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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes et Paysages, 1852· Poèmes et paysages

XIII. À la Mémoire de Robinet de la Serve

Auguste Lacaussade· strophes variées, alexandrins et décasyllabes, 211 vers

Nous avons perdu le seul homme de cœur et de liberté que j’aie connu sur cette
terre de l’esclavage… Ce pays, dont il était toute la lumière, n’a même pas
compris qu’on lui devait une tombe ! — Je n’avais que des vers à donner à cet
homme de bien : je les ai effeuillés sur un tertre nu.Lettre.

Il n'est plus ; et la foule —‖ amère destinée ! —Vers ce mort, un moment,‖ ne s'est point retournée,Et nul, les yeux voilés‖ de larmes et de deuil,N'a ployé les genoux‖ sur ce noble cercueil,Où de notre île, hélas !‖ descend dans l'indigenceLe plus grand par le cœur‖ et par l'intelligence.

O pitié ! maintenant,‖ dépensez donc vos joursAu culte douloureux‖ des plus hautes amours ;Servez la vérité‖ que tant d'ombre environne ;Faites-vous du savoir‖ une lente couronne ;Portez dans votre cœur‖ épris d'humanitéLa passion du bien‖ et de la liberté ;Immolez aux soucis‖ de la chose publiqueLe tranquille bonheur‖ du foyer domestique ;Du juste dans vos mains‖ allumez le flambeau ;Conduisez l'homme au vrai‖ par le chemin du beau,Et, de l'iniquité‖ sondant le noir abîme,Soyez toujours du droit‖ le protestant sublime,Pour qu'à l'heure suprême‖ où, fatigué lutteur,Vous porterez votre œuvre‖ aux pieds du Créateur,La foule, être banal‖ qui vous connut naguère,Accueillant votre mort‖ comme une mort vulgaire,Sans souci du labeur‖ par vos mains accompli,Jette aux vers votre corps,‖ votre nom à l'oubli.

O misère du cœur !‖ stupide indifférence !Qu'un être bien repu‖ d'argent et d'ignorance,Qu'un parvenu gorgé‖ d'absurde vanité,Du vent de l'arrogance‖ enflant sa nullité ;Qu'un prêtre sans pudeur‖ aux lèvres hypocrites,Torturant de la loi‖ les syllabes écrites ;Qu'un avocat bavard‖ aux vénales clameurs,Qu'un magistrat perdu‖ de rapine et de mœurs,Qu'un conseiller bien nul,‖ bien lourd, bien inutile,Qu'un de ces renégats‖ qui vendirent notre île,Traîtres que le présent‖ devrait couvrir d'affronts,Qui respirent pourtant‖ l'air que nous respirons !Eh bien ! qu'un de ceux-là‖ vienne à quitter la terre,Sa bière aux clous dorés‖ passe moins solitaireQue le cercueil où dort,‖ par la mort abattu,L'homme de bien, de cœur,‖ de lutte et de vertu.

Plèbe ingrate ! troupeau‖ servile ! tourbe infime !Qu'il fait bien, celui-là‖ dont le bras fort t'opprime,Qui t'attelle à son char‖ et, debout sur tes reins,Laboure tes flancs nus‖ de ses pieds souverains !Tu te souviens de lui !‖ tes mains et ton visageGardent empreint le sceau‖ qu'y creusa son passage.Oui ! pour ces cœurs altiers,‖ ces farouches espritsQui trahissaient ta cause‖ et t'avaient en mépris,Tu couves dans ton sein‖ de honteuses tendresses !Vivants, ils t'enchaînaient ;‖ morts, c'est toi qui leur dressesCes tentes du néant,‖ ces voûtes, ces tombeaux,Où le bronze s'effeuille‖ en funèbres flambeaux,Où se marie autour‖ des urnes et des arbresL'éclat vivant de l'or‖ à la blancheur des marbres.Indigne et lâche honneur !‖ hommage imméritéQue rend le peuple à ceux‖ dont il fut insulté.

Et quoi ! vouer trente ans‖ au culte d'une idée ;Âme d'un seul vouloir‖ sans relâche obsédée,User ses jours, ses nuits‖ à chercher ton bonheurPar les ardus sentiers‖ d'un périlleux labeur ;Convertir tant d'esprits‖ aveuglés par la haineAu large espoir d'une ère‖ infaillible et prochaine ;Aux abus tout-puissants‖ forger le frein des lois ;Enfanter un Conseil‖ pour défendre tes droits ;Saper des préjugés‖ l'orgueilleuse démence ;Et d'un noble avenir‖ tant de noble semence,Et le présent sauvé‖ des douleurs du passé,Et tant d'ardent amour‖ à tes pieds dépensé,Tout cela s'oublierait !‖… Ingratitude noire !Oh ! c'est être sans cœur‖ que d'être sans mémoire !D'un torpide égoïsme‖ il te faut éveiller,O mon île ! Et qui t'a‖ fait le droit d'oublier ?Et d'où peut te venir‖ tant de froideur insignePour ceux que Dieu lui-même‖ a marqués de son signe ?Où donc sont tes penseurs,‖ tes sages, tes élus,Pour que, lui mort, ton cœur‖ ne se souvienne plus ?Par qui le remplacer ?‖ Par qui dans ta nuit sombreÉclairer ces chemins‖ où va peser tant d'ombre ?Regarde à tes côtés‖ et connais mieux tes fils :Ce sont de vils traitants‖ aux vulgaires profits,Et rien de plus ! — Aussi,‖ quand de tes flancs avaresDieu permet qu'il surgisse‖ un de ces êtres rares,Front élu que l'Esprit‖ de son aile a touché,Cœur lucide et profond‖ sur l'avenir penché,Tu dois, de ses lauriers‖ reconnaissante et fière,Sentir battre en ton âme‖ un noble orgueil de mère !Et, lorsqu'il plaît à Dieu,‖ voilant ton horizon,D'éteindre tout à coup‖ l'aîné de ta maison,C'est à toi, c'est à toi,‖ pauvre mère éplorée,D'ombrager de cyprès‖ sa dépouille honorée !A toi de consacrer‖ son entier dévoûment,De bâtir à son nom‖ un juste monumentEt, taillant dans le marbre‖ et l'airain son image,De payer à son ombre‖ un légitime hommage !

Et tu ne l'as pas fait !‖ C'est une lâcheté,Mère ! c'est plus encor,‖ c'est une impiété !Car d'une œuvre féconde,‖ à sa voix commencée,Cet oubli veut atteindre‖ et frapper la pensée ;Car ce n'est point, en lui,‖ l'homme qu'on veut punir,Mais l'apôtre fervent‖ d'un plus juste avenir,Mais les vœux, mais la foi,‖ mais la persévéranceD'un mâle esprit armé‖ d'une mâle espérance,Qui du bien, devant tous,‖ arborant le drapeau,Fidèle, a combattu‖ le Mal jusqu'au tombeau !

Mais ferme-toi,‖ bouche à la voix sévère,Apaise-toi,‖ barde au cœur indigné.Près du cercueil‖ que ta muse révère,Calme et debout,‖ montre-toi résigné.Contre l'oubli‖ son nom doit le défendre :Plus que le fort‖ le juste est éternel !D'un vers ardent‖ ne troublons point sa cendre :La lyre ici‖ ne doit rien faire entendre,Rien qu'un chant calme et triste‖ et grave et solennel.

Il bénissait ;‖ — tu ne dois point maudire.Il rapprochait ;‖ — tu dois concilier.A l'injustice‖ il est beau de sourire !Sur une tombe‖ il est beau d'oublier !Hélas ! celui‖ qui vers les pics sublimes,Aigle superbe,‖ a lancé son essor,Ne doit s'attendre‖ à trouver sur leurs cimesQue brume, glace,‖ éclairs, gouffres, abîmes,La haine ici, — partout‖ les orages du sort !

Pour nous, enfants‖ qu'allaita sa parole,Fronts qu'ont mûris‖ ses viriles chaleurs,Couvrons son nom‖ d'une sainte auréole,Que son tombeau‖ verdisse sous nos pleurs !…Oh ! nous n'avons‖ ni marbres ni muraillesPour l'humble tertre‖ où tu dors désormais ;Mais nos sanglots‖ ont dit tes funérailles,Mais notre amour,‖ notre âme, nos entrailles,Sont le vivant sépulcre‖ où tu vis à jamais !

Oh ! c'est peu sur son nom‖ que de verser des larmes !C'est à vous de parler,‖ amis, puisqu'il s'est tu,A vous de relever ses armes,Pour combattre après lui‖ comme il a combattu !

Disciples fraternels,‖ continuons son œuvre.De sa foi déployant‖ le signe radieux,Du passé frappons la couleuvreEt posons sur sa tête‖ un pied victorieux.

Nous sommes les enfants,‖ l'attente d'un autre âge,De l'opprimé sur nous‖ que les pleurs soient puissants !Vengeons un séculaire outrage !Du crime des aïeux‖ nous sommes innocents !

Il n'est plus, mais sa lèvre‖ aux paroles de flammeA fécondé nos cœurs‖ de germes qui croîtront ;Ils boiront le sang de notre âme,Et ce qu'il a tenté,‖ nos mains l'achèveront.

L'homme s'éteint, l'idée‖ existe pour le monde ;L'humanité survit,‖ l'homme seul est mortel :La mort vainement nous émonde,Les feuilles sont d'un jour,‖ mais l'arbre est éternel.

Combattez donc, amis,‖ sans relâche et sans trêve !De toute énigme obscure‖ un jour l'homme a le mot.Non ! sa foi n'était point un rêve,Et ce qu'il a prédit,‖ nous le verrons bientôt.

Pressons de tous nos vœux‖ l'aube qui doit éclore,Hâtons l'avènement‖ d'un monde à tous meilleur,Et vers l'horizon, vague encore,Levons incessamment‖ nos yeux et notre cœur.

A ses jeunes clartés‖ l'avenir vous appelle ;Détournez vos regards‖ d'un présent déjà vieux,Et, semblables à l'hirondelle,Pour trouver la lumière‖ allez sous d'autres cieux.

La lutte vous attend ;‖ dans la mêlée austère,Vos mains se couvriront‖ de sanglantes sueurs.Hélas ! pour féconder la terreLes cieux ont leur soleil,‖ l'homme n'a que ses pleurs.

Mais la lutte grandit,‖ mais la lutte a ses charmes !La pensée est un fruit‖ que l'éclair doit mûrir.Nous n'enfantons que dans les larmes :Du présent en travail‖ jaillira l'avenir.

Eh ! qu'importent la haine‖ et sa clameur jalouse,D'un passé qui s'éteint‖ les sarcasmes moqueurs !Le malheur que la gloire épouseEst un malheur, amis,‖ fait pour de nobles cœurs.

Si votre pied fléchit,‖ si votre foi succombe,Pour raffermir vos pas‖ ébranlés un moment,Allez demander à sa tombeDe quel sang a pour nous‖ saigné son dévoûment.

Alors, d'un pied plus sûr‖ marchant à vos conquêtes,Vous vous relèverez‖ beaux d'audace et d'espoir,Et s'il vous faut jouer vos têtes,Vous les saurez porter‖ sur l'autel du devoir.

Marchez donc et luttez !‖ Du vieux monde qui crouleBrisant les dieux, brisant‖ la vieille iniquité,Bâtissez un temple où la foulePuisse abriter enfin‖ sa féconde unité !

De la stérile nuit‖ de nos haines premièresQue pour l'homme nouveau‖ surgisse un nouveau jour !Émancipez par les lumières,Semez dans les esprits‖ la moisson de l'amour !

Oh ! de l'amour surtout‖ alimentez les flammes !Rappelez cet amour‖ que le méchant proscrit !Enseignez sans cesse à nos âmesCette fraternité‖ qu'enseignait Jésus-Christ !

Éteignez dans les cœurs‖ les feux de la vengeance !L'esprit affranchit mieux‖ que le glaive irrité.L'étoile de l'intelligenceSur nos mœurs doit éclore‖ avant la liberté.

Dites à ceux pour qui‖ le destin fut sévère,A ceux pour qui le sort‖ n'a jamais eu d'affronts,Que les eaux saintes du CalvaireOnt indistinctement‖ coulé pour tous les fronts ;

Que, maudit dans les cieux‖ et maudit en ce monde,Pauvre de tout le sang‖ dont il est inondé,L'esclavage est un sol immondeQue les regards de Dieu‖ n'ont jamais fécondé.

Et vous aurez rempli‖ votre tache, et le SageQui, mort et dans les cieux,‖ vit encor parmi nous,Applaudissant à votre ouvrage,Vous dira : « Gloire, enfants !‖ amour et gloire à vous ! »

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
1(aabbcc) 49((aa)) 3(ababcdccd) 20(abab)
Mètre
Alexandrins et décasyllabes (167 de 12, 24 de 10, 20 de 8)· profil 8, 4+6, 6+6
Strophes
20 quatrains, 5 distiquess, 3 neuvains, 1 sizain
Mots à la rime
a destinée / retournée féminine, classiqueb deuil / cercueil masculine, classiquec l'indigence / l'intelligence féminine, classiquea jours / amours masculine, classiqueb environne / couronne féminine, classiquec d'humanité / liberté masculine, classiqued publique / domestique féminine, classiquee flambeau / beau masculine, classiquef abîme / sublime féminine, classiqueg lutteur / Créateur masculine, classiqueh naguère / vulgaire féminine, classiquei accompli / l'oubli masculine, classiquea indifférence / d'ignorance féminine, classiqueb vanité / nullité masculine, classiquec hypocrites / écrites féminine, classiqued clameurs / mœurs masculine, classiquee inutile / île féminine, classiquef d'affronts / respirons masculine, classiqueg terre / solitaire féminine, classiqueh abattu / vertu masculine, classiquea infime / t'opprime féminine, classiqueb reins / souverains masculine, classiquec visage / passage féminine, classiqued esprits / mépris masculine, classiquee tendresses / dresses féminine, classiquef tombeaux / flambeaux masculine, classiqueg arbres / marbres féminine, classiqueh immérité / insulté masculine, classiquea idée / obsédée féminine, classiqueb bonheur / labeur masculine, classiquec haine / prochaine féminine, classiqued lois / droits masculine, classiquee démence / semence féminine, classiquef passé / dépensé masculine, classiqueg noire / mémoire féminine, classiqueh éveiller / d'oublier masculine, classiquei insigne / signe féminine, classiquej élus / plus masculine, classiquek sombre / d'ombre féminine, classiquel fils / profits masculine, classiquem avares / rares féminine, classiquen touché / penché masculine, classiqueo fière / mère féminine, classiquep horizon / maison masculine, classiqueq éplorée / honorée féminine, classiquer dévoûment / monument masculine, classiques image / hommage féminine, classiquea lâcheté / impiété masculine, classiqueb commencée / pensée féminine, classiquec punir / avenir masculine, classiqued persévérance / espérance féminine, classiquee drapeau / tombeau masculine, classiquea sévère / révère féminine, classiqueb indigné / résigné masculine, classiquec défendre / cendre / entendre féminine, classiqued éternel / solennel masculine, classiquea maudire / sourire féminine, classiqueb concilier / d'oublier masculine, classiquec sublimes / cimes / abîmes féminine, classiqued essor / sort masculine, classiquea parole / auréole féminine, non classiqueb chaleurs / pleurs masculine, classiquec murailles / funérailles / entrailles féminine, classiqued désormais / jamais masculine, classiquea larmes / armes féminine, classiqueb tu / combattu masculine, classiquea œuvre / couleuvre féminine, classiqueb radieux / victorieux masculine, classiquea âge / outrage féminine, classiqueb puissants / innocents masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb croîtront / l'achèveront masculine, classiquea monde / émonde féminine, classiqueb mortel / éternel masculine, classiquea trêve / rêve féminine, classiqueb mot / bientôt masculine, classiquea éclore / encore féminine, classiqueb meilleur / cœur masculine, classiquea appelle / l'hirondelle féminine, classiqueb vieux / cieux masculine, classiquea austère / terre féminine, classiqueb sueurs / pleurs masculine, classiquea charmes / larmes féminine, classiqueb mûrir / l'avenir masculine, classiquea jalouse / épouse féminine, classiqueb moqueurs / cœurs masculine, classiquea succombe / tombe féminine, classiqueb moment / dévoûment masculine, classiquea conquêtes / têtes féminine, classiqueb d'espoir / devoir masculine, classiquea croule / foule féminine, classiqueb iniquité / unité masculine, classiquea premières / lumières féminine, classiqueb jour / l'amour masculine, classiquea flammes / âmes féminine, classiqueb proscrit / Jésus-Christ masculine, classiquea vengeance / l'intelligence féminine, classiqueb irrité / liberté masculine, classiquea sévère / Calvaire féminine, classiqueb d'affronts / fronts masculine, classiquea monde / immonde féminine, classiqueb inondé / fécondé masculine, classiquea Sage / ouvrage féminine, classiqueb nous / vous masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

211 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Paysages, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation poesies.net· Sources