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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Épaves, 1876· Les automnales

IV. Le Bengali et le Rossignol

Auguste Lacaussade· strophes variées, octosyllabes, 179 vers

Le Bengali

Il était né dans la rizièreQui borde l'étang de Saint-Paul.Heureux, il vivait de lumière,De chant libre et de libre vol.

Poète ailé de la savane,Du jour épiant les lueurs,Il disait l'aube diaphane,Bercé sur la fataque en fleurs.

Il hantait les gérofleriesAux belles grappes de corailEt, parmi les touffes fleuries,Lustrait au soleil son poitrail.

Il allait plongeant son bec rose,Au gré de son caprice errant,Dans le fruit blond de la jam-rose,Dans l'onde fraîche du torrent.

A midi, sous l'asile agresteDu ravin au vent tiède et doux,Ivre d'aise, il faisait la siesteAu bruit de l'eau sous les bambous.

Puis dans quelque source discrète,Bleu bassin sous l'ombrage épars,Baignant sa gorge violette,Il courait sur les nénuphars.

Quand l'astre au bord de mers s'incline,Empourprant l'horizon vermeil,Il descendait de la collinePour voir se coucher le soleil ;

Et sur le palmier de la grève,Et devant l'orbe radieux,Au vent du large qui se lève,Du jour il chantait les adieux ;

Et la nuit magnifique et douceD'étoiles remplissant l'éther,Il regagnait son lit de mousseSous les touffes du vétiver.

C'est là que l'oiseleur cupide,Le guettant dans l'obscurité,Ferma sur lui sa main rapideEt lui ravit la liberté.

Dès lors il subit l'esclavage.Un marin, chez nous étranger,L'emmena de son doux rivageSur mer avec lui voyager.

C'est ainsi qu'il connut la France.Quand il y vint, le jeune Été,Vêtu d'azur et d'espérance,Resplendissait dans sa beauté.

Partout, sur les monts, dans la plaine,Brillait un ciel oriental :L'exilé de l'île africaineSe crut sous un climat natal.

Mais vint l'automne aux froides brumes,La neige au loin blanchissant l'air ;Il sentit courir sous ses plumesLes âpres frissons de l'hiver.

Rêvant à l'île maternelleAux nuits tièdes comme les jours,Il mit sa tête sous son aile,Et s'endormit, et pour toujours !

C'était un enfant des rizières,Des champs de canne et de maïs :En proie aux bises meurtrières,Il mourut plein de son pays.

Le Rossignol

Il était né, lui, sous un chêne,Dans un buisson de frais lilas :Le bruit de la source prochaine,Le souffle embaumé de la plaineOnt bercé ses premiers ébats.

La nature à son brun corsageRefusa les riches couleurs ;Modeste et fauve est son plumage ;Mais il est roi par son ramage,Roi du peuple ailé des chanteurs.

Du printemps c'est lui le poète.L'hiver a-t-il fini son cours,Heureux de vivre et l'âme en fête,A la forêt longtemps muetteIl dit le réveil des beaux jours.

Ce n'est pas l'ardente lumièreQu'il veut sous des cieux azurés,Mais cette clarté printanièreQue verse en mai sur la clairièreL'aube rose ou les soirs dorés.

Ce n'est pas le torrent sauvageQui parle à son instinct chanteur,Mais le ruisseau qui sous l'ombrageMêle au murmure du feuillageSon onde au rythme inspirateur.

Quand le muguet de ses clochettesBlanchit l'herbe sous les grands bois,Caché dans les branches discrètes,Il remplit leurs vertes retraitesDes éclats vibrants de sa voix.

Quand de l'azur crépusculaireLe soir, à pas silencieux,Descend et couvre au loin la terre,Il chante l'ombre et son mystère,Il chante la beauté des cieux !

Quand d'astres d'or l'air s'illumine,Beaux lys au ciel épanouis,Allant du chêne à l'aubépine,Il charme de sa voix divineLe silence étoilé des nuits.

Telle il vivait sa vie heureuse,Oublieux des jours inconstants ;Et son âme mélodieuseVersait l'ivresse radieuseQui déborde en elle au printemps.

Printemps et bonheur, rien ne dure.O loi fatale ! après l'été,L'hiver à la bise âpre et dure ;Une cage au lieu de verdure !Des fers au lieu de liberté !

Un fils de mon île bénie,Poète errant, esprit pensif,Voyant la muette agonieDe ce grand maître en harmonie,Eut pitié du chanteur captif.

Il l'emmena sur nos rivages,Dans l'île aux monts bleus, au beau ciel,Rêvant pour lui, sur d'autres plages,De libres chants sous des feuillagesQue baigne un soleil éternel.

Peut-être voulait-il encoreDoter nos monts, doter nos bois,Nos soirs de lune et notre aurore,De ce barde au gosier sonoreEt des merveilles de sa voix.

Quand cet enfant du Nord prit terreChez nous, par la vague apporté,Sur notre rive hospitalière,Avec sa voix et la lumièreIl retrouva la liberté.

Ouvrant son aile délivréeEt fendant l'air, le prisonnier,L'œil ébloui, l'âme enivrée,Vint cacher sa fuite égaréeDans les branches d'un citronnier ;

Du citronnier de la ravine,Où la Source aux rochers boisésÉtend sa nappe cristalline :Frais Éden fait de paix divine,D'ombre et de rayons tamisés.

Autour de lui tout est silence,Onde et fraîcheur, brise et clarté :Ravi, soudain au ciel il lance,Avec son chant de délivrance,Son hymne à l'hospitalité.

Il dit la molle quiétudeDes bois, l'air suave et léger,Et l'astre dans sa plénitude,Et cette ombreuse solitude,Si douce aux yeux de l'étranger.

Il chante les eaux diaphanesOù le ciel aime à se mirer ;Il chante… et l'oiseau des savanesSe tait, blotti dans les lianes,Pour mieux l'entendre et l'admirer.

Hélas ! sous ce climat de flamme,Éperdu, d'accord en accordDe sa fièvre épuisant la gamme,Dans sa voix exhalant son âme,Parmi les fleurs il tomba mort !

Il était né sous le grand chêne,Dans un buisson de frais lilas.Le flot des jours au loin l'entraîne.La mort, dans une île africaine,Noir vautour, l'attendait, hélas !

Près de la Source aux blocs de laveRepose en paix, roi des chanteurs !Dans ce lieu sauvage et suave,Toi qui ne sus pas être esclave,Repose libre au sein des fleurs !

Instinct natal ! ô loi première !Que cher à tout être à l'endroitOù s'ouvrit au jour sa paupière !Le rossignol meurt de lumière,Le bengali mourut de froid.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
16(abab) 23(abaab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
23 quintils, 16 quatrains
Mots à la rime
a rizière / lumière féminine, classiqueb Saint-Paul / vol masculine, classiquea savane / diaphane féminine, équivalenteb lueurs / fleurs masculine, classiquea gérofleries / fleuries féminine, classiqueb corail / poitrail masculine, classiquea rose / jam-rose féminine, classiqueb errant / torrent masculine, classiquea agreste / sieste féminine, classiqueb doux / bambous masculine, classiquea discrète / violette féminine, classiqueb épars / nénuphars masculine, classiquea s'incline / colline féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea grève / lève féminine, classiqueb radieux / adieux masculine, classiquea douce / mousse féminine, classiqueb l'éther / vétiver masculine, classiquea cupide / rapide féminine, classiqueb l'obscurité / liberté masculine, classiquea l'esclavage / rivage féminine, classiqueb étranger / voyager masculine, classiquea France / d'espérance féminine, classiqueb Été / beauté masculine, classiquea plaine / africaine féminine, classiqueb oriental / natal masculine, classiquea brumes / plumes féminine, classiqueb l'air / l'hiver masculine, classiquea maternelle / aile féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquea rizières / meurtrières féminine, classiqueb maïs / pays masculine, classiquea chêne / prochaine / plaine féminine, classiqueb lilas / ébats masculine, classiquea corsage / plumage / ramage féminine, classiqueb couleurs / chanteurs masculine, classiquea poète / fête / muette féminine, classiqueb cours / jours masculine, classiquea lumière / printanière / clairière féminine, classiqueb azurés / dorés masculine, classiquea sauvage / l'ombrage / feuillage féminine, classiqueb chanteur / inspirateur masculine, classiquea clochettes / discrètes / retraites féminine, classiqueb bois / voix masculine, classiquea crépusculaire / terre / mystère féminine, classiqueb silencieux / cieux masculine, classiquea s'illumine / l'aubépine / divine féminine, classiqueb épanouis / nuits masculine, classiquea heureuse / mélodieuse / radieuse féminine, classiqueb inconstants / printemps masculine, classiquea dure / verdure féminine, classiqueb l'été / liberté masculine, classiquea bénie / agonie / harmonie féminine, classiqueb pensif / captif masculine, classiquea rivages / plages / feuillages féminine, classiqueb ciel / éternel masculine, classiquea encore / aurore / sonore féminine, classiquea terre / hospitalière / lumière féminine, classiqueb apporté / liberté masculine, classiquea délivrée / enivrée / égarée féminine, classiqueb prisonnier / citronnier masculine, classiquea ravine / cristalline / divine féminine, classiqueb boisés / tamisés masculine, classiquea silence / lance / délivrance féminine, classiqueb clarté / l'hospitalité masculine, classiquea quiétude / plénitude / solitude féminine, classiqueb léger / l'étranger masculine, classiquea diaphanes / savanes / lianes féminine, classiqueb mirer / l'admirer masculine, classiquea flamme / gamme / âme féminine, classiqueb accord / mort masculine, classiquea chêne / l'entraîne / africaine féminine, classiqueb lilas / hélas masculine, classiquea lave / suave / esclave féminine, classiqueb chanteurs / fleurs masculine, classiquea première / paupière / lumière féminine, classiqueb l'endroit / froid masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

179 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poesies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1896· numérisation poesies.net· Sources