Les Épaves, 1876· Poèmes nationaux
III. Une Victime de Sedan
A LA MÉMOIRE DE MON AMI D’ENFANCE HYACINTHE ROLLAND lieutenant-colonel d’artillerie, né à l’île Bourbon, mortellement blessé à la bataille de Sedan.
I
Tu dors sous la terre étrangère,Frappé par l'obus ennemi,De mon enfance toi le frère,De ma jeunesse toi l'ami !
Soldat au cœur stoïque et brave,Voyant nos foyers envahis,Quand vint ton heure, calme et grave,Tu sus mourir pour ton pays.
Du sein des tempêtes traîtressesOù la France allait s'engloutir,J'entends encor de tes détressesLe cri dans mon cœur retentir :
« Surpris ! perdus ! — L'armée entière,Fantassins, cavaliers, chevaux,Gît sanglante dans la poussière,Comme Rolland à Roncevaux.
« Revers sans nom ! sort lamentable !Le nombre et l'astuce ont vaincu !Rêve impossible et véritable !Et voir cela ! … J'ai trop vécu !
« Aux armes ! La levée en masse !Devant ce flot de ravageursQui nous submerge et vous enlace,Levez-vous ! soyez nos vengeurs !
« Fils de la ferme, enfants des villes,Tous, tous, de l'un à l'autre boutDu sol, sur ces meutes servilesRuez-vous en armes ! — debout !
« Des francs-tireurs, des volontairesLancez sur eux les bataillons !Que ces bandits incendiairesTrouvent la mort dans vos sillons !
« Derrière vous faites le vide !Brûlez maisons, fourrage et grain !Que des pillards la horde avideAutour de vous meure de faim !
« Prenez la faux ! prenez la hache !Prenez la fourche et le bâton !Frappez sans trêve et sans relâche !Chassez du pays le Teuton !
« Nous restons, nous, à la frontièrePour la défendre et vous couvrir !Que la France se lève entière,Jetant son cri : « Vaincre ou mourir ! »
Ainsi, le soir d'une bataille,Tu m'écrivais. Le lendemain,Tombant sur un lit de mitraille,Tu t'affaissais, l'épée en main ;
Et couché dans ta froide bière,Pour toujours tu t'es endormi,Toi qui par le cœur fus mon frère !Toi de ma jeunesse l'ami !
II
O guerre, exécrable furie,Sois maudite sur son cercueil !De mon frère et de ma patrieJe porte au cœur le double deuil !
Sois maudite, horrible prêtresseDe l'horrible dieu des combats !Frappé dans ma double tendresse,Désormais que faire ici-bas ?
Sois maudite, atroce Mégère,Toi qui m'a pris ce que j'aimais !Il dort sous la terre étrangère :Que faire ici-bas désormais ?
III
Hélas ! ma vie est orpheline.Seul avec nos espoirs trahis,Enfant de la même colline,Pour te pleurer je te survis.
Tombez, tombez, larmes discrètesQue n'essuîra plus l'amitié !Coulez, ô blessures secrètes,Dans l'ombre où je fuis la pitié !
Et toi, Muse aux chastes caresses,Du passé descends à ma voix !Endors mes présentes tristessesAu chant des bonheurs d'autrefois.
IV
C'était un fils de nos savanes,Une âme dont la loyautéDe nos cieux clairs et diaphanesReflétait la limpidité.
Il naquit dans mon île heureuse,Aux pics neigeux, aux verts palmiers ;Une même vallée ombreuseAbrita nos songes premiers.
Il rêvait bataille et victoire,Au temps de sa verte primeur ;Les fiers récits de notre histoireCharmaient sa belliqueuse humeur.
Un beau fait de chevalerieMettait l'éclair en son regard ;Les preux hantaient sa rêverie,Et son héros était Bayard.
Dans l'enfant l'homme se révèle,Le fruit s'annonce dès la fleur :Il fut dans une ère nouvelleUn servant de l'antique honneur.
La gloire à son brûlant mirage,Jeune encor, l'avait fasciné :Chevalier perdu dans notre âge,En d'autres jours que n'est-il né !
Nature aimante autant que fière,Cœur d'or sous l'armure d'acier,Rude pour la fortune altière,Pour le malheur hospitalier,
Il sut toujours vers l'humble peine,Qui se dérobe en sa pudeur,Venir discret et la main pleineDes saintes aumônes du cœur.
Que de fois, dans la défaillanceDu rêveur sous le sort ployé,J'ai repris sève et confiance,Mon bras sur son bras appuyé !
Ravivant mon âme alanguie,Sa force employait la douceur :Du frère il avait l'énergieEt les tendresses de la sœur.
La franche équité du créoleVibrait dans ses moindres accents ;Et du succès jamais l'idoleN'a connu son loyal encens.
Brave et sûr comme son épée,Au Droit vaincu gardant sa foi,Jamais la victoire usurpéeNe l'a vu plier sous la loi.
Comme l'eau qui sort de la rocheDans nos montagnes de granit,Âme limpide et sans reproche,Loin de la source où fut son nid,
Au milieu des camps et des villes,Partout où son flot l'a porté,Il traversa nos mœurs servilesSans y souiller sa pureté.
Fuyant tout chemin qui dévie,De la faveur n'acceptant rien,Il mena droit sa noble vie :Il vit le mal et crut au bien ;
Et, soldat au devoir fidèle,Quand vint son jour, vaillant martyr,Comme le héros, son modèle,Pour son pays il sut mourir.
V
Et maintenant, loin de notre îleAux pics neigeux, aux palmiers verts,Il dort dans son dernier asile,L'ami que je pleure en mes vers.
Il dort, et je ne sais pas mêmeSous quel tertre, dans quel caveau,Il a trouvé, tranquille et blême,L'hospitalité du tombeau.
J'ignore en quels lieux il repose,J'ignore où prier et venir,Où puisse poser son pied roseLa colombe du souvenir.
VI
Revole aux bois de notre enfance,Revole, oiseau, vers nos grands bois !C'est là qu'en sa fleur d'innocenceNotre âme habitait autrefois.
C'est là qu'habite encor son ombre,C'est là qu'elle erre au bord des mers,Au pied du morne abrupt et sombreQue blanchit l'onde aux flux amers.
Il aimait ce lieu solitaire,Où la flèche des filaosMêle sans fin sa plainte austèreA la plainte sans fin des flots ;
Où le vent qui vient des ravines,Sur la grève aux cailloux polis,Porte imprégné d'odeurs divinesLe chant plaintif des bengalis.
Plage ombreuse où la brise et l'onde,Et l'oiseau, tout semble gémir :C'est là, dans cette paix profonde,Qu'il espérait un jour dormir.
C'est là, dans cette anse isolée,Verdoyant Éden de la mort,Qu'à son tour ma nef exiléeViendra trouver l'abri du port.
C'est là qu'avant moi revenue,Fidèle à son premier séjour,Son âme, à ces beaux lieux connue,M'attend, sûre de mon retour ;
Là que nos ombres fraternelles,Dans la paix des nuits sans réveil,Au bruit des vagues maternelles,Dormiront leur dernier sommeil.
Versification
- Forme
- 46 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 46(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 46 quatrains
- Mots à la rime
- a étrangère / frère féminine, classiqueb ennemi / l'ami masculine, classiquea brave / grave féminine, classiqueb envahis / pays masculine, classiquea traîtresses / détresses féminine, classiqueb s'engloutir / retentir masculine, classiquea entière / poussière féminine, classiqueb chevaux / Roncevaux masculine, classiquea lamentable / véritable féminine, classiqueb vaincu / vécu masculine, classiquea masse / enlace féminine, classiqueb ravageurs / vengeurs masculine, classiquea villes / serviles féminine, classiqueb bout / debout masculine, classiquea volontaires / incendiaires féminine, classiqueb bataillons / sillons masculine, classiquea vide / avide féminine, classiqueb grain / faim masculine, classiquea hache / relâche féminine, classiqueb bâton / Teuton masculine, classiquea frontière / entière féminine, classiqueb couvrir / mourir masculine, classiquea bataille / mitraille féminine, classiqueb lendemain / main masculine, classiquea bière / frère féminine, classiqueb endormi / l'ami masculine, classiquea furie / patrie féminine, classiqueb cercueil / deuil masculine, classiquea prêtresse / tendresse féminine, classiqueb combats / ici-bas masculine, classiquea Mégère / étrangère féminine, classiqueb j'aimais / désormais masculine, classiquea orpheline / colline féminine, classiqueb trahis / survis masculine, classiquea discrètes / secrètes féminine, classiqueb l'amitié / pitié masculine, classiquea caresses / tristesses féminine, classiqueb voix / d'autrefois masculine, classiquea savanes / diaphanes féminine, classiqueb loyauté / limpidité masculine, classiquea heureuse / ombreuse féminine, classiqueb palmiers / premiers masculine, classiquea victoire / histoire féminine, classiqueb primeur / humeur masculine, classiquea chevalerie / rêverie féminine, classiqueb regard / Bayard masculine, classiquea révèle / nouvelle féminine, classiqueb fleur / honneur masculine, classiquea mirage / âge féminine, classiqueb fasciné / né masculine, classiquea fière / altière féminine, classiqueb d'acier / hospitalier masculine, classiquea peine / pleine féminine, classiqueb pudeur / cœur masculine, classiquea défaillance / confiance féminine, classiqueb ployé / appuyé masculine, classiquea alanguie / l'énergie féminine, classiqueb douceur / sœur masculine, classiquea créole / l'idole féminine, classiqueb accents / encens masculine, classiquea épée / usurpée féminine, classiqueb foi / loi masculine, classiquea roche / reproche féminine, classiqueb granit / nid masculine, classiqueb porté / pureté masculine, classiquea dévie / vie féminine, classiqueb rien / bien masculine, classiquea fidèle / modèle féminine, classiqueb martyr / mourir masculine, classiquea île / asile féminine, classiqueb verts / vers masculine, classiquea même / blême féminine, classiqueb caveau / tombeau masculine, classiquea repose / rose féminine, classiqueb venir / souvenir masculine, classiquea enfance / d'innocence féminine, classiqueb bois / autrefois masculine, classiquea ombre / sombre féminine, classiqueb mers / amers masculine, classiquea solitaire / austère féminine, classiqueb filaos / flots masculine, classiquea ravines / divines féminine, classiqueb polis / bengalis masculine, classiquea l'onde / profonde féminine, classiqueb gémir / dormir masculine, classiquea isolée / exilée féminine, classiqueb mort / port masculine, classiquea revenue / connue féminine, classiqueb séjour / retour masculine, classiquea fraternelles / maternelles féminine, classiqueb réveil / sommeil masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
184 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poesies, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1896· numérisation poesies.net· Sources