Fables, 1678‑1694· Fables choisies mises en vers Éditions Thierry et Barbin (1678-1679) et Barbin (1694)· Livre Viii
X. L’ours et l’amateur des jardins
Certain ours montagnard,‖ ours à demi léché,Confiné par le Sort‖ dans un bois solitaire,Nouveau Bellérophon,‖ vivoit seul et caché.Il fût devenu fou :‖ la raison d'ordinaireN'habite pas longtemps‖ chez les gens séquestrés.Il est bon de parler,‖ et meilleur de se taire ;Mais tous deux sont mauvais‖ alors qu'ils sont outrés.Nul animal n'avoit affaireDans les lieux que l'ours habitoit ;Si bien que, tout ours qu'il étoit,Il vint à s'ennuyer‖ de cette triste vie.Pendant qu'il se livroit‖ à la mélancolie,Non loin de là certain vieillardS'ennuyoit aussi de sa part.Il aimoit les jardins,‖ étoit prêtre de Flore ;Il l'étoit de Pomone encore.Ces deux emplois sont beaux ;‖ mais je voudrois parmiQuelque doux et discret ami.Les jardins parlent peu,‖ si ce n'est dans mon livre ;De façon que, lassé de vivreAvec des gens muets,‖ notre homme, un beau matin,Va chercher compagnie,‖ et se met en campagne.L'ours, porté d'un même dessein,Venoit de quitter sa montagne.Tous deux, par un cas surprenant,Se rencontrent en un tournant.L'homme eut peur ; mais comment‖ esquiver ? et que faire ?Se tirer en Gascon‖ d'une semblable affaireEst le mieux : il sut donc‖ dissimuler sa peur.L'ours, très-mauvais complimenteurLui dit : Viens-t'en me voir.‖ L'autre reprit : Seigneur,Vous voyez mon logis :‖ si vous me vouliez faireTant d'honneur que d'y prendre‖ un champêtre repas,J'ai des fruits, j'ai du lait :‖ ce n'est peut-être pasDe nosseigneurs les ours‖ le manger ordinaire ;Mais j'offre ce que j'ai.‖ L'ours accepte ; et d'aller.Les voilà bons amis‖ avant que d'arriver :Arrivés, les voilà‖ se trouvant bien ensemble ;Et bien qu'on soit, à ce qu'il semble ;Beaucoup mieux seul qu'avec des sots,Comme l'ours en un jour‖ ne disoit pas deux mots,L'homme pouvoit sans bruit‖ vaquer à son ouvrage.L'ours alloit à la chasse,‖ apportoit du gibier ;Faisoit son principal métierD'être bon émoucheur ;‖ écartoit du visageDe son ami dormant‖ ce parasite ailéQue nous avons mouche appelé.Un jour que le vieillard‖ dormoit d'un profond somme,Sur le bout de son nez‖ une allant se placerMit l'ours au désespoir ;‖ il eut beau la chasser.Je l'attraperai bien,‖ dit-il ; et voici comme.Aussitôt fait que dit :‖ le fidèle émoucheurVous empoigne un pavé,‖ le lance avec roideur,Casse la tête à l'homme‖ en écrasant la mouche ;Et, non moins bon archer‖ que mauvais raisonneur,Roide mort étendu‖ sur la place il le couche.Rien n'est si dangereux‖ qu'un ignorant ami ;Mieux vaudroit un sage ennemi.
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 3[abab] 13[aa] 1[aaa] 3[abba] 1[aabab]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (40 de 12, 18 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a léché / caché masculine, classiqueb solitaire / d'ordinaire féminine, classiquec séquestrés / outrés masculine, classiqued taire / affaire féminine, classiquee habitoit / étoit masculine, classiquef vie / mélancolie féminine, classiqueg vieillard / part masculine, classiqueh Flore / encore féminine, classiquei parmi / ami masculine, classiquej livre / vivre féminine, classiquek matin / dessein masculine, classiquel campagne / montagne féminine, classiquem surprenant / tournant masculine, classiquen faire / affaire féminine, classiqueo peur / complimenteur / Seigneur masculine, classiquep faire / ordinaire féminine, classiqueq repas / pas masculine, classiquer d'aller / d'arriver masculine, classiques ensemble / semble féminine, classiquet sots / mots masculine, classiqueu ouvrage / visage féminine, classiquev gibier / métier masculine, classiquew ailé / appelé masculine, classiquex somme / comme féminine, classiquey placer / chasser masculine, classiquez émoucheur / roideur / raisonneur masculine, classiquea mouche / couche féminine, classiqueb ami / ennemi masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
58 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fables, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1868· numérisation Project Gutenberg· Sources