Œuvres diverses Ii, 1656‑1696· Lettres de la fontaine à sa femme
V. A la même
SUITE DU MÊME VOYAGE
A Limoges, ce 12 septembre 1663
Même elle est en une postureToute prête à prendre l'essor ;Un pied dans l'air,‖ à chaque main un cor,Légère et déployant les ailes,Comme allant porter les nouvellesDes actions de Richelieu,Cardinal, duc et demi-dieu :Telle enfin qu'elle devoit êtrePour bien servir un si bon maître ;Car tant moins elle a de loisir,Tant plus on lui fait de plaisir.
L'un toutefois‖ de son destin soupire,L'autre paroît‖ un peu moins mutiné.Heureux captifs !‖ si cela se peut direD'un marbre dur‖ et d'un homme enchaîné.
Je ne voudrais‖ être ni l'un ni l'autrePour embellir‖ un séjour si charmant ;En d'autres cas,‖ votre sexe et le nôtreDe l'un des deux‖ se pique également.
Nous nous piquons‖ d'être esclaves des dames ;Vous vous piquez‖ d'être marbres pour nous ;Mais c'est en vers,‖ où les fers et les flammesSont fort communs‖ et n'ont rien que de doux.
Qu'on ne se plaigne pas‖ que la chose ait étéImparfaite trouvée,Le prix en est plus grand,‖ l'auteur plus regrettéQue s'il l'eût achevée.
De quoi je ne lui sais‖ aucunement bon gré ;Car d'autres gens m'ont dit‖ qu'ils avoient admiréCe degré,Et qu'il est de marbre jaspé.
Pour la plupart environ grandsComme des miroirs de toilette ;Si nous eussions eu plus de temps,Moins de hâte, une autre interprète,Je vous dirois de quelles gens.
Et dans l'art de niveler,L'auteur de ce saint JérômeDevoit sans doute excellerSur tous les gens du royaume.
Elle est de pièces de rapport,Et chaque pièce est un trésor ;Car ce sont toutes pierres fines,Agates, jaspe et cornalines,Pierres de prix, pierres de nom,Pierres d'éclat et de renom :Voilà bien de la pierrerie.Considérez que de ma vieJe n'ai trouvé d'objet‖ qui fût si précieux.Ce qu'on prise aux tapis‖ de Perse et de Turquie,Fleurons, compartiments,‖ animaux, broderie,Tout cela s'y présente aux yeux.L'aiguille et le pinceau‖ ne rencontrent pas mieux.J'en admirai chaque figure ;Et qui n'admireroit‖ ce qui naît sous les cieux ?Le savoir de Pallas,‖ aidé de la teinture,Cède au caprice heureux‖ de la simple nature :Le hasard produit des morceauxQue l'art n'a plus qu'à joindre,‖ et qui font sans peintureDes modèles parfaits‖ de fleurons et d'oiseaux.
Et pour dire en un mot,‖ la reine des agates.
Des tords où le soleil‖ commence sa carrière.
Ce palais si fameux‖ des princes de Florence,Riche et brillant séjour‖ de la magnificence ;Le trésor de Saint-Marc ;‖ celui dont les FrançoisRecommandent la garde‖ aux cendres de leurs rois ;Les vastes magasins‖ dont le sérail abonde,Magasins enrichis‖ des dépouilles du monde ;Jule enfin n'eut jamais‖ rien de plus précieux.
Saint-Denis, et Saint-Marc,‖ le palais du grand-duc,L'hôtel de Mazarin,‖ le sérail du grand Turc,N'ont rien, à ce qu'on dit,‖ de plus considérable.Je me suis informé‖ du prix de cette table :Voulez-vous le savoir ?‖ Mettez cent mille écus,Doublez-les, ajoutez‖ cent autres par-dessus ;Le produit en sera‖ la valeur véritable.
Comme au soir, lorsque l'ombre‖ arrive en un séjour,Ou lorsqu'il n'est plus nuit,‖ et n'est pas encor jour.
Mânes du grand Armand,‖ si ceux qui ne sont plusPeuvent goûter encor‖ des honneurs superflus,Recevez ce tribut‖ de la moindre des Muses.Jadis de vos bontés‖ ses sœurs étoient confuses ;Aussi n'a-t-on point, vu‖ que d'un silence ingratPhébus de vos bienfaits‖ ait étouffé l'éclat.Ses enfants ont chanté‖ les pertes de l'Ibère,Et le destin forcé‖ de nous être prospère,Partout où vos conseils,‖ plus craints que le dieu Mars,Ont porté la terreur‖ de nos fiers étendards ;Ils ont représenté‖ les vents et la fortuneVainement indignés‖ du tort fait à Neptune,Quand vous tîntes ce dieu‖ si longtemps enchaîné.Le rempart qui couvroit‖ un peuple mutiné,Nos voisins envieux‖ de notre diadème,Et les rois de la mer,‖ et la mer elle-même,Ne purent arrêter‖ le cours de vos efforts.La Seine vous revit‖ triomphant sur ses bords.Que ne firent alors‖ les peuples du Permesse !On leur ouït chanter‖ vos faits, votre sagesse,Vos projets élevés,‖ vos triomphes divers ;Le son en dure encore‖ aux bouts de l'univers.Je n'y puis ajouter‖ qu'une simple prière :Que la nuit d'aucun temps‖ ne borne la carrièreDe ce renom si beau,‖ si grand, si glorieux !Que Flore et les Zéphyrs‖ ne bougent de ces lieux ;Qu'ainsi que votre nom‖ leur beauté soit durable ;Que leur maître ait le sort‖ à ses vœux favorable ;Qu'il vienne quelquefois‖ visiter ce séjour,Et soit toujours content‖ du prince et de la cour !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 31[aa] 7[abab] 1[ababa] 1[abba] 1[aabba]
- Mètre
- Vers de 12, 8 et 10 syllabes (61 de 12, 27 de 8, 13 de 10, 4 de 7, 2 de 6, 1 de 3)· profil 6, 7, 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a l'essor / cor masculine, classiqueb ailes / nouvelles féminine, classiquec Richelieu / demi-dieu masculine, classiqued être / maître féminine, classiquee loisir / plaisir masculine, classiquea soupire / dire féminine, classiqueb mutiné / enchaîné masculine, classiquea l'autre / nôtre féminine, classiqueb charmant / également masculine, classiquea dames / flammes féminine, classiqueb nous / doux masculine, classiquea été / regretté masculine, classiqueb trouvée / achevée féminine, classiquea gré / admiré masculine, classiqueb degré / jaspé masculine, classiquea grands / temps / gens masculine, classiqueb toilette / interprète féminine, classiquea niveler / exceller masculine, classiqueb Jérôme / royaume féminine, classiquea rapport / trésor masculine, classiqueb fines / cornalines féminine, non classiquec nom / renom masculine, classiqued pierrerie / vie féminine, classiquee précieux / yeux masculine, classiquef Turquie / broderie féminine, classiqueg mieux / cieux masculine, classiqueh figure / teinture féminine, classiquei nature / peinture féminine, classiquej morceaux / d'oiseaux masculine, classiquea Florence / magnificence féminine, classiqueb François / rois masculine, classiquec abonde / monde féminine, classiquea grand-duc / Turc masculine, classiqueb considérable / table / véritable féminine, assonantec écus / par-dessus masculine, classiquea séjour / jour masculine, classiquea plus / superflus masculine, classiqueb Muses / confuses féminine, classiquec ingrat / l'éclat masculine, classiqued l'Ibère / prospère féminine, classiquee Mars / étendards masculine, classiquef fortune / Neptune féminine, classiqueg enchaîné / mutiné masculine, classiqueh diadème / elle-même féminine, classiquei efforts / bords masculine, classiquej Permesse / sagesse féminine, classiquek divers / l'univers masculine, classiquel prière / carrière féminine, classiquem glorieux / lieux masculine, classiquen durable / favorable féminine, classiqueo séjour / cour masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.5
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1876· numérisation gallica.bnf.fr· Sources