Les Épaves, 1876· Les automnales
V. À Théophile Gautier
Poète ! ta ferveur‖ fait grande ta mémoire.Absorbé tout entier‖ dans ton culte béni,Tu préféras la Muse‖ à tout, même à la gloire,Maître ! qui dans ton art‖ égalas Cellini.
Amours, honneurs, trésors,‖ tout ce que l'homme envie,Moins qu'un beau vers touchaient‖ ton cœur épris du beau.A tout indifférent,‖ tu passas dans la vieL'âme et les yeux fixés‖ sur l'idéal flambeau.
Tu ne savais rien voir‖ qu'au jour de sa lumière ;Tu voulais beau le bien‖ et belle la vertu.Diamant affranchi‖ de sa gangue première,Le vrai ne te charmait‖ que de beauté vêtu.
Des rythmes d'or portant‖ allègrement la chaîne,Tu ciselais en vers‖ ton rêve et ton ardeur.Ton esprit pur de fiel‖ ne connut qu'une haine,Cette haine du Mal‖ que trahit sa laideur.
Comme l'abeille au lys,‖ l'expression heureuse,Rimes et mots ailés,‖ accourait à ta voix.L'image éblouissait‖ dans ta strophe nombreuse,Mes mètres se teignaient‖ de pourpre sous tes doigts.
Le nombre et la couleur,‖ le rythme au long vocableÉpousaient dans ton vers‖ la ligne au fier contour.La forme avait ton culte,‖ ô poète impeccable !Et de ses dons la forme‖ a payé ton amour.
Artiste exquis, tu fus‖ un ouvrier modèle :Patient, obstiné,‖ tendant sans cesse au mieux,Ta pensée et ton cœur,‖ sous ton pinceau fidèle,En de vivants tableaux‖ se traduisaient aux yeux.
Ta parole peignait ;‖ pour toi l'inexprimableN'existait pas ; les mots‖ t'obéissaient, soumis.Mais sévère à toi seul,‖ Maître ! ta force aimableAccueillait tout effort‖ de ses bravos amis.
Dans tes savantes mains‖ la plume du critiqueConseillait sans blesser.‖ Ta clémente équitéSavait mêler l'éloge‖ au blâme sympathique :Tu fus doux dans ta force‖ et grand dans ta bonté.
Et tu pars, et la tombe‖ a clos ta destinée ;Mais de la lice au moins‖ tu sors ayant vaincu.Tu peux croiser tes bras,‖ ton œuvre est terminée,Maître ! et tu n'es pas mort,‖ toi, sans avoir vécu !
Comme un fleuve dont l'eau‖ féconde au loin les plages,Pars du sol des vivants‖ sans remords ni regrets :Tu laisses après toi‖ d'harmonieux feuillages ;L'oiseau du souvenir‖ chante dans ton cyprès.
La Muse romantique‖ au front ceint d'hyacinthe,Évoquant en son deuil‖ les chants où tu survis,Debout, veille sur toi,‖ dans l'attitude sainteD'une mère pleurant‖ au tombeau de son fils.
Près d'elle je viendrai‖ dans mes ferveurs discrètesMéditer sur ta tombe,‖ au pied des saules verts ;Et, visiteur pieux,‖ sur tes cendres muettes,Fleurs d'un cœur qui t'aima,‖ j'effeuillerai mes vers.
Versification
- Forme
- 13 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 13(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 13 quatrains
- Mots à la rime
- a mémoire / gloire féminine, classiqueb béni / Cellini masculine, classiquea envie / vie féminine, classiqueb beau / flambeau masculine, classiquea lumière / première féminine, classiqueb vertu / vêtu masculine, classiquea chaîne / haine féminine, classiqueb ardeur / laideur masculine, classiquea heureuse / nombreuse féminine, classiqueb voix / doigts masculine, classiquea vocable / impeccable féminine, classiqueb contour / amour masculine, classiquea modèle / fidèle féminine, classiqueb mieux / yeux masculine, classiquea l'inexprimable / aimable féminine, classiqueb soumis / amis masculine, classiquea critique / sympathique féminine, classiqueb équité / bonté masculine, classiquea destinée / terminée féminine, classiqueb vaincu / vécu masculine, classiquea plages / feuillages féminine, classiqueb regrets / cyprès masculine, classiquea d'hyacinthe / sainte féminine, classiqueb survis / fils masculine, classiquea discrètes / muettes féminine, classiqueb verts / vers masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poesies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1896· numérisation poesies.net· Sources