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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Fables, 1678‑1694· Fables choisies mises en vers Éditions Thierry et Barbin (1678-1679) et Barbin (1694)· Livre Xii

XXVI. La matrone d’Éphèse

Jean de La Fontaine· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 196 vers

S’il est un conte usé,‖ commun, et rebattuC’est celui qu’en ces Vers‖ j’accommode à ma guise.Et pourquoi donc le choisis-tu ?Qui t’engage à cette entreprise ?N’a-t-elle point déjà‖ produit assez d’écrits ?Quelle grâce aura ta MatroneAu prix de celle de Pétrone ?Comment la rendras-tu‖ nouvelle à nos esprits ?Sans répondre aux censeurs,‖ car c’est chose infinie,Voyons si dans mes Vers‖ je l’aurai rajeunie.

Dans Éphèse, il fut autrefoisUne Dame en sagesse‖ et vertus sans égale,Et selon la commune voixAyant su raffiner‖ sur l’amour conjugale.Il n’était bruit que d’elle‖ et de sa chasteté :On l’allait voir par rareté :C’était l’honneur du sexe :‖ heureuse sa patrie :Chaque Mère à sa Bru‖ l’alléguait pour patron ;Chaque Époux la prônait‖ à sa Femme chérie ;D’elle descendent ceux‖ de la Prudoterie,Antique et célèbre maison.Son Mari l’aimait d’amour folle.Il mourut. De dire comment,Ce serait un détail frivole ;Il mourut, et son testamentN’était plein que de legs‖ qui l’auraient consolée,Si les biens réparaient‖ la perte d’un MariAmoureux autant que chéri.Mainte Veuve pourtant‖ fait la déchevelée,Qui n’abandonne pas‖ le soin du demeurant,Et du bien qu’elle aura‖ fait le compte en pleurant.Celle-ci par ses cris‖ mettait tout en alarme ;Celle-ci faisait un vacarme,Un bruit, et des regrets‖ à percer tous les cœurs ;Bien qu’on sache qu’en ces malheursDe quelque désespoir‖ qu’une âme soit atteinte,La douleur est toujours‖ moins forte que la plainte,Toujours un peu de faste‖ entre parmi les pleurs.Chacun fit son devoir‖ de dire à l’affligée,Que tout a sa mesure,‖ et que de tels regretsPourraient pécher par leur excès :Chacun rendit par là‖ sa douleur rengregée.Enfin ne voulant plus‖ jouir de la clartéQue son Époux avait perdue,Elle entre dans sa tombe,‖ en ferme volontéD’accompagner cette ombre‖ aux enfers descendue.Et voyez ce que peut‖ l’excessive amitié ;(Ce mouvement aussi‖ va jusqu’à la folie)Une Esclave en ce lieu‖ la suivit par pitié,Prête à mourir de compagnie.Prête, je m’entends bien ;‖ c’est-à-dire en un mot,N’ayant examiné‖ qu’à demi ce complot,Et jusques à l’effet‖ courageuse et hardie.L’Esclave avec la Dame‖ avait été nourrie.Toutes deux s’entraimaient,‖ et cette passionÉtait crue avec l’âge‖ au cœur des deux femelles :Le Monde entier à peine‖ eût fourni deux modèlesD’une telle inclination.

Comme l’Esclave avait‖ plus de sens que la Dame,Elle laissa passer‖ les premiers mouvements,Puis tâcha, mais en vain,‖ de remettre cette âmeDans l’ordinaire train‖ des communs sentiments.Aux consolations‖ la Veuve inaccessible,S’appliquait seulement‖ à tout moyen possibleDe suivre le Défunt‖ aux noirs et tristes lieux :Le fer aurait été‖ le plus court et le mieux,Mais la Dame voulait‖ paître encore ses yeuxDu trésor qu’enfermait la bière,Froide dépouille, et pourtant chère.C’était là le seul alimentQu’elle prît en ce monument.La faim donc fut celle des portesQu’entre d’autres de tant de sortes,Nôtre Veuve choisit‖ pour sortir d’ici-bas.Un jour se passe, et deux‖ sans autre nourritureQue ses profonds soupirs,‖ que ses fréquents hélas,Qu’un inutile et long murmure,Contre les Dieux, le sort,‖ et toute la nature.Enfin sa douleur n’omit rien,Si la douleur‖ doit s’exprimer si bien.

Encore un autre mort‖ faisait sa résidenceNon loin de ce tombeau,‖ mais bien différemment,Car il n’avait pour monumentQue le dessous d’une potence.Pour exemple aux voleurs‖ on l’avait là laissé.Un Soldat bien récompenséLe gardait avec vigilance.Il était dit par OrdonnanceQue si d’autres voleurs,‖ un parent, un amiL’enlevaient, le Soldat‖ nonchalant, endormi,Remplirait aussitôt sa place.C’était trop de sévérité ;Mais la publique utilitéDéfendait que l’on fit‖ au Garde aucune grâce.Pendant la nuit il vit‖ aux fentes du tombeauBriller quelque clarté,‖ spectacle assez nouveau.Curieux il y court,‖ entend de loin la DameRemplissant l’air de ses clameurs.Il entre, est étonné,‖ demande à cette femme,Pourquoi ces cris, pourquoi ces pleurs,Pourquoi cette triste musique,Pourquoi cette maison‖ noire et mélancolique ?Occupée à ses pleurs,‖ à peine elle entenditToutes ces demandes frivoles,Le mort pour elle y répondit ;Cet objet sans autres parolesDisait assez par quel malheurLa Dame s’enterrait‖ ainsi toute vivante.Nous avons fait serment,‖ ajouta la Suivante,De nous laisser mourir‖ de faim et de douleur.Encor que le Soldat‖ fût mauvais Orateur,Il leur fit concevoir‖ ce que c’est que la vie.La Dame cette fois‖ eut de l’attention ;Et déjà l’autre passionSe trouvait un peu ralentie.Le temps avait agi.‖ Si la foi du serment,Poursuivit le Soldat,‖ vous défend l’aliment,Voyez-moi manger seulement,Vous n’en mourrez pas moins.‖ Un tel tempéramentNe déplut pas aux deux femelles.Conclusion qu’il obtint d’ellesUne permission‖ d’apporter son souper ;Ce qu’il fit ; et l’Esclave‖ eut le cœur fort tentéDe renoncer dès lors‖ à la cruelle envieDe tenir au mort compagnie.Madame, ce dit-elle,‖ un penser m’est venu :Qu’importe à votre Époux‖ que vous cessiez de vivre ?Croyez-vous que lui-même‖ il fût homme à vous suivre,Si par votre trépas‖ vous l’aviez prévenu ?Non Madame, il voudrait‖ achever sa carrière.La nôtre sera longue‖ encor si nous voulons.Se faut-il à vingt ans‖ enfermer dans la bière ?Nous aurons tout loisir‖ d’habiter ces maisons.On ne meurt que trop tôt ;‖ qui nous presse ? attendons ;Quant à moi je voudrais‖ ne mourir que ridée.Voulez-vous emporter‖ vos appas chez les morts ?Que vous servira-t-il‖ d’en être regardée ?Tantôt en voyant les trésorsDont le Ciel prit plaisir‖ d’orner votre visage,Je disais, hélas ! c’est dommage,Nous-mêmes nous allons‖ enterrer tout cela.À ce discours flatteur‖ la Dame s’éveilla.Le Dieu qui fait aimer‖ prit son temps ; il tiraDeux traits de son carquois ;‖ de l’un il entamaLe Soldat jusqu’au vif ;‖ l’autre effleura la Dame :Jeune et belle elle avait‖ sous ses pleurs de l’éclat,Et des gens de goût délicatAuraient bien pu l’aimer,‖ et même étant leur femmeLe Garde en fut épris :‖ les pleurs et la pitié,Sorte d’amour ayant ses charmes,Tout y fit : une belle‖ alors qu’elle est en larmesEn est plus belle de moitié.Voilà donc notre Veuve‖ écoutant la louange,Poison qui de l’amour‖ est le premier degré ;La voilà qui trouve à son gréCelui qui le lui donne ;‖ il fait tant qu’elle mange,Il fait tant que de plaire,‖ et se rend en effetPlus digne d’être aimé‖ que le mort le mieux fait.Il fait tant enfin qu’elle change ;Et toujours par degrés,‖ comme l’on peut penser :De l’un à l’autre il fait‖ cette femme passer ;Je ne le trouve pas étrange :Elle écoute un Amant,‖ elle en fait un Mari ;Le tout au nez du mort‖ qu’elle avait tant chéri.Pendant cet hyménée‖ un voleur se hasardeD’enlever le dépôt‖ commis aux soins du Garde.Il en entend le bruit ;‖ il y court à grands pas ;Mais en vain, la chose était faite.Il revient au tombeau‖ conter son embarras,Ne sachant où trouver retraite.L’Esclave alors lui dit‖ le voyant éperdu :L’on vous a pris votre pendu ?Les Lois ne vous feront,‖ dites-vous, nulle grâce ?Si Madame y consent‖ j’y remédîrai bien.Mettons nôtre mort en la place,Les passants n’y connaîtront rien.La Dame y consentit.‖ Ô volages femelles !La femme est toujours femme ;‖ il en est qui sont belles,Il en est qui ne le sont pas.S’il en était d’assez fidèles,Elles auraient assez d’appas.

Prudes vous vous devez‖ défier de vos forces.Ne vous vantez de rien.‖ Si votre intentionEst de résister aux amorces,La nôtre est bonne aussi ;‖ mais l’exécutionNous trompe également ;‖ témoin cette Matrone.Et n’en déplaise au bon Pétrone,Ce n’était pas un fait‖ tellement merveilleux,Qu’il en dût proposer‖ l’exemple à nos neveux.Cette Veuve n’eut tort‖ qu’au bruit qu’on lui vit faire,Qu’au dessein de mourir‖ mal conçû, mal formé ;Car de mettre au patibulaire,Le corps d’un mari tant aimé,Ce n’était pas peut-être‖ une si grande affaire.Cela lui sauvait l’autre ;‖ et tout considéré,Mieux vaut Goujat debout,‖ qu’Empereur enterré.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
12[abab] 12[abba] 31[aa] 1[abaab] 1[aabba] 1[aaa] 2[ababb] 1[abbaa] 1[aabab] 1[ababa]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (127 de 12, 68 de 8, 1 de 10)· profil 8, 4+6, 6+6
Mots à la rime
a rebattu / choisis-tu masculine, classiqueb guise / entreprise féminine, classiquec d’écrits / esprits masculine, classiqued Matrone / Pétrone féminine, classiquee infinie / rajeunie féminine, classiquea autrefois / voix masculine, classiqueb égale / conjugale féminine, classiquec chasteté / rareté masculine, classiqued patrie / chérie / Prudoterie féminine, classiquee patron / maison masculine, classiquef folle / frivole féminine, classiqueg comment / testament masculine, classiqueh consolée / déchevelée féminine, classiquei Mari / chéri masculine, classiquej demeurant / pleurant masculine, classiquek alarme / vacarme féminine, classiquel cœurs / malheurs / pleurs masculine, classiquem atteinte / plainte féminine, classiquen l’affligée / rengregée féminine, classiqueo regrets / excès masculine, classiquep clarté / volonté masculine, classiqueq perdue / descendue féminine, classiquer amitié / pitié masculine, classiques folie / compagnie féminine, classiquet mot / complot masculine, classiqueu hardie / nourrie féminine, classiquev passion / inclination masculine, classiquew femelles / modèles féminine, classiquea Dame / âme féminine, classiqueb mouvements / sentiments masculine, classiquec inaccessible / possible féminine, classiqued lieux / mieux / yeux masculine, classiquee bière / chère féminine, classiquef aliment / monument masculine, classiqueg portes / sortes féminine, classiqueh d’ici-bas / hélas masculine, classiquei nourriture / murmure / nature féminine, classiquej rien / bien masculine, classiquea résidence / potence féminine, classiqueb différemment / monument masculine, classiquec laissé / récompensé masculine, classiqued vigilance / Ordonnance féminine, classiquee ami / endormi masculine, classiquef place / grâce féminine, classiqueg sévérité / utilité masculine, classiqueh tombeau / nouveau masculine, classiquei Dame / femme féminine, classiquej clameurs / pleurs masculine, classiquek musique / mélancolique féminine, classiquel entendit / répondit masculine, classiquem frivoles / paroles féminine, classiquen malheur / douleur / Orateur masculine, classiqueo vivante / Suivante féminine, classiquep vie / ralentie féminine, classiqueq l’attention / passion masculine, classiquer serment / l’aliment masculine, classiques seulement / tempérament masculine, classiquet femelles / d’elles féminine, classiqueu souper / tenté masculine, classiquev envie / compagnie féminine, classiquew venu / prévenu masculine, classiquex vivre / suivre féminine, classiquey carrière / bière féminine, classiquez voulons / maisons / attendons masculine, non classiquea ridée / regardée féminine, classiqueb morts / trésors masculine, classiquec visage / dommage féminine, classiqued cela / s’éveilla masculine, classiquee tira / entama masculine, classiqueg l’éclat / délicat masculine, classiqueh pitié / moitié masculine, classiquei charmes / larmes féminine, classiquej louange / mange féminine, classiquek degré / gré masculine, classiquel effet / fait masculine, classiquem change / étrange féminine, classiquen penser / passer masculine, classiquep hasarde / Garde féminine, classiqueq pas / embarras masculine, classiquer faite / retraite féminine, classiques éperdu / pendu masculine, classiquet grâce / place féminine, classiqueu bien / rien masculine, classiquev femelles / belles / fidèles féminine, classiquew pas / d’appas masculine, classiquea forces / amorces féminine, classiqueb intention / l’exécution masculine, classiqued merveilleux / neveux masculine, classiquee faire / patibulaire / affaire féminine, classiquef formé / aimé masculine, classiqueg considéré / enterré masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

196 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fables, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1868· numérisation Project Gutenberg· Sources