Poèmes et Paysages, 1852· Poèmes et paysages
X. Le Piton des Neiges. (Seconde Version.)
Océan, Océan,‖ quand ta houle écumanteRoule, vague sur vague,‖ aux coups de la tourmente,Un flot majestueux,‖ d'un seul jet dans les airs,Monte submergeant tout‖ de son élan sublime :Comme un cratère on voit‖ au vent fumer sa cime,Et de sa masse énorme‖ il domine les mers.
Les ondulations‖ que son volume écraseViennent incessamment‖ se briser à sa base ;L'eau bouillonne et bondit‖ vers son front orgueilleux,Mais lui, voyez ! debout‖ au fort de la tempête,D'écume et de vapeurs‖ il couronne sa tête,Maîtrisant à ses pieds‖ les assauts furieux.
Tel de ces pics que tu domines,Superbe mont salazien,Tel de ces montagnes voisinesJaillit ton front aérien.Immense, immuable, immobile,Du plateau central de notre îleTon sommet auguste et tranquilleSe dresse, embrassant l'horizon ;Un hiver éternel y siège,Et tes flancs que la nue assiège,Se couvrent de glace et de neige,A jamais chauves de gazon.
L'œil qui du sein des mers profondesContemple ta mâle beauté,Sur la verte fille des ondesAime ta farouche âpreté.Tu sembles, dans le vide immense,Du vent léger qui se balance,Ou de l'ouragan qui s'élance,Écouter le bruit dans les cieux,Et, comme un aïeul solitaire,Sur l'océan et sur la terreFixant un regard centenaire,Veiller, penseur silencieux.
Quand le soleil s'éteint‖ et que l'ombre est venue,Quand la lune se lève‖ au-dessus de la nue,La mer autour de toi‖ roule, mouvant miroir ;Des cieux l'astre des nuits‖ blanchit les vastes dômes,Et tu vois les vaisseaux,‖ comme de blancs fantômes,Glisser à l'horizon‖ dans les vapeurs du soir.
Et le hardi pêcheur‖ dont la barque rapideBondit légèrement‖ sur la nappe limpide,Et l'oiseau que la nuit‖ a surpris sur les mers,Voyant bleuir au ciel‖ ta forme aérienne,Orientant leur vol‖ sur ta cime lointaine,S'avancent au roulis‖ berceur des flots amers.
Et ton front d'un azur intense,Aux clartés de l'astre songeur,Apparaît plus sombre à distanceA l'œil pensif du voyageur.Il voit l'essaim des paille-en-queue,Qui font d'un coup d'aile une lieue,Tachant de blanc la voûte bleue,Regagner l'île aux verts îlots.Et ta masse antique et profonde,Qu'une clarté d'opale inonde,Semble le noir spectre de l'ondeDebout sur l'abîme des flots.
Ah ! devant ton profil austèreCombien de siècles ont passé !Sur ton granit que rien n'altèreLe pas du temps s'est effacé.Que de jours de calme et d'orage,Et de trombe et d'ardent mirage,Et de tourmente et de naufrage,Pour ton œil séculaire ont lui !Tempête, ombre, aquilon, lumière,Tout rentra dans la nuit première ;Mais toi, dans ta stature altière,Tu fus alors comme aujourd'hui.
Alors comme aujourd'hui‖ les rougeurs de l'aurore,Et la pourpre des soirs‖ que l'ombre décolore,Sur ta tête de neige‖ ont répandu leurs feux ;Et quand l'aube ou la nuit‖ vint sourire à la terre,Dans le vide étoilé‖ tu brillas solitaire,Comme un phare aux reflets‖ doux et mystérieux.
Alors comme aujourd'hui‖ de tes rochers aridesTu versas dans nos bois‖ la nappe aux eaux limpides ;Et défiant toujours‖ le vent dévastateur,Et drapant tes flancs nus‖ du manteau des nuages,Adamastor des monts‖ et trônant sur les âges,Tu levas dans les cieux‖ ton front dominateur.
O colosses de la nature,Pics d'inaccessible hauteur,Dont l'inébranlable structureBrave l'ouragan destructeur !Blocs altiers, masse indéfinie,Gouffres, chaos, désharmonie,Que la main d'un fatal génieSema dans ces lieux écartés ;Gerbes d'éclairs, sombres nuages,Nids fulgurants d'où les oragesS'élancent en éclats sauvagesAu sein des monts épouvantés ;
Torrent, gouffre, océan, tempête,Emportez-moi dans vos terreurs,Car j'aime à sentir sur ma têtePasser le vent de vos fureurs !J'aime à contempler vos abîmes,A mesurer vos hautes cimes,A suivre vos houles sublimes,A me remplir de votre effroi !Au vent, à l'éclair, à la flammeJe veux, je veux mêler mon âme !Mon âme en tes grandeurs t'acclame,O nature ! et grandit en moi.
Versification
- Forme
- Sizains
- Rimes
- 3{2(aabccb) 2(ababcccdeeed)}
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (71 de 8, 36 de 12, 1 de 7)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 6 sizains, 6 douzains
- Mots à la rime
- a écumante / tourmente féminine, classiqueb airs / mers masculine, classiquec sublime / cime féminine, classiquea écrase / base féminine, classiqueb orgueilleux / furieux masculine, classiquec tempête / tête féminine, classiquea domines / voisines féminine, classiqueb salazien / aérien masculine, classiquec immobile / île / tranquille féminine, classiqued l'horizon / gazon masculine, classiquee siège / assiège / neige féminine, classiquea profondes / ondes féminine, classiqueb beauté / âpreté masculine, classiquec immense / balance / s'élance féminine, classiqued cieux / silencieux masculine, classiquee solitaire / terre / centenaire féminine, classiquea venue / nue féminine, classiqueb miroir / soir masculine, classiquec dômes / fantômes féminine, classiquea rapide / limpide féminine, classiqueb mers / amers masculine, classiquec aérienne / lointaine féminine, classiquea intense / distance féminine, classiqueb songeur / voyageur masculine, classiquec paille-en-queue / lieue / bleue féminine, classiqued îlots / flots masculine, classiquee profonde / inonde / l'onde féminine, classiquea austère / n'altère féminine, classiqueb passé / effacé masculine, classiquec d'orage / mirage / naufrage féminine, classiqued lui / aujourd'hui masculine, classiquee lumière / première / altière féminine, classiquea l'aurore / décolore féminine, classiqueb feux / mystérieux masculine, classiquec terre / solitaire féminine, classiquea arides / limpides féminine, classiqueb dévastateur / dominateur masculine, classiquec nuages / âges féminine, classiquea nature / structure féminine, classiqueb hauteur / destructeur masculine, classiquec indéfinie / désharmonie / génie féminine, classiqued écartés / épouvantés masculine, classiquee nuages / orages / sauvages féminine, classiqueb terreurs / fureurs masculine, classiquec abîmes / cimes / sublimes féminine, classiqued effroi / moi masculine, classiquee flamme / âme / t'acclame féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Paysages, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation poesies.net· Sources