons‖ notre aventure ailleurs.Cherchez, dit l'autre ami ;‖ pour moi, je ne souhaiteNi climats ni destins meilleurs.Contentez-vous ; suivez‖ votre humeur inquiète :Vous reviendrez bientôt.‖ Je fais vœu cependantDe dormir en vous attendant.L'ambitieux,‖ ou, si l'on veut, l'avare,S'en va par voie et par chemin.Il arriva le lendemainEn un lieu que devoit‖ la déesse bizarreFréquenter sur tout autre ;‖ et ce lieu, c'est la cour.Là donc pour quelque temps‖ il fixe son séjour,Se trouvant au coucher,‖ au lever, à ces heuresQue l'on sait être les meilleures ;Bref, se trouvant à tout‖ et n'arrivant à rien.Qu'est ceci ? se dit-il ;‖ cherchons ailleurs du bien.La Fortune pourtant‖ habite ces demeures ;Je la vois tous les jours‖ entrer chez celui-ci,Chez celui-là : d'où vient qu'aussiJe ne puis héberger‖ cette capricieuse ?On me l'avoit bien dit,‖ que des gens de ce lieuL'on n'aime pas toujours‖ l'humeur ambitieuse.Adieu, messieurs de cour ;‖ messieurs de cour, adieu ;Suivez jusques au bout‖ une ombre qui vous flatte.La Fortune a, dit-on,‖ des temples à Surate :Allons là. Ce fut un‖ de dire et s'embarquer.Ames de bronze, humains,‖ celui-là fut sans douteArmé de diamant,‖ qui tenta cette route,Et le premier osa‖ l'abîme défier !Celui-ci, pendant son voyage,Tourna les yeux vers son villagePlus d'une fois,‖ essuyant les dangersDes pirates, des vents,‖ du calme et des rochers,Ministres de la Mort :‖ avec beaucoup de peinesOn s'en va la chercher‖ en des rives lointaines,La trouvant assez tôt‖ sans quitter la maison.L'homme arrive au Mogol :‖ on lui dit qu'au JaponLa Fortune pour lors‖ distribuoit ses grâces.Il y court. Les mers étoient lassesDe le porter ; et tout le fruitQu'il tira de ses longs voyages,Ce fut cette leçon‖ que donnent les sauvages :Demeure en ton pays,‖ par la nature instruit.Le Japon ne fut pas‖ plus heureux à cet hommeQue le Mogol l'avoit été :Ce qui lui fit conclure en sommeQu'il avoit à grand tort‖ son village quitté.Il renonce aux courses ingrates,Revient en son pays,‖ voit de loin ses pénates,Pleure de joie, et dit :‖ Heureux qui vit chez soi,De régler ses désirs‖ faisant tout son emploi !Il ne sait que par ouï-direCe que c'est que la cour,‖ la mer, et ton empire,Fortune, qui nous fais‖ passer devant les yeuxDes dignités, des biens‖ que jusqu'au bout du mondeOn suit, sans que l'effet‖ aux promesses réponde.Désormais je ne bouge,‖ et ferai cent fois mieux.En raisonnant de cette sorte,Et contre la Fortune‖ ayant pris ce conseil,Il la trouve assise à la porteDe son ami plongé‖ dans un profond sommeil.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 1[ababccb] 1[abbba] 4[abab] 14[aa] 2[aabba] 1[ababa] 4[abba]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (56 de 12, 28 de 8, 3 de 10)· profil 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a Fortune / importune féminine, classiqueb aisément / vainement / moment masculine, classiquec royaume / fantôme féminine, classiqued échappe / pape féminine, classiquee fous / courroux / choux masculine, classiquef mieux / yeux masculine, classiqueg mérite / quitte féminine, classiqueh précieux / dieux masculine, classiquei laisse / déesse / cesse féminine, classiquej ainsi / établi masculine, classiquec jour / séjour masculine, classiqued prophète / souhaite / inquiète féminine, classiquee ailleurs / meilleurs masculine, classiquef cependant / attendant masculine, classiqueg l'avare / bizarre féminine, classiqueh chemin / lendemain masculine, classiquei cour / séjour masculine, classiquej heures / meilleures / demeures féminine, classiquek rien / bien masculine, classiquel celui-ci / qu'aussi masculine, classiquem capricieuse / ambitieuse féminine, classiquen lieu / adieu masculine, classiqueo flatte / Surate féminine, classiquep s'embarquer / défier masculine, classiqueq doute / route féminine, classiquer voyage / village féminine, classiques dangers / rochers masculine, classiquet peines / lointaines féminine, classiqueu maison / Japon masculine, classiquev grâces / lasses féminine, classiquew fruit / instruit masculine, classiquex voyages / sauvages féminine, classiquey homme / somme féminine, classiquez été / quitté masculine, classiquea ingrates / pénates féminine, classiqueb soi / emploi masculine, classiquec ouï-dire / empire féminine, classiqued yeux / mieux masculine, classiquee monde / réponde féminine, classiquef sorte / porte féminine, classiqueg conseil / sommeil masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
87 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fables, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1868· numérisation Project Gutenberg· Sources