Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Épaves, 1876· Poèmes nationaux

II. Le Rossignol pendant le Siège de Paris

Auguste Lacaussade· 55 quintils, octosyllabes surtout, 275 vers

Quand tu dormais sous la ramée,Frêle oiseau, sans ailes encor,Invisible et de ruse armée,Une main sur toi s'est ferméeEt du ciel priva ton essor.

Et tu grandis dans l'esclavage,Exilé de l'air et des bois,Rêvant peut-être un lieu sauvagePlein de silence et de feuillage,Où libre pût monter ta voix.

Quand tu parus dans ma retraite,Que ta voix devait réjouir,Heureux d'abriter un poète,Mon humble toit se mit en fête,Chanteur ailé, pour t'accueillir.

Rêvant pour toi paix et bien-être,Je t'installai près du foyer,D'où l'on peut voir par ma fenêtreAu vent se bercer le vieux hêtre ;Au ciel le nuage ondoyer.

Mais d'abord, farouche, irascible,Comme un captif chez son geôlier,Poète au silence invincible,Tu restas froid, morne, insensible,A mon accueil hospitalier.

« Sois libre ! je hais l'esclavage !Loin d'ici veux-tu t'envoler ?Pars ! retourne au natal bocage ! »J'ouvris la fenêtre et ta cage ;Tu refusas de t'en aller !

Reste donc, et sois béni, frère !Tu n'as pas fui mon amitié.Le sort m'est si dur et contraire,Que j'ai besoin, cœur solitaire,D'un cœur qui me prenne en pitié !

Et dès lors ma sollicitudeVeilla sur toi sans t'alarmer.De me voir tu pris l'habitude,Et, soit instinct, soit gratitude,Tu finis, je crois, par m'aimer.

Chaque jour ma main fraternelle,Te prodiguant les soins jaloux,T'offrait le grain et l'eau nouvelle ;Et sur moi ta noire prunelleDardait un regard vif et doux.

L'hiver, l'horrible hiver du Siège,Quand tout Paris manquait de pain,Cerné par le Hun sacrilège,Malgré la disette et la neige,Toi du moins tu n'eus froid ni faim.

Jours d'angoisse ! ô malheurs célèbresDont mon cœur saigne avec orgueil !Toi, pendant ces heures funèbres,Hôte muet de mes ténèbres,Ton deuil répondait à mon deuil.

Au bruit sinistre de la bombeQui passe effleurant la maison,D'un vivant partageant la tombe,Tu me rappelais la colombe,La colombe d'Anacréon.

Ta présence en ma nuit moroseÉvoquait mon soleil natal,La plaine où mûrit la jam-rose,Nos monts d'azur que l'aube arrose,Tout mon beau ciel oriental ;

Mon île austère, mais sereine,L'oasis des grands flots amersOù de l'Inde erre la Sirène,Baignant dans l'or son front de reine,Ses pieds dans le saphir des mers.

O vision éblouissante !Mirage aux lointaines clartés !Dans le passé mon âme absenteOubliait de l'heure présenteLes navrantes réalités.

J'entendais au pied des collines,Dans l'herbe en fleur ensevelis,Se berçant au vent des ravines,Les chœurs ailés aux voix divinesDe nos frères les bengalis.

Chante comme eux ! que ma pensée,Pleurant les maux de mon pays,O rossignol ! par toi bercée,Revole vers l'aube éclipséeDe mes bonheurs évanouis !

Le chant, bien mieux que la parole,Sait du sort adoucir les coups ;Avec lui la douleur s'envole :Il berce, il endort, il consoleCe qui souffre et gémit en nous.

En ces temps d'atroce tuerie,Où le Hun fourbe et carnassierPromène en nos champs sa furie,Heureux qui peut pour la patrieMourir aux éclairs de l'acier !

Mais la mort, cette mort qu'on braveEn plein soleil, sous les cieux purs,Nous fuit ! c'est l'hiver, la faim hâveQui nous frappent, bétail esclave,Enfermés dans nos propres murs !

Inexorable Destinée !Forfaits par l'enfer applaudis !…C'en en est trop ! viens, Muse obstinée,Voile à mon âme consternéeLa hideur de ces temps maudits !

La force ici ment au courage,Le Droit est trahi par le sort.D'un vainqueur défions la rage :Comme l'Alcyon dans l'orage,Rossignol ! chantons dans la mort.

Laissons s'ouvrir et se détendreNos cœurs par l'angoisse envahis.Chante, oiseau ! que je croie entendreLa voix mélancolique et tendreDe nos frères les bengalis !

Que ton chant limpide et sonoreOuvre à mon esprit enchaînéCe libre azur que l'astre dore,Nos horizons baignés d'aurore,Le beau rivage où je suis né !

Mais non : morne, farouche, austère,Tant que l'hiver planant au cielD'un blanc linceul couvrit la terre,Sachant souffrir, sachant te taire,Tu restas sourd à mon appel.

C'est bien, je comprends ton silence :Quand du talon de l'étrangerNotre sol subit l'insolence,Quand de partout ce cri s'élance :« Sauvons la patrie en danger ! »

Quand au bruit strident des mitraillesQui sur nos toits pleuvent des cieux,Se mêle, au sein de nos murailles,Le glas sonnant les funéraillesD'un peuple trahi par ses dieux ;

Quand l'obus sème l'incendieEt dans nos murs et dans nos champs,Non ! ce n'est point, ô Poésie !Ton heure à toi, l'heure choisiePour les rêves et pour les chants.

C'est l'heure où le cœur se replieDans un amer recueillement,L'heure, où des maux de la patrieChacun, dans son âme meurtrie,Couve l'altier ressentiment ;

L'heure des détresses communesOù chacun à tous doit s'unir,Et, navré des mêmes fortunes,Des représailles opportunesAttend le jour lent à venir.

Vienne ce jour, ô mère ! ô France !Jour trois fois cher à tes enfants,Et des cœurs vibrant d'espéranceJaillira pour ta délivranceLa strophe aux mètres triomphants !

Alors, sans fureur qui t'égare,Mais sur tous levant ton flambeau,Le Hun fratricide et barbarePourra te voir, comme Lazare,Sortir vivante du tombeau !

Alors… Trêve aux paroles vaines !Le silence au vaincu sied mieux.Laissons le soleil dans nos veines,Comme la sève aux troncs des chênes,Refaire le sang des aïeux !

Or, le froid déjà diminue,L'air a des souffles caressants,Un soleil pâle, ouvrant la nue,Fond la neige, et la glèbe nueSe verdit de gazons naissants.

Du printemps, de la paix prochaineOn voit les signes précurseurs ;L'air s'azure et se rassérène,Et, là-bas, décroît dans la plaineLe flot noir des envahisseurs.

Lourds de butin, légers de gloire,Qu'ils partent repus ! L'avenir,O vous qui souillez la victoire,Un jour fera dire à l'histoireSi nous savons nous souvenir.

Bientôt les lilas vont éclore,Du sol vont poindre les moissons ;L'alouette au gosier sonoreDans l'azur que l'aube coloreDéjà s'élance des buissons.

Déjà planent les hirondellesAutour de nos toits mutilés,Saluant de leurs cris fidèlesNos clochers et nos citadellesPar l'Aigle noire, hélas ! souillés.

Les gais moineaux à ma fenêtreOnt repris leurs jeux querelleurs,Leur vol réjouit le vieux hêtre,L'aïeul pensif qui les vit naîtreEt les berça parmi ses fleurs.

Au soleil dissipant la brume,Cher hôte avec moi prisonnier,Ton œil noir aussi se rallume,Et tu sens glisser sous ta plumeLes tiédeurs du vent printanier.

Tu contemples de ma croisée,Pensif en ta cage d'osier,La cour de lierre pavoisée,Le bassin à l'onde irisée,La haute tige du rosier.

L'esprit du chant en toi s'agite,Ton aile en trahit le frisson,Au cœur le sang te bat plus vite,Du printemps la muse t'inviteA lancer au ciel ta chanson.

L'ivresse dont ton âme est pleineDilate et soulève ton corps ;J'écoute, respirant à peine :Enfin, de ta gorge d'ébèneJaillit le flot de tes accords.

Flot lumineux, gammes ailées,Flèches du son au large éclair,Vocalise aux notes perléesTombant en grappes étoiléesDans le silence ému de l'air ;

Hymne où la volupté soupireSa riche lamentation,Cris d'amour que le cœur inspire,Musique où palpite et respireLe clavier de la passion ;

Tous ces secrets, doux ou sublimes,Qu'à rendre l'homme est impuissant,Désirs, transports, langueurs intimes,O roi du chant ! tu les exprimesDans ta langue au multiple accent ;

Bruits de la source au frais murmure,Soupirs du vent au sein des bois,Toutes les voix de la nature,Mélodieuse créature,Tu les résumes dans ta voix !

Verse-la donc en mon oreille,Ta voix aux magiques douceurs !Évoque en mon âme et réveilleLa vision et la merveilleD'un Éden fleurissant ailleurs !

Verse, verse à pleine poitrineL'ivresse qui déborde en toi !Qu'à ton chant ma nuit s'illumine !Traduis dans ta langue divineL'idéal qui soupire en moi !

Dis le printemps, dis l'espérance,Le départ du dévastateur !Dis le jour de la délivrance !Dis !… Tout mon être fait silencePour t'écouter, divin chanteur !

Divin chanteur au noir plumage,Suave artiste au gosier d'or,La lyre envîrait ton ramage,Et tout barde en toi rend hommageA la Muse au lyrique essor.

Et tu chantes, et ma retraiteS'emplit d'accords et de clarté,Et ton hymne étoilé, poète,De ma solitude muetteA payé l'hospitalité.

Sois béni, barde prophétique,Toi qui dans nos jours de malheurs,Devant mon deuil patriotique,Évoques, vision stoïque,L'avenir aux espoirs vengeurs ;

Toi de qui la voix inspirée,Du printemps fêtant le retour,Annonce à la Cité sacréeVotre départ, horde exécrée,Horde du Hun et du vautour ;

Toi qui dans mon âme meurtrieRavives, au jour du danger,Ma double et haute idolâtrie :Le saint amour de la patrie,La sainte horreur de l'étranger !

Versification

Forme
55 quintils (quintils)
Rimes
55(abaab)
Mètre
Octosyllabes surtout (274 de 8, 1 de 9)· profil 8, 9i
Strophes
55 quintils
Mots à la rime
a ramée / armée / fermée féminine, classiqueb encor / essor masculine, classiquea l'esclavage / sauvage / feuillage féminine, classiqueb bois / voix masculine, classiquea retraite / poète / fête féminine, classiqueb réjouir / t'accueillir masculine, classiquea bien-être / fenêtre / hêtre féminine, classiqueb foyer / ondoyer masculine, classiquea irascible / invincible / insensible féminine, classiqueb geôlier / hospitalier masculine, classiquea l'esclavage / bocage / cage féminine, classiqueb t'envoler / aller masculine, classiquea frère / contraire / solitaire féminine, classiqueb amitié / pitié masculine, classiquea sollicitude / l'habitude / gratitude féminine, classiqueb t'alarmer / m'aimer masculine, classiquea fraternelle / nouvelle / prunelle féminine, classiqueb jaloux / doux masculine, classiquea Siège / sacrilège / neige féminine, classiqueb pain / faim masculine, classiquea célèbres / funèbres / ténèbres féminine, classiqueb orgueil / deuil masculine, classiquea bombe / tombe / colombe féminine, classiqueb maison / d'Anacréon masculine, classiquea morose / jam-rose / arrose féminine, classiqueb natal / oriental masculine, classiquea sereine / Sirène / reine féminine, classiqueb amers / mers masculine, classiquea éblouissante / absente / présente féminine, classiqueb clartés / réalités masculine, classiquea collines / ravines / divines féminine, classiqueb ensevelis / bengalis masculine, classiquea pensée / bercée / éclipsée féminine, classiqueb pays / évanouis masculine, classiquea parole / s'envole / console féminine, classiqueb coups / nous masculine, classiquea tuerie / furie / patrie féminine, classiqueb carnassier / l'acier masculine, classiquea brave / hâve / esclave féminine, classiqueb purs / murs masculine, classiquea Destinée / obstinée / consternée féminine, classiqueb applaudis / maudits masculine, classiquea courage / rage / l'orage féminine, classiqueb sort / mort masculine, classiquea détendre / entendre / tendre féminine, classiqueb envahis / bengalis masculine, classiquea sonore / dore / d'aurore féminine, classiqueb enchaîné / né masculine, classiquea austère / terre / taire féminine, classiqueb ciel / appel masculine, classiquea silence / l'insolence / s'élance féminine, classiqueb l'étranger / danger masculine, classiquea mitrailles / murailles / funérailles féminine, classiqueb cieux / dieux masculine, classiquea l'incendie / Poésie féminine, classiqueb champs / chants masculine, classiquec choisie / replie féminine, classiqueb recueillement / ressentiment masculine, classiquec patrie / meurtrie féminine, classiquea communes / fortunes / opportunes féminine, classiqueb s'unir / venir masculine, classiquea France / d'espérance / délivrance féminine, classiqueb enfants / triomphants masculine, classiquea t'égare / barbare / Lazare féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classiquea vaines / veines / chênes féminine, classiqueb mieux / aïeux masculine, classiquea diminue / nue féminine, classiqueb caressants / naissants masculine, classiquea prochaine / rassérène / plaine féminine, classiqueb précurseurs / envahisseurs masculine, classiquea gloire / victoire / l'histoire féminine, classiqueb L'avenir / souvenir masculine, classiquea éclore / sonore / colore féminine, classiqueb moissons / buissons masculine, classiquea hirondelles / fidèles / citadelles féminine, classiqueb mutilés / souillés masculine, classiquea fenêtre / hêtre / naître féminine, classiqueb querelleurs / fleurs masculine, classiquea brume / rallume / plume féminine, classiqueb prisonnier / printanier masculine, classiquea croisée / pavoisée / irisée féminine, classiqueb d'osier / rosier masculine, classiquea s'agite / vite / t'invite féminine, classiqueb frisson / chanson masculine, classiquea pleine / peine / d'ébène féminine, classiqueb corps / accords masculine, classiquea ailées / perlées / étoilées féminine, classiqueb éclair / l'air masculine, classiquea soupire / inspire / respire féminine, classiqueb lamentation / passion masculine, classiquea sublimes / intimes / exprimes féminine, classiqueb impuissant / accent masculine, classiquea murmure / nature / créature féminine, classiquea oreille / réveille / merveille féminine, classiqueb douceurs / ailleurs masculine, classiquea poitrine / s'illumine / divine féminine, classiqueb toi / moi masculine, classiquea l'espérance / délivrance / silence féminine, classiqueb dévastateur / chanteur masculine, classiquea plumage / ramage / hommage féminine, classiqueb d'or / essor masculine, classiquea retraite / poète / muette féminine, classiqueb clarté / l'hospitalité masculine, classiquea prophétique / patriotique / stoïque féminine, classiqueb malheurs / vengeurs masculine, classiquea inspirée / sacrée / exécrée féminine, classiqueb retour / vautour masculine, classiquea meurtrie / idolâtrie / patrie féminine, classiqueb danger / l'étranger masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

275 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poesies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1896· numérisation poesies.net· Sources