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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Épaves, 1876· Les automnales

XII. Solus Eris

Réponse à Mme A.-M. Blanchecotte

Auguste Lacaussade· 26 quatrains, alexandrins, 104 vers

C’est quand le cœur se lasse, amoindri par la vie,
Quand on insulte son rêve et qu’on n’a plus la foi.
Nos défaillances font notre misanthropie.
Ne plus croire au passé, c’est ne plus croire en soi.Mme BLANCHECOTTE.

Il est en moi déjà‖ bien des tombes muettes,Il est en moi des morts‖ bien chèrement pleurés ;Mon âme à tous voilant‖ ses angoisses secrètes,Les visite, la nuit,‖ de ses pleurs ignorés.

Mais s'ils coulent, ces pleurs,‖ ils coulent en silence.Pour étouffer mes cris‖ j'ai bâillonné ma voix.L'oiseau que la vipère‖ a surpris sans défenseEt mordu, pour mourir‖ se cache au fond des bois.

Dans la forêt paisible‖ aux lumineux feuillageRestez, hôtes ailés‖ des printemps radieux !De la chantante arène‖ un de vous, avant l'âge,S'éloigne, implorant l'ombre‖ où se cloront ses yeux.

Aux cœurs blessés laissons‖ leur pénombre discrète,Respectons le silence‖ où leur pudeur se plaît.Chacun porte en son sein‖ quelque peine secrète ;La plus âpre souvent‖ est celle qui se tait.

Je n'ai point renié‖ mon passé ni mon rêve !Ce qu'une fois j'aimai,‖ je l'aimerai toujours ;Mais le dégoût m'a pris,‖ mais le cœur me soulève,Car j'ai trouvé mes dieux‖ moins hauts que mes amours !

Je renonce à ces dieux‖ dont je hais l'imposture.Nul ne trahira plus‖ mes vierges dévoûments.Pourquoi recommencer‖ et lécher sa torture,Comme un chien qui retourne‖ à ses vomissements ?

Répudions l'idole‖ et gardons nos croyances.Je me suis trompé d'heure,‖ et d'autel, et de lieu !Pour ne plus s'attarder‖ aux lâches défaillances,A d'ingrates erreurs‖ disons nous-même adieu.

Brillante de fraîcheur‖ comme une fleur mouillée,Notre âme, à son matin,‖ prête à tous ses candeurs.De ses espoirs ma vie‖ aujourd'hui dépouilléeOppose aux coups du sort‖ ses muettes pudeurs.

Se lamenter ! gémir !‖ — gémir pour qu'on nous plaigneOu subir résigné‖ les maux immérités !Non ! je n'accepte point‖ les coups dont mon cœur saigne !Je suis né, je mourrai‖ parmi les révoltés !

Dédaignant la pitié,‖ pour imposer l'estimeDe sa propre détresse‖ il faut sortir vainqueur !Si le monde en nous croit‖ briser une victime,Montrons-lui que la force‖ est du côté du cœur !

J'ai trop voulu, j'ai trop‖ attendu de la vie,Et je sais le mensonge‖ où j'accouplai ma foi.Je m'en vais du festin‖ la lèvre inassouvie :Les fruits que j'ai connus‖ n'étaient point faits pour moi !

Je ne veux plus d'un monde‖ aux idoles traîtresses !Préférant ma chimère‖ à ses réalités,J'ai repoussé la coupe‖ aux banales ivresses !Mon âme a soif d'amour‖ et non de voluptés !

Interrogeant mes jours,‖ penché sur mes ruines,Je le sens trop, des fleurs‖ de nos étés ardentsJ'ai perdu les parfums‖ et gardé les épines,Et mon cœur saigne ! — soit !‖ mais qu'il saigne en dedans !

N'étalons point aux yeux‖ nos vivaces blessures !Étouffons nos soupirs‖ sur nos lèvres en feu !Écrasons sur nos cœurs‖ l'aspic et ses morsures !Nos angoisses sans nom,‖ ne les crions qu'à Dieu !

Rentrons en nous, rentrons‖ nos vertus blasphémées !Voilons nos vœux déçus‖ des ombres du linceul !Couvrons d'un masque froid‖ nos pâleurs enflammées !Disons à notre esprit :‖ « Debout ! et marche seul ! »

Je l'ai fait ; et voici‖ que votre voix me blâme,Vous, la muse au doux verbe,‖ au front vêtu de noir.Mais en moi, sachez-le,‖ vous blâmez, ô belle âme !Un frère par l'épreuve‖ et par le désespoir.

Vous vous trompez : ma voix‖ n'a point raillé mes peines !Le sort n'a point glacé‖ mon cœur, il l'a bronzé.Je souffre comme vous,‖ mais, libre dans mes chaînes,Je souffre du malheur‖ d'être désabusé !

Vous vous trompez : les pieds‖ sur mes tendresses mortes,J'ai maudit, non raillé‖ qui m'a su torturer !J'ai crié dans l'angoisse‖ au Dieu des âmes fortes :Guérissez-moi d'aimer,‖ de croire et d'espérer !

J'ai trop cru, trop aimé !‖ — ce crime, je l'expie !Le doute après la foi !‖ la nuit après le jour !Mon idéal trompé‖ fait ma misanthropie !Ma haine — si c'est haine —‖ est fille de l'amour !

Ce que j'attends des jours,‖ ce n'est pas l'espérance,Mais l'ombre. — Eh ! que m'importe‖ à moi le væ soli !La solitude est douce‖ et bonne à ma souffrance :En attendant la mort,‖ j'y viens chercher l'oubli.

Qui ? moi ! me replonger‖ dans les mêmes détresses !Abdiquer mon orgueil‖ aux douloureux efforts !Non ! — Ne point triompher‖ de nos lâches tendresses,C'est aux faibles donner‖ raison contre les forts !

Je veux l'ombre et l'oubli,‖ — l'oubli des luttes vaines !Je ne veux plus souffrir‖ du mal dont j'ai souffert !D'un ardent idéal‖ n'embrasons plus nos veines !Autour de nous faisons‖ la nuit et le désert !

Solitudes des mers‖ aux horizons sans bornes,Sables maudits que brûle‖ un soleil destructeur,Espace désolés,‖ ô solitudes mornes !Qu'êtes-vous ? qu'êtes-vous‖ près du désert du cœur ?

Eh bien, je te préfère‖ encore aux foules vides,Désert du cœur ! désert‖ par Dieu seul visité !Si l'on n'y peut guérir‖ ses blessures livides,On en meurt dans tes bras,‖ austère Liberté !…

Compatissante amie,‖ âme éprouvée et douce,Vous dites vrai, vivons !‖ la vie est un devoir.Vivons !… mais vos espoirs,‖ ma raison les repousse !Je puis encor donner,‖ mais non plus recevoir !

Écoutez de la Muse‖ en vous la voix sereine ;Moi, je suis de mon cœur‖ le stoïque conseil.Jeune et calme, restez‖ dans la brûlante arène !Restez ! — Je ne veux plus‖ de ma place au soleil !

Versification

Forme
26 quatrains (quatrains)
Rimes
26(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
26 quatrains
Mots à la rime
a muettes / secrètes féminine, classiqueb pleurés / ignorés masculine, classiquea silence / défense féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquea feuillage / l'âge féminine, classiqueb radieux / yeux masculine, classiquea discrète / secrète féminine, classiqueb plaît / tait masculine, classiquea rêve / soulève féminine, classiqueb toujours / amours masculine, classiquea l'imposture / torture féminine, classiqueb dévoûments / vomissements masculine, classiquea croyances / défaillances féminine, classiqueb lieu / adieu masculine, classiquea mouillée / dépouillée féminine, classiqueb candeurs / pudeurs masculine, classiquea plaigne / saigne féminine, classiqueb immérités / révoltés masculine, classiquea l'estime / victime féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquea vie / inassouvie féminine, classiqueb foi / moi masculine, classiquea traîtresses / ivresses féminine, classiqueb réalités / voluptés masculine, classiquea ruines / épines féminine, classiqueb ardents / dedans masculine, classiquea blessures / morsures féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquea blasphémées / enflammées féminine, classiqueb linceul / seul masculine, classiquea blâme / âme féminine, classiqueb noir / désespoir masculine, classiquea peines / chaînes féminine, classiqueb bronzé / désabusé masculine, classiquea mortes / fortes féminine, classiqueb torturer / d'espérer masculine, classiquea l'expie / misanthropie féminine, classiqueb jour / l'amour masculine, classiquea l'espérance / souffrance féminine, classiqueb soli / l'oubli masculine, classiquea détresses / tendresses féminine, classiqueb efforts / forts masculine, classiquea vaines / veines féminine, classiqueb souffert / désert masculine, classiquea bornes / mornes féminine, classiqueb destructeur / cœur masculine, classiquea vides / livides féminine, classiqueb visité / Liberté masculine, classiquea douce / repousse féminine, classiqueb devoir / recevoir masculine, classiquea sereine / arène féminine, classiqueb conseil / soleil masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poesies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1896· numérisation poesies.net· Sources