Poèmes et Paysages, 1852· Poèmes et paysages
LXV. Veux-tu Fuir ?
Loin d'ici veux-tu fuir ?‖ pauvre couple enchaîné,Veux-tu nous envoler‖ vers l'île où je suis né ?Je suis las de contrainte‖ et de ruse et d'entrave.Le ciel ne m'a point fait‖ avec un cœur d'esclave !Me cacher pour te voir,‖ pour t'aimer, ô tourment !Je veux vivre en plein air‖ et t'aimer librement !Ce monde est faux et lâche,‖ et ses hypocrisiesM'allument dans le sang‖ de sourdes frénésies.J'étouffe ici ! je meurs !‖ je suis las de souffrir !Je veux vivre et t'aimer‖ librement ou mourir !Et puis, ton ciel est froid,‖ il m'attriste, il m'obsède.Moi, né sous le soleil,‖ j'aime un azur plus tiède,Des horizons baignés‖ de brise et de splendeur,De fiers sommets empreints‖ de sauvage grandeur,Des flots lointains et bleus‖ où blanchissent des voiles,Des jours resplendissants,‖ des nuits où les étoilesOuvrent dans l'air lacté‖ leurs lumineux réseaux :Telles des perles d'or‖ tremblent au fond des eaux.
Aux bords des mers de l'Inde‖ il est un doux rivage,Sol riche où tout est grand,‖ immaculé, sauvage ;Où l'arbre, débordant‖ de sève et de santé,Lutte avec les grands monts‖ de force et de beauté ;Où la liane d'or‖ aux cloches de topaze,Tapissant les rochers‖ de leur cime à leur base,Couvrant des mangliers‖ les feuillages amers,Trempe ses verts cheveux‖ dans le saphir des mers.Là, tout est vie et flamme‖ et senteurs et murmures,Montant des flots, tombant‖ des profondes ramures ;Là, sur les hauts sommets‖ des vents d'est abrités,Nids d'ombre et de parfums,‖ sont des vals enchantés,Où, sur les beaux gazons‖ semés de blanches perles,Le frais matin s'éveille‖ au sifflement des merles,Se glisse à pas furtifs‖ dans les mousses en pleurs,Pose un baiser d'amant‖ sur la lèvre des fleurs,En souriant se mire‖ aux ondes transparentes,De son souffle attiédit‖ les brises murmurantes,Et, léger comme un songe,‖ au toucher du soleilS'envole et disparaît‖ dans un rayon vermeil.
C'est dans un de ces nids,‖ retraite parfumée,Qu'il ferait bon de vivre,‖ ô douce bien-aimée !Là, tels que deux ramiers‖ et seuls avec nos cœurs,Cultivant dans la paix‖ le sol de nos bonheurs,Retrempant notre amour‖ aux vents des solitudes,Dépouillant du présent‖ les lourdes lassitudes,Oubliant des cités‖ les aigreurs et le fiel,Nous vivrons plus heureux,‖ vivant plus près du ciel.
Fuyons donc ! oh ! fuyons‖ ce monde et cette ville,Cité sonore et triste,‖ éclatante et servile,Où le sol n'est que boue,‖ où le ciel n'a que nuit,Où je n'ai rien trouvé‖ que misère et que bruit !
Eh ! que me font à moi‖ les arts, la poésie !Ma muse à moi, c'est toi —‖ Viens dans ma Salazie,Viens sur le mont natal‖ de grands palmiers couvert,Habiter, pauvre et libre,‖ un toit de vétiver.Créons-nous un asile‖ où des eaux cristallinesIront en serpentant‖ des prochaines collines,Par des sentiers bordés‖ de fraise et d'ananas,Désaltérer nos fleurs,‖ filles de tous climats.Près de la violette‖ et du jasmin candideCroîtra le lys des eaux,‖ le nénuphar splendide ;Sous la liane-mousse‖ au bleu reflet changeantLe muguet cachera‖ ses clochettes d'argent ;Le lilas, inclinant‖ sa grappe virginale,Sourira dans la brise‖ aux roses du Bengale ;La jam-rose aux lauriers‖ mariera ses berceaux,Et pour toi sous leur dais‖ chanteront les oiseaux ;Et sur les clairs étangs,‖ nageant dans son image,La poule d'eau viendra‖ te montrer son plumage ;Et toi, belle et sereine,‖ Ève de cet Éden,De tes mains cultivant‖ les fruits de ton jardin,Savourant des hauts lieux‖ les tranquilles délices,De l'amour sous les bois‖ respirant les calices,Tu cueilleras enfin,‖ secrète et chaste fleur,Dans l'air vierge des monts‖ le lys vrai du bonheur !
O rêves de chaumière,‖ ô rêves de verdure,Rêves si doux à l'heure‖ où la bise est si dure,Pour m'alléger le poids‖ de l'hiver et des jours,Sous ces climats glacés‖ visitez-moi toujours !A mon cœur fatigué‖ versez vos molles trêves !Comme une aube splendide,‖ allumez-vous, mes rêves,Illuminez mon ciel !‖ baignez mon horizon,Mirages lumineux,‖ d'air tiède et de gazon ;Évoquez sous mes yeux‖ des visions charmantesD'azur, de claires eaux,‖ de tiges embaumantes ;Secouez sur mon front,‖ avec mille senteurs,Les accords de la brise‖ et des oiseaux chanteurs.Et, puisque du présent‖ les heures sont amères,Puisque rien ne m'est doux,‖ hors vos douces chimères,O mes rêves ! Versez‖ dans mon sein tourmentéL'oubli, l'heureux oubli‖ de la réalité !
Février 1847.
Versification
- Forme
- 6 distiquess (distiques)
- Rimes
- 45((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 6 distiquess
- Mots à la rime
- a enchaîné / né masculine, classiqueb d'entrave / d'esclave féminine, classiquec tourment / librement masculine, classiqued hypocrisies / frénésies féminine, classiquee souffrir / mourir masculine, classiquef m'obsède / tiède féminine, classiqueg splendeur / grandeur masculine, classiqueh voiles / étoiles féminine, classiquei réseaux / eaux masculine, classiquea rivage / sauvage féminine, classiqueb santé / beauté masculine, classiquec topaze / base féminine, classiqued amers / mers masculine, classiquee murmures / ramures féminine, classiquef abrités / enchantés masculine, classiqueg perles / merles féminine, classiqueh pleurs / fleurs masculine, classiquei transparentes / murmurantes féminine, classiquej soleil / vermeil masculine, classiquea parfumée / bien-aimée féminine, classiqueb cœurs / bonheurs masculine, classiquec solitudes / lassitudes féminine, classiqued fiel / ciel masculine, classiquea ville / servile féminine, classiqueb nuit / bruit masculine, classiquea poésie / Salazie féminine, classiqueb couvert / vétiver masculine, non classiquec cristallines / collines féminine, classiqued d'ananas / climats masculine, classiquee candide / splendide féminine, classiquef changeant / d'argent masculine, classiqueg virginale / Bengale féminine, classiqueh berceaux / oiseaux masculine, classiquei image / plumage féminine, classiquej Éden / jardin masculine, classiquek délices / calices féminine, classiquel fleur / bonheur masculine, classiquea verdure / dure féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquec trêves / rêves féminine, classiqued horizon / gazon masculine, classiquee charmantes / embaumantes féminine, classiquef senteurs / chanteurs masculine, classiqueg amères / chimères féminine, classiqueh tourmenté / réalité masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Paysages, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation poesies.net· Sources