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Poèmes et Paysages, 1852· Poèmes et paysages

XVI. Les Bois détruits

Auguste Lacaussade· sizains, alexandrins surtout, 168 vers

A la mémoire de mon ami Louis Féry d’Esclands de l’île Bourbon

I

J'ai vu des nobles fils‖ de nos forêts superbesLes grands troncs abattus‖ dispersés dans les herbes,Et de l'homme en ces lieux‖ j'ai reconnu les pas.Renversant de ses mains‖ l'œuvre des mains divines,Partout sur son passage‖ il sème et les ruinesEt l'incendie et le trépas.

Que de jours ont passé‖ sur ces monts, que d'annéesPour voiler de fraîcheur‖ leurs cimes couronnéesD'arbres aux troncs d'airain,‖ aux feuillages mouvants !S'il faut, hélas ! au temps‖ des siècles pour produire,A l'homme un jour suffit‖ pour abattre et détruireL'œuvre séculaire des ans.

Sur ces sommets boisés‖ qu'un souffle tiède embaume,Ma muse, blonde enfant‖ qui naquit sous le chaume,Vers des cieux bleus et clairs‖ essaya son essor ;Et butinant leur miel‖ aux fleurs de Salazie,Elle errait et cueillait‖ sa fraîche poésie,Légère abeille aux ailes d'or.

Peut-être avant le jour‖ où ma tête blanchiePenchera vers le sol,‖ pesante et réfléchie,Revenant à ces lieux‖ demander leurs abris,Je reverrai des monts‖ sans verdure et sans ombres,Et, pleurant en secret‖ nos solitudes sombres,Je gémirai sur leurs débris.

Je veux fermer mon cœur‖ aux douloureux présages…O gigantesques monts‖ où dorment les nuages,De vos arbres sur nous‖ balancez les arceaux !Défendant vos beaux flancs‖ des haches meurtrières,Que notre main conserve‖ à vos têtes altièresLeurs chevelures de rameaux !

Et vous, doux habitants‖ de ces lieux solitaires,Hommes simples et purs,‖ aux mœurs hospitalières,Respectez-les, ces bois‖ qu'ont respectés les ans !Laissez sous leur verdure‖ et leurs ombres profondesErrer les couples blancs,‖ jouer les têtes blondesDes colombes et des enfants.

Joignez à l'arbre fier‖ de sa haute statureL'humble arbuste où l'oiseau‖ trouve sa nourriture ;Aux marges du torrent‖ qui bouillonne argenté,Laissez rougir la fraise‖ et la framboise éclore ;Que la pêche y suspende‖ au soleil et coloreSon fruit au duvet velouté.

Que la brise, agitant‖ vos touffes de jam-roses,Épanche autour de vous‖ la douce odeur des roses ;Que leur dôme embaumé‖ s'incline sur les eaux ;Sous leur voûte cachez‖ vos maisonnettes blanches,Comme on voit, suspendus‖ dans l'épaisseur des branches,Les nids ombragés des oiseaux.

Restez sourds aux conseils‖ d'une avide opulence ;De sagesse et d'amour‖ vivez dans le silence.Le trésor le plus pur‖ vient de la paix des cœurs.Mais chassez l'étranger‖ de vos bois centenaires,Car il profanerait‖ de ses mains mercenairesVos forêts vierges et vos mœurs !

II

Qu'ont-ils fait de nos bois,‖ qu'ont-ils fait de nos terres,Ces défricheurs venus‖ des plages étrangères,Par un vent de malheur‖ sur nos grèves jetés ?Ne voulant voir en eux‖ que des déshérités,Notre île hospitalière‖ accueillit leur détresseEn mère, et sur leurs deuils‖ mesura sa tendresse.Abritant leurs fronts las,‖ de son ciel tiède et purElle étendit sur eux‖ la coupole d'azur ;Sous leurs pieds écartant‖ les épines jalouses,Elle ouvrit le velours‖ de ses molles pelouses,Fit chanter, pour bercer‖ leurs souvenirs amers,Les oiseaux de ses bois‖ et les flots de ses mers,Et leur prouva par l'acte‖ et non par la paroleLa chaude loyauté‖ de l'amitié créole.

Mais tes fils adoptifs‖ ont trahi tes bontés.Ils ont porté la mort‖ dans tes champs dévastés.Le froid amour de l'or‖ éteignant dans leurs âmesLe foyer virginal‖ et noble aux belles flammes,Ils ont privé ton ciel‖ de ses peuples d'oiseaux,Tes plaines de leurs fleurs,‖ tes nymphes de leurs eaux ;Et, sapant tes forêts,‖ ô ma mère ! leur glaiveFit tomber de ton front ta chevelure d’Ève.Et nous avons permis‖ que leurs bras éhontésMissent à nu les flancs‖ qui nous ont enfantés !Et sous nos yeux ils ont,‖ de leurs mains libertines,Profané les secrets‖ de tes formes divines !Et nous l'avons souffert !‖ et nos justes fureursN'ont pas honni, chassé‖ ces durs dévastateursQue la vague en courroux,‖ rebuts d'un autre monde,Déposa sur nos bords‖ comme une vase immonde !O misère ! ô douleur !‖ Ce n'est pas tout encor,Car ils nous ont légué‖ leur appétit pour l'or :A leur souffle glacé‖ notre âme s'est flétrie ;Nous n'avons plus au cœur‖ l'amour de la patrie !De la terre natale‖ où dorment nos aïeuxNous éloignons nos pas,‖ nous détournons les yeux ;Nous n'aspirons qu'à l'heure‖ où gorgés de richesses,Fuyant ces lieux, berceaux‖ de nos pures jeunesses,Nous pourrons dans le sein‖ des lointaines citésÉtaler au grand jour‖ nos sottes vanités !Et pour voler au but‖ où notre espoir s'attache,Nous portons en tous lieux‖ et la flamme et la hache ;Et l'on ne voit partout‖ que des champs dépouillés,Que d'arides plateaux‖ aux rocs noirs et pelés,Qu'une herbe rare et jaune‖ et des arbustes fauvesSur les flancs décharnés‖ de nos montagnes chauves ;Et, courbés vers le sol,‖ chaque jour dans son seinNous fouillons de la pioche‖ et du pic assassin.De nos champs épuisés,‖ sans remords et sans trêve,Notre lèvre acharnée‖ a bu toute la sève ;Et, desséchant ce sein‖ qui nous a tous nourris,Quand il n'est plus de lait‖ dans ses vaisseaux taris,Tout gonflés et repus‖ du sang de notre mère,Nous faisons voile, hélas !‖ vers la rive étrangère,Et nous allons aux yeux‖ des superbes citésÉtaler au grand jour‖ nos sottes vanités !

III

O mère malheureuse !‖ ô mère délaissée !Oui, garde sur tes yeux‖ ta paupière baissée.Je comprends ta tristesse‖ et comprends tes douleurs,Et mêle à tes regrets‖ mes regrets et mes pleurs.Plus de verte savane‖ et d'ombreuses collines,Où s'ouvrait la grenade‖ aux perles purpurines ;Plus de hauts cocotiers‖ et de beaux orangersS'affaissant sous le poids‖ de leurs rameaux chargés ;Et tu ne verses plus‖ sur la mer langoureuseQui vient baiser tes pieds‖ de sa vague amoureuse,Les souffles parfumés‖ et les fraîches senteursDe tes arbres si beaux‖ que les oiseaux pêcheurs,Fuyant des flots émus‖ les rumeurs éternelles,Venaient s'y reposer‖ pour embaumer leurs ailes !Mais tout n'est pas perdu,‖ mère, console-toi !Il te reste des fils‖ qui t'ont gardé leur foi,Qui, n'empruntant jamais‖ leur vol aux hirondelles,Quand tout te trahirait‖ te resteraient fidèles,Et qui, pour te servir‖ jusqu'à leur dernier jour,A défaut du génie‖ auront du moins l'amour !Et près d'eux j'en sais un‖ qui, sevré de tendresses,Du sort n'a point connu‖ les prodigues caresses ;Mais qui, fils de tes flancs,‖ fidèle humilié,Se consolant en toi‖-de lutter oublié,Se souviendra toujours‖ que ses lèvres jumellesOnt sucé l'existence‖ à tes brunes mamelles.

Il ira, cet enfant‖ dont le front révoltéPorte un natal reflet‖ de ta mâle âpreté,Il ira sur tes monts‖ où siègent les nuages,Bleus-palais éthérés‖ de l'esprit des orages ;Et là, seul avec toi,‖ si dans l'ombre des nuitsIl exhale en secret‖ l'hymne de ses ennuis,Mère, à sa voix pardonne‖ un accent de colère :Cette voix dut flétrir‖ ta honte séculaire.S'il naquit pour chanter‖ les bois, les eaux, les fleurs,Le sort ne lui fut pas‖ avare de douleurs ;Enfant né pour le jour,‖ persécuté par l'ombre,Il sait ce que la vie‖ a de dégoûts sans nombre ;Aussi, triste, mais calme‖ et bravant tout écueil,Il va seul à son but‖ dans son tranquille orgueil.Sur les sommets altiers,‖ sur la montagne austère,Il marche loin des pas‖ des heureux de la terre ;Leurs injustes dédains‖ à son âme ont apprisA payer leurs dédains‖ d'un trop juste mépris ;Mais de ce cœur blessé‖ l'indulgence hautaineN'est jamais descendue‖ au niveau de la haine ;Vers des dieux plus cléments‖ il aspira toujours,Et toujours la nature‖ eut ses hautes amours.Les torrents écumeux,‖ la foudre et ses ravagesOnt façonné son âme‖ à leurs concerts sauvages ;Mais son verbe attendri,‖ pour célébrer tes bords,O mon île ! oubliera‖ les farouches accords.Pour chanter sur les monts‖ ta verte SalazieSa lèvre épanchera‖ le miel de poésie ;Et le jour où, donnant‖ dans un dernier adieuSa dépouille à la tombe‖ et son esprit à Dieu,Il se reposera‖ d'une existence amère,Tu verseras peut-être‖ une larme, ô ma mère !

Versification

Forme
Sizains
Rimes
1{9(aabccb) 57((aa))}
Mètre
Alexandrins surtout (159 de 12, 9 de 8)· profil 8, 6−6
Strophes
9 sizains, 4 distiquess
Mots à la rime
a superbes / herbes féminine, classiqueb pas / trépas masculine, classiquec divines / ruines féminine, classiquea d'années / couronnées féminine, classiqueb mouvants / ans masculine, classiquec produire / détruire féminine, classiquea embaume / chaume féminine, classiqueb essor / d'or masculine, classiquec Salazie / poésie féminine, classiquea blanchie / réfléchie féminine, classiqueb abris / débris masculine, classiquec ombres / sombres féminine, classiquea présages / nuages féminine, classiqueb arceaux / rameaux masculine, classiquec meurtrières / altières féminine, classiquea solitaires / hospitalières féminine, classiqueb ans / enfants masculine, classiquec profondes / blondes féminine, classiquea stature / nourriture féminine, classiqueb argenté / velouté masculine, classiquec éclore / colore féminine, classiquea jam-roses / roses féminine, classiqueb eaux / oiseaux masculine, classiquec blanches / branches féminine, classiquea opulence / silence féminine, classiqueb cœurs / mœurs masculine, classiquec centenaires / mercenaires féminine, classiquea terres / étrangères féminine, classiqueb jetés / déshérités masculine, classiquec détresse / tendresse féminine, classiqued pur / d'azur masculine, classiquee jalouses / pelouses féminine, classiquef amers / mers masculine, classiqueg parole / créole féminine, classiquea bontés / dévastés masculine, classiqueb âmes / flammes féminine, classiquec d'oiseaux / eaux masculine, classiqued glaive / d’Ève féminine, classiquee éhontés / enfantés masculine, classiquef libertines / divines féminine, classiqueg fureurs / dévastateurs masculine, classiqueh monde / immonde féminine, classiquei encor / l'or masculine, classiquej flétrie / patrie féminine, classiquek aïeux / yeux masculine, classiquel richesses / jeunesses féminine, classiquem cités / vanités masculine, classiquen s'attache / hache féminine, classiqueo dépouillés / pelés masculine, classiquep fauves / chauves féminine, classiqueq sein / assassin masculine, classiquer trêve / sève féminine, classiques nourris / taris masculine, classiquet mère / étrangère féminine, classiquea délaissée / baissée féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquec collines / purpurines féminine, classiqued orangers / chargés masculine, classiquee langoureuse / amoureuse féminine, classiquef senteurs / pêcheurs masculine, classiqueg éternelles / ailes féminine, classiqueh console-toi / foi masculine, classiquei hirondelles / fidèles féminine, classiquej jour / l'amour masculine, classiquek tendresses / caresses féminine, classiquel humilié / oublié masculine, classiquem jumelles / mamelles féminine, classiquea révolté / âpreté masculine, classiqueb nuages / orages féminine, classiquec nuits / ennuis masculine, classiqued colère / séculaire féminine, classiquee fleurs / douleurs masculine, classiquef l'ombre / nombre féminine, classiqueg écueil / orgueil masculine, classiqueh austère / terre féminine, classiquei appris / mépris masculine, classiquej hautaine / haine féminine, classiquek toujours / amours masculine, classiquel ravages / sauvages féminine, classiquem bords / accords masculine, classiqueo adieu / Dieu masculine, classiquep amère / mère féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

168 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Paysages, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation poesies.net· Sources