Œuvres diverses I, 1658‑1694· Élégies
ÉLÉGIE V. A Clymène
J'avois cru jusqu'ici‖ bien connoître l'amour.Je me trompois, Clymène ;‖ et ce n'est que d'un jourQue je sais à quel point‖ peuvent monter ses peines.Non pas qu'ayant brûlé‖ pour beaucoup d'inhumaines,Un esclavage dur‖ ne m'ait assujetti ;Mais je compte pour rien‖ tout ce que j'ai senti.Des douleurs qu'on endure‖ en servant une belleJe n'avois pas encor‖ souffert la plus cruelle.La jalousie aux yeux‖ incessamment ouverts,Monstre toujours fécond‖ en fantômes divers,Jusque-là, grâce aux dieux,‖ n'en avoit pu produireQue mon cœur eût trouvés‖ capables de lui nuire.Pour les autres tourments,‖ ils m'étoient fort communs :Je nourrissois chez moi‖ les soucis importuns,La folle inquiétude‖ en ses plaisirs légère,Des lieux où l'on la porte‖ hôtesse passagère ;J'y nourrissois encor‖ les désirs sans espoir,Les soins toujours veillants,‖ le chagrin toujours noir,Les peines que nous cause‖ une éternelle absence.Tous ces poisons mêlés‖ composoient ma souffrance ;La jalousie y joint‖ à présent son ennui.Hélas ! je ne connois‖ l'amour que d'aujourd'hui.Un mal qui m'est nouveau‖ s'est glissé dans mon âme ;Je meurs. Ah ! si c'étoit‖ seulement de ma flamme !Si je ne périssois‖ que par mon seul tourment !Mais le vôtre me perd :‖ Clymène, un autre amant,Même après son trépas,‖ vit dans votre mémoire.Il y vivra longtemps ;‖ vos pleurs me le font croire.Un mort a dans la tombe‖ emporté votre foi !Peut-être que ce mort‖ sut mieux aimer que moi.Certes ! il en donna‖ des marques bien certaines,Quand pour le soulager‖ de l'excès de ses peines,Vous lui voulûtes bien‖ conseiller, par pitié,De réduire l'amour‖ aux termes d'amitié.Il vous crut ; et pour moi,‖ je n'ai d'obéissanceQue quand on veut que j'aime‖ avecque violence.Tant d'ardeur semblera‖ condamnable à vos yeux ;Mais n'aimez plus ce mort,‖ et vous jugerez mieux.Comment ne l'aimer plus ?‖ on y songe à toute heure,On en parle sans cesse,‖ on le plaint, on le pleure ;Son bonheur avec lui‖ ne saurait plus vieillir :Je puis vous offenser ;‖ il ne peut plus faillir.O trop heureux amant !‖ ton sort me fait envie.Vous l'appelez ami :‖ je crois qu'en votre vieVous n'en fîtes un seul‖ qui le fût à ce point.J'en sais qui vous sont chers,‖ vous ne m'en parlez point :Pour celui-ci, sans cesse‖ il est dans votre bouche.Clymène, je veux bien‖ que sa perte vous touche ;Pleurez-la, j'y consens :‖ ce regret est permis ;Mais ne confondez point‖ l'amant et les amis.Votre cœur juge mal‖ du motif de sa peine ;Ces pleurs sont pleurs d'amour :‖ je m'y connois, Clymène.Des amis si bien faits‖ méritent, entre nous,Que sous le nom d'amants‖ ils soient pleures par vous.Ne déguisez donc plus‖ la cause de vos larmes ;Avouez que ce mort‖ eut pour vous quelques charmes.Il joignoit les beautés‖ de l'esprit et du corps :Ce n'étoient cependant‖ que ses moindres trésors ;Son âme l'emportoit.‖ Quoiqu'on prise la mienne,Je la réformerais‖ de bon cœur sur la sienne.Exceptez-en un point‖ qui fait seul tous mes biens :Je ne changerois pas‖ mes feux contre les siens.Puisqu'il n'étoit qu'ami,‖ je le surpasse en zèle ;Et mon amour vaut bien‖ l'amitié la plus belle.Je n'en puis relâcher.‖ N'engagez point mon cœurA tenter les moyens‖ d'en être le vainqueur :Je me l'arracherais ;‖ et vous en seriez cause.Moi cesser d'être amant !‖ et puis-je être autre chose ?Puis-je trouver en vous‖ ce que j'ai tant loué.Et vouloir pour ami‖ sans plus être avoué ?Non, Clymène, ce bien,‖ encor qu'inestimable,N'a rien de votre part‖ qui me soit agréable :D'une autre que de vous‖ je pourrais l'accepter ;Mais quand vous me l'offrez,‖ je dois le rejeter.Il ne m'importe pas‖ que d'autres en jouissent ;Gardez votre présent‖ à ceux qui me haïssent :Aussi bien ne m'est-il‖ réservé qu'à demi.Dites, me traitez-vous‖ encor comme un ami ?Tâchez-vous de guérir‖ mon cœur de sa blessure ?On dirait que ma mort‖ vous semble trop peu sûre.Depuis que je vous vois,‖ vous m'offrez tous les joursQuelque nouveau poison‖ forgé par les Amours.C'est tantôt un clin d'œil,‖ un mot, un vain sourire,Un rien ; et pour ce rien‖ nuit et jour je soupire !L'ai-je à peine obtenu,‖ vous y joignez un malQu'après moi l'on peut dire‖ à tous amants fatal.Vous me rendez jaloux ;‖ et de qui ? Quand j'y songe,Il n'est excès d'ennuis‖ où mon cœur ne se plonge.J'envie un rival mort !‖ M'ajoutera-t-on foi,Quand je dirai qu'un mort‖ est plus heureux que moi ?Cependant il est vrai.‖ Si mes tristes penséesVous sont avec quelque art‖ sur le papier tracées,Cléandre, dites-vous,‖ avoit cet art aussi.Si par de petits soins‖ j'exprime mon souci,Il en faisoit autant,‖ mais avec plus de. grace.Enfin, si l'on vous croit,‖ en rien je ne le passe.Vous vous représentez‖ tout ce qui vient de lui,Tandis que dans mes yeux‖ vous lisez mon ennui.Ce n'est pas tout encor ;‖ vous voulez que je voieSon portrait, où votre âme‖ a renfermé sa joie.Remarquez, me dit-on,‖ cet air rempli d'attraits :J'en remarque après vous‖ jusques aux moindres traits.Je fais plus : je les loue,‖ et souffre que vos larmesArrosent à mes yeux‖ ce portrait plein de charmes.Quelquefois je vous dis :‖ C'est trop parler d'un mort.A peine on s'en est tu,‖ qu'on en reparle encor.Je porte, dites-vous,‖ malheur à ceux que j'aime :Le ciel, dont la rigueur‖ me fut toujours extrême,Leur fait, à tous la guerre,‖ et sa haine pour moiS'étendra sur quiconque‖ engagera ma foi.Mon amitié n'est pas‖ un sort cligne d'envie :Cléandre, tu le sais,‖ il t'en coûte la vie.Hélas ! il m'a long-temps‖ aimée éperdument :En présence des dieux‖ il en faisoit serment.Je n'ai réduit son feu‖ qu'avec beaucoup de peine.Si vous l'avez réduit,‖ avouez-moi, Clymène,Que le mien, dont l'ardeur‖ augmente tous les jours,Mieux que celui d'un mort‖ mérite vos amours.
Versification
- Forme
- 1 distiques (distiques)
- Rimes
- 59((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distiques
- Mots à la rime
- a l'amour / jour masculine, classiqueb peines / d'inhumaines féminine, classiquec assujetti / senti masculine, classiqued belle / cruelle féminine, classiquee ouverts / divers masculine, classiquef produire / nuire féminine, classiqueg communs / importuns masculine, classiqueh légère / passagère féminine, classiquei espoir / noir masculine, classiquej absence / souffrance féminine, classiquek ennui / d'aujourd'hui masculine, classiquel âme / flamme féminine, classiquem tourment / amant masculine, classiquen mémoire / croire féminine, classiqueo foi / moi masculine, classiquep certaines / peines féminine, classiqueq pitié / d'amitié masculine, classiquer d'obéissance / violence féminine, classiques yeux / mieux masculine, classiquet heure / pleure féminine, classiqueu vieillir / faillir masculine, classiquev envie / vie féminine, classiquew point masculine, classiquex bouche / touche féminine, classiquey permis / amis masculine, classiquez peine / Clymène féminine, classiquea nous / vous masculine, classiqueb larmes / charmes féminine, classiquec corps / trésors masculine, classiqued mienne / sienne féminine, classiquee biens / siens masculine, classiquef zèle / belle féminine, classiqueg cœur / vainqueur masculine, classiqueh cause / chose féminine, classiquei loué / avoué masculine, classiquej qu'inestimable / agréable féminine, classiquek l'accepter / rejeter masculine, classiquel jouissent / haïssent féminine, classiquem demi / ami masculine, classiquen blessure / sûre féminine, classiqueo jours / Amours masculine, classiquep sourire / soupire féminine, classiqueq mal / fatal masculine, classiquer songe / plonge féminine, classiquet pensées / tracées féminine, classiqueu aussi / souci masculine, classiquev grace / passe féminine, classiquew lui / ennui masculine, classiquex voie / joie féminine, classiquey d'attraits / traits masculine, classiquea mort / encor masculine, non classiqueb j'aime / extrême féminine, classiquec moi / foi masculine, classiqued d'envie / vie féminine, classiquee éperdument / serment masculine, classiqueg jours / amours masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
118 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1876· numérisation gallica.bnf.fr· Sources