Poèmes et Paysages, 1852· Poèmes et paysages
LXIV. Les Jours de Juin
A Eugène L…
Eugène, puisque Juin,‖ le plus feuillu des mois,Est de retour, veux-tu‖ tous deux aller au bois ?Ensemble et seuls, veux-tu,‖ sous l'épaisse ramure,Prendre un long bain de calme,‖ et d'ombre, et de verdure ?Viens-t-en sous la forêt‖ de Meudon ou d'AuteuilOuïr gaîment siffler‖ le merle et le bouvreuil.Vois, ami, le beau ciel !‖ la belle matinée !Tout nous promet sur l'herbe‖ une bonne journée.Qui te retient ? Partons,‖ amis au cœur joyeux,Allons vivre ! fermons‖ nos livres ennuyeux !Oublions nos travaux,‖ nos soucis, notre prose !Sur sa tige allons voir‖ s'épanouir la rose !Dans la mousse odorante‖ où croît le serpolet,Quel bonheur d'égrener‖ des fraises dans du lait,Et, d'un tabac ambré‖ fumant des cigarettes,Assis sur le gazon‖ jonché de pâquerettes,De discourir de tout,‖ de demain, d'aujourd'hui,Et du passé d'hier,‖ bel âge évanoui,Jours si vite envolés‖ de collège et d'études,Et de nos froids pédants‖ aux doctes habitudes,Et des maîtres aimés,‖ nos bons vieux professeurs,Les Ménard, les Duguet,‖ aux sévères douceurs !Nous nous rappellerons‖ nos longues promenadesAu Pont du Sens, nos bains‖ l'été, nos camarades,Chers enfants dispersés‖ à tous les vents du sort,Ceux-là pris par le monde,‖ et ceux-ci par la mort,Hélas ! Et le silence‖ aux molles rêveriesAlors remplacera‖ nos vives causeries ;Et des dômes ombreux‖ qu'attiédit le soleil,Descendra sur nos fronts‖ un transparent sommeil,Sommeil fait de lumière‖ et de vague pensée ;Et, comme une onde errante‖ et d'un doux vent bercée,Abandonnant notre âme‖ à ses songes flottants,Les yeux à demi clos‖ nous rêverons longtemps…Puis, renouant le fil‖ des longues confidences,Nous dirons nos travaux,‖ nos vœux, nos espérances ;Et, tels que dans l'églogue‖ aux couplets alternés,Deux pasteurs devisant‖ sur leurs vers nouveau-nés,Nous nous réciterons,‖ toi ta chère Vendée,Beau livre où ton esprit‖ couve une grande idée ;Moi, mes chants sur mon île‖ aux palmiers toujours verts,Éclose au sein des eaux‖ comme une fleur des mers.Et tu verras passer‖ dans ces vers sans cultureUn monde jeune et fort,‖ une vierge nature,Des savanes, des monts‖ pleins de mâles beautés,Et, creusés dans leurs flancs,‖ ces vallons veloutésOù, près des froids torrents‖ bordés de mousse fraîche,Mûrissent pour l'oiseau‖ le jam-rose et la pêche ;Un soleil merveilleux,‖ un ciel profond et clair,Des bengalis, des fleurs,‖ joie et parfums de l'air,Tout un Éden baigné‖ de splendeur et d'arômeOù tout est poétique‖ et grand, excepté l'homme !
Puis les oiseaux viendront,‖ gazouillant leurs amours,A mes lointains pensers‖ donner un autre cours.Ils diront leurs amours,‖ et moi, sous la ramée,Comme eux, je te dirai‖ ma pâle bien-aimée,Aux longs cheveux plus noirs‖ que l'aile du corbeau,Aux yeux d'ébène, au front‖ intelligent et beau,Sa bouche jeune et mûre,‖ et sur ses dents nacréesLe rire éblouissant‖ de ses lèvres pourprées,Et sa belle indolence‖ et sa belle fierté,Et sa grâce plus douce‖ encor que sa beauté !Alors, adieu mon île‖ et les vertes savanes,Et les ravins abrupts‖ tapissés de lianes,Les mimosas en fleur,‖ le chant des bengalis !Adieu travaux et vers,‖ la Muse et mon pays !J'aurai tout oublié,‖ radieux et fidèle,Pour ne me souvenir‖ et ne parler que d'elle !Je te raconterai —‖ souvenir embaumé ! —Comment, un soir d'avril,‖ je la vis et l'aimai ;Comment de simples fleurs,‖ de douces violettes,Furent de notre amour‖ les chastes interprètes ;Comment, un autre soir,‖ à son front j'ai poséDes lèvres où mon cœur‖ palpitait embrasé ;Comment dans un éclair‖ de volupté suprême,Pressant contre mon sein‖ le sein brisé qui m'aime,Foudroyé de bonheur‖ et me sentant mourir,J'ai crié : « Maintenant,‖ ô mort ! tu peux venir ! »
Mais, vois ! le ciel serein !‖ la belle matinée !Tout nous promet sur l'herbe‖ une bonne journée.Viens-t'en ! fuyons la ville !‖ Amis au cœur joyeux,Allons vivre ! fermons‖ nos livres ennuyeux !Ensemble et seuls, allons‖ sous l'épaisse ramurePrendre un long bain d'oubli,‖ de calme et de verdure.
Versification
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a mois / bois masculine, classiqueb ramure / verdure féminine, classiquec d'Auteuil / bouvreuil masculine, classiqued matinée / journée féminine, classiquee joyeux / ennuyeux masculine, classiquef prose / rose féminine, classiqueg serpolet / lait masculine, classiqueh cigarettes / pâquerettes féminine, classiquei d'aujourd'hui / évanoui masculine, classiquej d'études / habitudes féminine, classiquek professeurs / douceurs masculine, classiquel promenades / camarades féminine, classiquem sort / mort masculine, classiquen rêveries / causeries féminine, classiqueo soleil / sommeil masculine, classiquep pensée / bercée féminine, classiqueq flottants / longtemps masculine, classiquer confidences / espérances féminine, classiques alternés / nouveau-nés masculine, classiquet Vendée / idée féminine, classiqueu verts / mers masculine, classiquev culture / nature féminine, classiquew beautés / veloutés masculine, classiquex fraîche / pêche féminine, classiquey clair / l'air masculine, classiquez d'arôme / l'homme féminine, classiquea amours / cours masculine, équivalenteb ramée / bien-aimée féminine, classiquec corbeau / beau masculine, classiqued nacrées / pourprées féminine, classiquee fierté / beauté masculine, classiquef savanes / lianes féminine, classiqueg bengalis / pays masculine, classiqueh fidèle / d'elle féminine, classiquei embaumé / posé masculine, classiquej l'aimai / embrasé masculine, classiquek violettes / interprètes féminine, classiquel suprême / m'aime féminine, équivalentem mourir / venir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Paysages, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation poesies.net· Sources