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un seul est le mot juste.

Poèmes et Paysages, 1852· Poèmes et paysages

XI. le Lac des Goyaviers et le Piton d’Enchaine

(Seconde Version.)

Auguste Lacaussade· strophes variées, alexandrins, 162 vers

À M. Gaudin, ingénieur en chef de l’île Bourbon.

Ô lac des Goyaviers,‖ dont l'onde paresseuseCaresse mollement‖ sa rive lumineuse !Dans ton sein calme et bleu,‖ comme en un clair miroir,Le ciel aime à mirer‖ les étoiles du soir ;Et dans son vol léger‖ la rapide hirondelleAime à toucher tes flots‖ du duvet de son aile :L'oiseau capricieux,‖ en son agile essor,Les franchit d'un seul trait‖ pour les franchir encor ;Sur ta nappe endormie‖ il glisse ou se balance,Et cent fois dans les airs‖ en se jouant s'élance.Ainsi la libellule‖ aux brillantes couleursVa, fuit, revient parmi‖ tes nymphéas en fleurs.

Beau lac, sur les gazons‖ que ton flot calme arroseLa colombe des bois‖ s'arrête et se reposeEt, voilant ses bonheurs‖ dans l'ombre des rameaux,Suspend son nid à l'arbre‖ incliné sur tes eaux.Pour embellir tes bords‖ la jam-rose odoranteOmbrage de son fruit‖ ton onde transparente ;Pour charmer tes échos‖ l'aigrette du maïsBerce parmi ses fleurs‖ le chant des bengalis ;Et, ridant ton azur,‖ la poule d'eau sauvageMontre sur tes flots bleus‖ son bleuâtre corsage.L'ouragan déchaîné‖ qui rugit sur les monts,Quand son souffle orageux‖ descend dans ces vallons,Épargne le bassin‖ où ta vague demeure ;Son courroux désarmé‖ te caresse et t'effleure.La lune, à son zénith,‖ blanchissant tes roseaux,S'arrête dans le ciel‖ pour contempler tes eaux.Tout s'embaume en ces lieux‖ d'amour et d'harmonie.N'es-tu pas le séjour‖ de quelque heureux génie ?Des ondes et des bois‖ respirant la douceur,Je t'écoute et je crois‖ écouter une sœur,Qui gronde en souriant,‖ dont la voix douce et pure,Fraîche comme ton eau‖ qui se plaint et murmure,Semble, en me consolant,‖ me reprocher tout basDe vivre dans un monde‖ où le bonheur n'est pas ;Et mon âme à ta voix‖ descend vers ce rivageComme un oiseau battu‖ par le vent et l'orageEt, rêvant au long bruit‖ de tes mourants accords,Voudrait se faire un nid‖ à l'ombre de tes bords.

Comme un amant des bois‖ et de leur frais mystère,Comme un cœur qui s'isole‖ et qu'a déçu la terre,Fuyant les bruits d'en bas‖ pour la paix des hauts lieux,Dans la sérénité‖ des monts silencieuxVous habitez, ami !‖ De l'agreste chaumièreVotre main vint m'ouvrir‖ la porte hospitalière.C'est ici qu'incliné‖ sous la neige des ans,Libre enfin du fardeau‖ de ces labeurs pesantsQu'a portés sans faiblir‖ votre mâle courage,Vous vous êtes bâti,‖ dans un site sauvage,Ermite de nos bois,‖ ce rustique séjourD'où vous voyez tomber‖ le soir de votre jour.Content des humbles biens‖ que Dieu vous garde encore,Dans ce modeste abri‖ qu'un blanc jasmin décore,La main qui vous guida‖ fut celle du malheur ;Mais l'exil accepté‖ n'arrache à votre cœurNi plaintes ni regrets,‖ ô doux penseur ! ô sage !Qu'importe que l'oiseau‖ dont l'aile au loin voyage,Ne trouve sur les bords‖ qu'il effleure en passantQue des rochers battus‖ du flot retentissant,Que d'incultes déserts‖ ou de sombres ruines !S'il délasse un moment‖ ses pieds sur les épines,Il rêve à son retour‖ les gazons et les fleurs,Puis il reprend son vol,‖ car son but est ailleurs.

Salut, mon vieil ami !‖ d'une lyre noviceVous l'indulgent conseil,‖ vous l'arbitre propice.Au censeur éclairé‖ de mes jeunes travaux

Je ne viens pas offrir‖ quelques essais nouveaux ;Mais, comme un barde enfant‖ sur les monts de l'ÉcosseErrant accompagné‖ de sa muse précoce,De ces mornes je viens‖ contempler la hauteur,Respirer des hauts lieux‖ le souffle inspirateurEt, regardant courir‖ à mes pieds les nuages,Rêver au bruit lointain‖ du vent dans les feuillages,Et suivre du regard,‖ comme l'esprit des airsQui plane incessamment‖ sur ces sommets déserts,L'oiseau blanc du tropique‖ errant de cime en cimeEt dépassant leur front‖ de son aile sublime.

Voici le pic altier‖ dont le front sourcilleuxSe dresse, monte et va‖ se perdre au fond des cieux.Ce morne au faîte ardu,‖ c'est le Piton d'Anchaîne.De l'esclave indompté‖ brisant un jour la chaîne,C'est à ce bloc de lave,‖ inculte, aux flancs pierreux,Que dans son désespoir‖ un nègre malheureuxEst venu demander‖ sa liberté ravie.Il féconda ces rocs‖ et leur donna la vie ;Car, pliant son courage‖ à d'utiles labeurs,Il arrosa le sol‖ de ses libres sueurs.Il vivait de poissons,‖ de chasse, de racines :Dans l'ombreuse futaie‖ ou le creux des ravinesAux abeilles des bois‖ il ravissait leur miel ;Il surprenait au nid‖ ou frappait dans le cielSa proie. Et seul, tout seul,‖ et fière créatureDisputant chaque jour‖ sa vie à la nature,Africain exposé‖ sur ces pitons déserts

Aux cruelles rigueurs‖ des plus rudes hivers,Il préférait la lutte‖ incertaine et sauvageÀ des jours plus cléments‖ passés dans l'esclavage,Et debout sur ces monts‖ qu'il avait pour témoins,Souvent il s'écriait :‖ « Je suis libre du moins ! »Cependant comme l'aigle‖ habitant des montagnes,Qui du fond bleu des airs‖ descend vers les campagnes,Sur les sillons mouvants‖ plane avec majesté,Et s'approchant du sol‖ par sa proie habité,La ravissant au ciel‖ dans sa puissante serre,Reprend son vol farouche‖ et remonte à son aire ;Le hardi fugitif,‖ abandonnant les bois,Loin de son pic altier‖ s'aventurait parfois ;Il butinait de nuit‖ dans le champ et la plaine,Puis remontant, furtif,‖ à son abrupt domainePar l'âpre aspérité‖ d'un sentier roide et nu,Invisible au regard‖ et de lui seul connu,Des bonheurs de l'esclave‖ exilé volontaire,Il regagnait là-haut‖ sa hutte solitaire.

Je suis venu m'asseoir,‖ ami, sous vos palmiers.Ceux qui dans ces rochers‖ sont montés les premiers,Intrépides chasseurs,‖ pour gravir sur ces pentes,Aux racines d'affouche,‖ aux lianes rampantes,Grimpaient, et poursuivaient‖ sous leurs abris secretsEt le merle et la huppe,‖ hôtes de nos forêts.Mais aux lieux où jadis‖ un monde de feuillageDéployait ses verdeurs‖ et son luxe d'ombrage,De jeunes caféiers,‖ de jeunes orangers

Balancent aujourd'hui‖ leurs rameaux étrangers,Et font au voyageur‖ brisé de lassitudeUne tiède oasis‖ de cette solitude.

Aux veines du rocher‖ qui filtre ses cristaux,Recueillant avec soin‖ le blanc filet des eaux,Le lit creusé par vous‖ pour l'onde éparse et pureVous porte sa fraîcheur‖ et son vivant murmure ;Et l'oiseau, que son bruit‖ avertit en passant,S'abreuve et dans les airs‖ monte en vous bénissant.Sa faim glane après vous‖ dans votre champ prospèreLes grains qu'y laisse exprès‖ votre bonté de père ;Il vous aime, il vous chante,‖ et les grands vents surprisS'étonnent sur ces monts‖ de bercer des épis.Cependant sous leurs fruits‖ dont le poids les inclineVos arbres inégaux‖ penchent sur la colline,Où la pêche de pourpre‖ au duvet veloutéRougit comme la joue‖ en fleur de la beauté.Mais des champs paternels‖ qu'habita votre enfanceVotre cœur a gardé‖ la longue souvenance ;Et plein des beaux soleils‖ de vos premiers beaux ans,Respirant le passé‖ dans les parfums présents,Vous prodiguez vos soins‖ à ces tiges légères,Fleurs d'un autre climat‖ et pour nous étrangères.Sur le cours diligent‖ des rapides ruisseauxVos odorants lilas‖ suspendent leurs berceaux,Et sous les framboisiers‖ la brune violette,Comme vous simple et douce‖ et comme vous discrète,Verse dans vos gazons‖ sa timide senteur…

Ô Dieu ! soyez touché‖ de son humble bonheur !Oh ! gardez-lui toujours‖ d'aussi chastes délices !Que de ses fleurs le vent‖ respecte les calices,Et de ses bananiers‖ que le fruit nourrissantJaunisse aux chauds rayons‖ d'un soleil mûrissant !Dans son lac tiède et bleu‖ que le flot soit limpide,Que l'aquilon l'ignore‖ et jamais ne le ride !Esprit hospitalier‖ et cœur exempt de fiel,Dans cette solitude‖ aux rêves poétiques,Qu'il partage longtemps‖ avec l'oiseau du cielL'ombrage et les épis‖ de ses bois romantiques !

1835.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
79[aa] 1[abab]
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a paresseuse / lumineuse féminine, classiqueb miroir / soir masculine, classiquec hirondelle / aile féminine, classiqued essor / encor masculine, classiquee balance / s'élance féminine, classiquef couleurs / fleurs masculine, classiquea arrose / repose féminine, classiqueb rameaux / eaux masculine, classiquec odorante / transparente féminine, classiqued maïs / bengalis masculine, classiquee sauvage / corsage féminine, classiquef monts / vallons masculine, classiqueg demeure / t'effleure féminine, classiqueh roseaux / eaux masculine, classiquei d'harmonie / génie féminine, classiquej douceur / sœur masculine, classiquek pure / murmure féminine, classiquel bas / pas masculine, classiquem rivage / l'orage féminine, classiquen accords / bords masculine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb lieux / silencieux masculine, classiquec chaumière / hospitalière féminine, classiqued ans / pesants masculine, classiquee courage / sauvage féminine, classiquef séjour / jour masculine, classiqueg encore / décore féminine, classiqueh malheur / cœur masculine, classiquei sage / voyage féminine, classiquej passant / retentissant masculine, classiquek ruines / épines féminine, classiquel fleurs / ailleurs masculine, classiquea novice / propice féminine, classiqueb travaux / nouveaux masculine, classiqueb l'Écosse / précoce féminine, classiquec hauteur / inspirateur masculine, classiqued nuages / feuillages féminine, classiquee airs / déserts masculine, classiquef cime / sublime féminine, classiquea sourcilleux / cieux masculine, classiqueb d'Anchaîne / chaîne féminine, classiquec pierreux / malheureux masculine, classiqued ravie / vie féminine, classiquee labeurs / sueurs masculine, classiquef racines / ravines féminine, classiqueg miel / ciel masculine, classiqueh créature / nature féminine, classiquei déserts / hivers masculine, classiqueb sauvage / l'esclavage féminine, classiquec témoins / moins masculine, classiqued montagnes / campagnes féminine, classiquee majesté / habité masculine, classiquef serre / aire féminine, classiqueg bois / parfois masculine, classiqueh plaine / domaine féminine, classiquei nu / connu masculine, classiquej volontaire / solitaire féminine, classiquea palmiers / premiers masculine, classiqueb pentes / rampantes féminine, classiquec secrets / forêts masculine, classiqued feuillage / d'ombrage féminine, classiquee orangers / étrangers masculine, classiqueb lassitude / solitude féminine, classiquea cristaux / eaux masculine, classiquec passant / bénissant masculine, classiqued prospère / père féminine, classiquee surpris / épis masculine, classiquef incline / colline féminine, classiqueg velouté / beauté masculine, classiqueh enfance / souvenance féminine, classiquei ans / présents masculine, classiquej légères / étrangères féminine, classiquek ruisseaux / berceaux masculine, classiquel violette / discrète féminine, classiquem senteur / bonheur masculine, classiqueb délices / calices féminine, classiquec nourrissant / mûrissant masculine, classiqued limpide / ride féminine, classiquee fiel / ciel masculine, classiquef poétiques / romantiques féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

162 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Paysages, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation poesies.net· Sources