Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Épaves, 1876· Les automnales

XI. La Mort de l’Oiseau Cardinal

Auguste Lacaussade· 4 distiquess, alexandrins, 86 vers

L'heure charmante, au vol‖ rapide, au souffle pur,Le crépuscule ouvrait‖ ses ailes dans l'azur.L'astre était descendu‖ derrière la montagne,Et du grand cap Bernard‖ l'ombre sur la campagneS'allongeait. Dans la rade,‖ à la crête des flotsLe soleil éteignait‖ l'or de ses javelots ;Et les barques au loin,‖ dans le couchant en flammes,Comme des cygnes noirs‖ se berçaient sur les lames ;Et l'ombre des beaux soirs,‖ de la plaine aux coteaux,Du vallon aux sommets,‖ de plateaux en plateauxMontait, enveloppant‖ de brunes mousselinesLes ondulations‖ fuyantes des collines ;Et partout, dans le ciel,‖ et sous les bois épais,L'ineffable silence‖ et l'ineffable paix…

Cependant, des pitons‖ ardus aux pics sublimesLa lumière expirante‖ illuminait les cimes,Et des arbres altiers‖ dont nos monts sont couverts,Molle et vague, dorait‖ encor les dômes verts.Sur un tamarinier‖ géant dont la racineEt le vaste feuillage‖ emplissaient la ravine,Un cardinal, l'oiseau‖ flamboyant, au bec noir,Se berçait en plein ciel‖ à la brise du soir.Dans la verte épaisseur‖ de l'arbre au large ombrageBrillait comme une fleur‖ de pourpre son corsage :L'écarlate poitrail‖ de l'hôte ailé des boisRévélait le chanteur‖ que révélait sa voix.Tourné vers le couchant,‖ enivré de lumière,Il chantait le soleil‖ dans la clarté dernière.Tandis que l'orbe d'or‖ à l'horizon baissait,Pour le voir de plus haut,‖ plus haut il s'élançait ;Et son bec, grand ouvert,‖ sur le mont et la plaineVersait l'hymne du soir‖ dont son âme était pleine,Hymne où le crépuscule,‖ éteignant ses couleurs,Mêlait aux rythmes clairs‖ ses mourantes pâleurs ;Et l'ombre se faisait‖ au ciel et sur la terre,Où de la nuit déjà‖ planait le grand mystère.Soudain, un coup de feu‖ dans l'azur retentit ;La voix se tut ; de branche‖ en branche s'abattitL'inoffensif oiseau‖ de la forêt paisible…Un chasseur attardé,‖ subitement visible,Surgit de la ravine.‖ — En ses doigts teints de sangPalpitait, tiède encor,‖ le chanteur innocent ;Et la main sacrilège‖ ouvrant la gibecière,Y mit l'oiseau de pourpre‖ ami de la lumière ;Puis, distrait et béat,‖ placide meurtrier,Il reprit de la plaine‖ à pas lourds le sentier.

J'étais jeune, oh ! bien jeune‖ encor. Ce drame agreste,Enfant, m'eut pour témoin.‖ Le souvenir m'en reste,Aujourd'hui comme alors,‖ vivant et douloureux.A travers les climats,‖ les jours, les ans nombreux,De mon passé lointain‖ quand j'évoquais l'histoire,Ce souvenir toujours‖ attrista ma mémoire.O révolte du Bien‖ que le cœur seul m'apprit !…Un doute amer dès lors‖ entra dans mon esprit ;Ma jeune conscience,‖ à tout jamais blessée,De pourquoi sans réponse‖ obséda ma pensée.Pourquoi le Mal ?… Pourquoi‖ la mort et la douleur ?…Pour s'étonner du Mal,‖ l'homme d'un lieu meilleurEst-il donc descendu ?‖… Que voit-il sur la terre ?…Aux triomphes du Mal‖ convive involontaire,Il s'indigne !… Ici, là,‖ partout, la cruauté !…De la création‖ absente est la bonté !Sourde à ses vains soupirs,‖ l'impassible NatureLivre en tous lieux aux forts‖ les faibles en pâture…Ainsi faite, la vie‖ est-elle un châtiment ?La rançon d'une chute ?‖… ou le pressentimentD'un monde autre et plus juste ?‖… Insolubles problèmes !Les cœurs en sont meurtris,‖ les fronts en restent blêmes.Pour moi, contre le Mal,‖ enfant, j'ai protesté,Et la mort d'un oiseau‖ m'a fait un révolté !

Harmonieux enfant‖ de ma douce vallée,Que de fois ma pitié‖ vers toi s'en est allée !De te plaindre pourtant,‖ ô chanteur ! j'avais tort.Las des jours, j'ai depuis,‖ frère ! envié ton sort.Foudroyé, tu tombas‖ de l'arbre au grand feuillage,Dans tout l'éclat, dans la‖ beauté de ton plumage,Le gosier plein de chants,‖ tourné vers le soleil,Et baigné des splendeurs‖ de son coucher vermeil.Dans ton œuvre d'oiseau‖ qui poursuit sa carrière,Pleine encor de rayons‖ s'est close ta paupière !…Heureux qui, comme toi,‖ de nul remords souillé,N'a pas vu, de ses dons‖ lentement dépouillé,Les tristesses de l'âge‖ et sa décrépitude ;Ni connu des longs jours‖ la lourde lassitude ;Qui, fidèle à son rôle‖ et fervent jusqu'au bout,Meurt jeune, foudroyé‖ dans sa force et debout !

Versification

Forme
4 distiquess (distiques)
Rimes
43((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
4 distiquess
Mots à la rime
a pur / l'azur masculine, classiqueb montagne / campagne féminine, classiquec flots / javelots masculine, classiqued flammes / lames féminine, classiquee coteaux / plateaux masculine, classiquef mousselines / collines féminine, classiqueg épais / paix masculine, classiquea sublimes / cimes féminine, classiqueb couverts / verts masculine, classiquec racine / ravine féminine, classiqued noir / soir masculine, classiquee ombrage / corsage féminine, classiquef bois / voix masculine, classiqueg lumière / dernière féminine, classiqueh baissait / s'élançait masculine, classiquei plaine / pleine féminine, classiquej couleurs / pâleurs masculine, classiquek terre / mystère féminine, classiquel retentit / s'abattit masculine, classiquem paisible / visible féminine, classiquen sang / innocent masculine, non classiqueo gibecière / lumière féminine, classiquep meurtrier / sentier masculine, classiquea agreste / reste féminine, classiqueb douloureux / nombreux masculine, classiquec l'histoire / mémoire féminine, classiqued m'apprit / esprit masculine, classiquee blessée / pensée féminine, classiquef douleur / meilleur masculine, classiqueg terre / involontaire féminine, classiqueh cruauté / bonté masculine, classiquei Nature / pâture féminine, classiquej châtiment / pressentiment masculine, classiquek problèmes / blêmes féminine, classiquel protesté / révolté masculine, classiquea vallée / allée féminine, classiqueb tort / sort masculine, classiquec feuillage / plumage féminine, classiqued soleil / vermeil masculine, classiquee carrière / paupière féminine, classiquef souillé / dépouillé masculine, classiqueg décrépitude / lassitude féminine, classiqueh bout / debout masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

86 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poesies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1896· numérisation poesies.net· Sources