Les Salaziennes, 1839
XXIV. A mr. W.f
En réponse à ses vers
Alors que de Colomb‖ la barque courageuse,Déployant sur les flots‖ son aile aventureuse,Allait braver l'abîme‖ et l'onde et le trépas ;Redoutant pour sa nef‖ la tourmente et l'orage,Des amis alarmés‖ déploraient son courage ;Mais lui… ne les écouta pas !
Du Dieu qui l'inspirait‖ suivant la noble trace,Le succès couronna‖ sa généreuse audace.Son geste fit éclore‖ un magique univers,Et tout à coup, debout‖ sur la vague enchaînée,Il surgit aux regards‖ de l'Europe étonnée,Maître d'un monde et roi des mers.
Mais je n'ai pas tenté‖ sa sublime conquête,Que peux-tu donc, ami,‖ redouter pour ma tête ?Que me font après tout‖ ces flots où tu me vois !Ah ! je voudrais tomber,‖ mais semblable au tonnerre,En laissant dans ma chute,‖ au ciel et sur la terre,L'auguste clameur de ma voix.
Je l'avouerai : rêvant‖ d'une illustre mémoire,Mon âme ardente et jeune‖ a courtisé la gloire ;Mais ma faiblesse, hélas !‖ a trompé mon essor :Pour braver les autans‖ mon aile est trop fragile ;Le ciel ne donna point‖ au bengali débileLe vol superbe du Condor.
Fermant l'oreille aux vœux‖ d'une jeunesse avide,Humble et soumis je marche‖ où le destin me guide.Dieu, qui donne aux uns l'ombre,‖ aux autres les splendeurs,Fit l'aigle pour planer‖ dans un ciel de lumière,Le soleil pour remplir‖ sa brûlante carrière,Et moi pour chanter mes douleurs.
Mes douleurs !… noble enfant‖ de la Calédonie,Où la brise murmure‖ une austère harmonie,Tu n'as jamais connu‖ ma sombre passion,Car tu n'as pas gémi‖ sous un bras qui t'opprime,Car tu n'as pas maudit,‖ impuissante victime,Une implacable oppression.
D'un lait fécond l'étude‖ a nourri ta jeunesse ;Les bardes immortels‖ de Rome et de la GrèceOnt passé devant toi‖ dans leur sublimité ;Et sur les monts brumeux‖ de l'Écosse orgueilleuse,Égarant à pas lents‖ ton enfance rêveuse,Toi, tu goûtas la liberté !
Moi, dès mes premiers jours‖ de vie et de souffrance,L'œil voilé du bandeau‖ d'une épaisse ignorance,J'ai langui dans la nuit‖ d'un joug injurieux ;Et, pliant sous le poids‖ de ces chaînes mortelles,Mon âme, à qui la muse‖ avait donné des ailes,N'a pu s'élancer vers les cieux.
Je ne te dirai pas‖ mes nuits noires et lentes,Le sommeil éveillé‖ de mes heures brûlantes,Mes doutes, mes désirs‖ de tombe et de cercueil,Mes blasphèmes sans fin,‖ mes désespoirs sans nombreEt dans mon sein en feu‖ l'ébullition sombreDe la colère et de l'orgueil.
Mais, touché de ma longue‖ et cruelle agonie,Vers moi j'ai vu descendre‖ un ange d'harmonie :Calme et beau, triste et doux,‖ je crois le voir encor ;Ses yeux d'un feu divin‖ tout à coup s'animèrent,Et sa voix était grave,‖ et ces strophes tombèrentDes cordes de sa harpe d'or :
« Enfant que le Seigneur‖ a placé sous ma garde,« Ce Dieu dont tu te plains‖ il t'écoute et regarde,« Cesse donc, insensé,‖ tes coupables clameurs !« Celui qui, dévoilant‖ sa sagesse infinie,« De la terre et des cieux‖ ordonna l'harmonie,« A-t-il pu vouloir tes malheurs ?
« Tu ne peux le comprendre‖ et ta bouche blasphème :« Porte moins haut l'audace‖ et connais-toi toi-même !« Le mal est fils de l'homme‖ et de sa volonté.« Cet arbre aux fruits amers‖ ombragea la nature,« Du jour où l'éternel‖ fit à sa créature« Le présent de la liberté.
« L'homme en a mal usé :‖ voilà quel est son crime.« Du superbe et du fort,‖ du faible qu'on opprime,« Un jour Dieu jugera‖ l'orgueil et les douleurs.« Humble, à tes malheurs même‖ il faut donc te soumettre,« Toi qui dois rendre compte‖ à ton souverain maître« Du trésor amer de tes pleurs.
« Qu'as-tu fait de tes pleurs ?‖ sous leurs gouttes divines« Ton âme au lieu de fleurs‖ a germé des épines ;« Et ta bouche, indocile‖ aux célestes transports,« N'exhalant qu'en secret‖ une plainte importune,« Pour instruire ou charmer‖ tes frères d'infortune« Reste muette et sans accords.
« D'un coupable sommeil‖ réveille-toi, poète !« Chante la vérité‖ sans craindre la tempête.« Contre un joug que le ciel‖ ne voit qu'avec courroux« Tonne !… Puis, apaisant‖ ta sainte frénésie,« Même à tes oppresseurs‖ verse ta poésie« Aux flots plus calmes et plus doux.
« Apparais à leurs yeux‖ des sommets de la lyre !« Quel que soit son orgueil,‖ l'homme subit l'empire« Et des mâles talents‖ et des nobles vertus.« Que ton luth soit une âme‖ à la fibre sonore,« Et qu'il soit plus vengeur‖ et plus terrible encore« Que le glaive d'Harmodius !
« Dans tes fers étonnés‖ jette un accent sublime !« Dieu, qui bénit ta cause‖ et l'espoir qui t'anime,« Parlera par ta bouche‖ et soutiendra ton cœur ;« Et ton esprit, ouvrant‖ ses ailes de lumière,« Tu pourras de ta nuit‖ de fange et de poussière« Sortir rayonnant et vainqueur. »
Et moi, prêtant l'oreille‖ à ce mentor auguste,Dès lors, contre le mal‖ et son empire injuste,J'ai fait vibrer le luth‖ qui chantait sous mes doigts ;Je n'ai pas reculé‖ devant ma noble tâche,Et, volant à mon but‖ sans crainte et sans relâche,Dans l'air j'ai répandu ma voix.
« Honte à vous, dont l'orgueil‖ est fécond en misères,« Vous qui foulez aux pieds‖ la tête de vos frères !« D'un spectacle pareil‖ le ciel est révolté !« Plus d'amour fraternel,‖ plus de cœur magnanime ;« Partout la main des juifs,‖ partout la main du crime« Crucifiant l'humanité !
« Honte à vous qui versez‖ sur les humbles paupières« La nuit au lieu du jour,‖ l'ombre au lieu des lumières ;« A vous qui redoutez‖ le pur éclat des cieux ;« A vous qui, vous drapant‖ de vos manteaux funèbres,« Venez comme la nuit‖ dérouler vos ténèbres« Entre les astres et nos yeux !
« Et nous, hommes déchus,‖ infortunés esclaves,« Nous qui baisons les mains‖ qui nous chargent d'entraves,« Honte à nous ! — Dieu qui fit‖ pour les oiseaux les airs,« Le soleil radieux‖ pour éclairer la foule,« Et le vent pour qu'il vole‖ et le flot pour qu'il roule,« Nous fit-il pour porter des fers ? »
Oh ! que ne suis-je né‖ dans cette Grèce antiqueOù la vie était libre‖ et la tombe héroïque !Où la patrie, armant‖ ses sacrés défenseurs,Roulait sur les tyrans‖ une invincible armée ;Où de la liberté‖ la main n'était arméeQue pour frapper les oppresseurs !
Où la brise des mers‖ et le vent des collinesN'apportaient leurs parfums‖ qu'à de nobles poitrines ;Où, versant aux mortels‖ de sublimes ardeurs,L'astre de la lumière‖ et l'astre de la gloire,Pour éclairer ces lieux‖ qu'habitait la victoire,Mêlaient leurs rivales splendeurs.
Mais ces jours ne sont plus.‖ L'Europe abâtardieDans un sommeil de plomb‖ dort et meurt engourdie ;Le despotisme aveugle‖ a détrôné les lois ;Et, des mers de Borée‖ aux mers de Salamine,Sur cette terre esclave‖ et de gloire orpheline,L'œil peut voir pulluler les rois.
O toi, poète ami,‖ dont l'humble et doux génieÉpanche à flots si purs‖ sa rêveuse harmonie,Fidèle aux jours mauvais‖ ainsi qu'aux jours meilleurs,Toi qui connais mon cœur‖ et qui pesas ses peines,Puisqu'en tous lieux, hélas !‖ l'homme porte des chaînes,Viens donc vivre et mourir ailleurs !
Je sais dans l'Océan‖ une île où la naturePeut au moins dérouler‖ une page encor pure.Le soleil est son père,‖ et ce roi des climats,Illuminant d'amour‖ la splendide créole,De son front couronné‖ d'une immense auréoleÉcarta les sombres frimas.
C'est une île au ciel riche,‖ à l'air tiède, où la femmeA des yeux de colombe‖ et des baisers de flamme ;Où le cœur s'abandonne‖ aux penchants les plus doux,Où la vague en mourant‖ vient chanter sur les grèves,Où la terre a des fleurs,‖ où la vierge a des rêvesDont l'ange au ciel même est jaloux.
Là, comme ailleurs, hélas !‖ règne la servitude.Mais au sein des forêts‖ cherchant la solitude,Nous fuirons sur les monts‖ un tableau douloureux ;Et les nuages blancs‖ qui montent du rivage,Déploieront sous nos pieds‖ pour cacher l'esclavageLeur voile errant et vaporeux.
Nous verrons la cascade,‖ à la bouche écumante,Épancher dans les airs‖ une eau blanche et fumante ;Sous d'antiques palmiers‖ nous irons nous asseoir ;Ils verseront sur nous‖ l'ombre de leurs feuillages,Où les sylphes des bois‖ et les oiseaux sauvagesDorment bercés des vents du soir.
Sur les flancs du Salaze‖ élevons nos chaumières.La nature pour nous‖ de sublimes mystèresPeuplera les rochers,‖ les torrents et les bois ;Et ce vaste piton‖ que l'ouragan assiège,Au ciel portant sa tête‖ et ses siècles de neige,Abritera nos humbles toits.
L'illusion, l'espoir,‖ l'amour, la poésie,Feront de notre cœur‖ leur retraite choisie.Dans les splendeurs du jour,‖ dans le calme des nuits,Avec le vent qui pleure,‖ avec l'onde qui coule,Avec l'oiseau plaintif‖ qui gémit et roucoule,A Dieu nous dirons nos ennuis.
Et loin du souffle impur‖ des cités de la terre,Nous faisant des vertus‖ un culte solitaire,D'espérance et d'amour‖ nous rêverons encor ;Et quand la mort viendra‖ pour affranchir nos ailes,Vers les cieux étoilés‖ nos âmes fraternellesEnsemble prendront leur essor.
Versification
- Forme
- 32 sizains (sizains)
- Rimes
- 32(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (160 de 12, 32 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 32 sizains
- Mots à la rime
- a courageuse / aventureuse féminine, classiqueb trépas / pas masculine, classiquec l'orage / courage féminine, classiquea trace / audace féminine, classiqueb univers / mers masculine, classiquec enchaînée / étonnée féminine, classiquea conquête / tête féminine, classiqueb vois / voix masculine, classiquec tonnerre / terre féminine, classiquea mémoire / gloire féminine, classiqueb essor / Condor masculine, classiquec fragile / débile féminine, classiquea avide / guide féminine, classiqueb splendeurs / douleurs masculine, classiquec lumière / carrière féminine, classiquea Calédonie / harmonie féminine, classiqueb passion / oppression masculine, classiquec t'opprime / victime féminine, classiquea jeunesse / Grèce féminine, classiqueb sublimité / liberté masculine, classiquec orgueilleuse / rêveuse féminine, classiquea souffrance / ignorance féminine, classiqueb injurieux / cieux masculine, classiquec mortelles / ailes féminine, classiquea lentes / brûlantes féminine, classiqueb cercueil / l'orgueil masculine, classiquec nombre / sombre féminine, classiquea agonie / d'harmonie féminine, classiqueb encor / d'or masculine, classiquec s'animèrent / tombèrent féminine, classiquea garde / regarde féminine, classiqueb clameurs / malheurs masculine, classiquec infinie / l'harmonie féminine, classiquea blasphème / toi-même féminine, classiqueb volonté / liberté masculine, classiquec nature / créature féminine, classiquea crime / opprime féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquec soumettre / maître féminine, classiquea divines / épines féminine, classiqueb transports / accords masculine, classiquec importune / d'infortune féminine, classiquea poète / tempête féminine, classiqueb courroux / doux masculine, classiquec frénésie / poésie féminine, classiquea lyre / l'empire féminine, classiqueb vertus / d'Harmodius masculine, classiquec sonore / encore féminine, classiquea sublime / t'anime féminine, classiqueb cœur / vainqueur masculine, classiquec lumière / poussière féminine, classiquea auguste / injuste féminine, classiqueb doigts / voix masculine, classiquec tâche / relâche féminine, classiquea misères / frères féminine, classiqueb révolté / l'humanité masculine, classiquec magnanime / crime féminine, classiquea paupières / lumières féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquec funèbres / ténèbres féminine, classiquea esclaves / d'entraves féminine, classiqueb airs / fers masculine, classiquec foule / roule féminine, classiquea antique / héroïque féminine, classiqueb défenseurs / oppresseurs masculine, classiquec armée féminine, classiquea collines / poitrines féminine, classiqueb ardeurs / splendeurs masculine, classiquec gloire / victoire féminine, classiquea abâtardie / engourdie féminine, classiqueb lois / rois masculine, classiquec Salamine / orpheline féminine, classiquea génie / harmonie féminine, classiqueb meilleurs / ailleurs masculine, classiquec peines / chaînes féminine, classiquea nature / pure féminine, classiqueb climats / frimas masculine, classiquec créole / auréole féminine, classiquea femme / flamme féminine, classiqueb doux / jaloux masculine, classiquec grèves / rêves féminine, classiquea servitude / solitude féminine, classiqueb douloureux / vaporeux masculine, classiquec rivage / l'esclavage féminine, classiquea écumante / fumante féminine, classiqueb asseoir / soir masculine, classiquec feuillages / sauvages féminine, classiquea chaumières / mystères féminine, classiqueb bois / toits masculine, classiquec assiège / neige féminine, classiquea poésie / choisie féminine, classiqueb nuits / ennuis masculine, classiquec coule / roucoule féminine, classiquea terre / solitaire féminine, classiqueb encor / essor masculine, classiquec ailes / fraternelles féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
192 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Salaziennes, Paris, J.-P. Aillaud, 1839· numérisation poesies.net· Sources