Poèmes et Paysages, 1852· Poèmes et paysages
LXXXII. Sur la Mort d’un ami d’enfance
A La Mémoire De CH. Jamin.
Encore une feuille qui tombeDe l'arbre où j'appuyais mon cœur ;Encore un ami dans la tombe,Encore un deuil dans ma douleur.
Le jour décroît, l'ombre s'avance,Notre astre baisse à l'horizon :De solitude et de silenceChaque heure emplit notre maison.
Muette et vide est la demeureOù riaient les espoirs amis.Ces purs espoirs que chacun pleureAvant nous se sont endormis.
Ah ! vous pleurer, c'est se survivre,Vous qu'on aima dès le berceau.Hélas ! ceux qui devraient nous suivreNous devancent dans le tombeau.
Lassés d'un long pèlerinage,Les meilleurs s'en vont les premiers.Ils sont plusieurs de mon jeune âgeQui dorment dans l'île aux Palmiers.
Le plus cher naquit sur ces grèvesOù mes yeux s'ouvrirent au jour.Notre enfance eut les mêmes rêvesEt notre esprit le même amour.
Nous aimions — ce que j'aime encore —Le chant de la brise et des eaux,Les bois, les monts baignés d'aurore,Les clairs vallons tout pleins d'oiseaux.
Nous vous aimions, muses divines !Ce qu'il cherchait au fond des bois,Près des flots, au creux des ravines,C'était l'écho de votre voix.
Il t'aimait, sainte Poésie,D'un culte ardent et virginal !Il ne voyait l'homme et la vieQu'à travers ton prisme idéal.
Au temps des fraîches confidencesEt des naïfs épanchements,La beauté de ses espérancesEnivrait mes enivrements.
O réveil des belles ivresses !O mensonge et déceptions !Qu'importe !… nos seules richessesSont encor nos illusions.
Esprit candide, âme charmante,Aux rêves bleus comme son ciel,Il avait la douceur aimante,La douceur des enfants d'Abel.
Nature inoffensive et tendre,Il allait vers les cœurs brisés :Les pleurs que sa mort fit répandreSont les seuls pleurs qu'il ait causés.
Né sur un sol où l'esclavageAttristait sa jeune équité,Pour tout homme et sur-tout rivageIl t'implorait, o Liberté !
Sans dédain, sans fiel, sans envie,Âme égale et soumise au sort,Comme il fut clément à la vie,Il fut souriant à la mort.
Il tomba riche encor d'années,Dans la verdeur de sa saison.De fleurs avant le temps fanéesSèmerai-je un jour son gazon ?…
Eh bien, ta part est la meilleure,Doux jeune homme au rêve ingénu !Ce n'est pas toi sur qui je pleure,Mais sur quelqu'un qui t'a connu.
Comme un arbre en pleine lumière,Aux rameaux par l'aube mouillés,Tu meurs dans ta grâce première,Avant tes songes effeuillés.
Pour toi plus d'orage en ce monde !Touchant au port avant le soir,Tu n'as point au gouffre de l'ondeVu sombrer ton dernier espoir !
Atteint dans toutes tes tendresses,Déçu dans toutes tes ferveurs,Tu n'as point connu ces détressesDont le mystère est dans nos cœurs !
Tu n'as point, dans la solitude,Morne et traînant le poids des jours,Connu l'amère lassitudeDe se survivre en ses amours !
Oh ! oui, ta part est la meilleure :Tu t'en vas pur et dans ta foi ;Ta vie est close, et si je pleure,C'est sur un autre que sur toi.
Au pied de la montagne austèreQue dore le couchant vermeil,Jeune homme, en ta couche de terre,Dors en paix ton dernier sommeil.
Que la mauve blanche des grèvesSur ta croix noire, au bord des flots,Vienne mêler ses notes brèvesAu chant plaintif des filaos.
Dors en paix à leur doux murmure…Pour oublier et pour bénir,Mon cœur, à qui la vie est dure,Se tourne vers ton souvenir !
Versification
- Forme
- 25 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 25(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 25 quatrains
- Mots à la rime
- a tombe féminine, classiqueb cœur / douleur masculine, classiquea s'avance / silence féminine, classiqueb l'horizon / maison masculine, classiquea demeure / pleure féminine, classiqueb amis / endormis masculine, classiquea survivre / suivre féminine, classiqueb berceau / tombeau masculine, classiquea pèlerinage / âge féminine, classiqueb premiers / Palmiers masculine, classiquea grèves / rêves féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquea encore / d'aurore féminine, classiqueb eaux / d'oiseaux masculine, classiquea divines / ravines féminine, classiqueb bois / voix masculine, classiquea Poésie / vie féminine, classiqueb virginal / idéal masculine, classiquea confidences / espérances féminine, classiqueb épanchements / enivrements masculine, classiquea ivresses / richesses féminine, classiqueb déceptions / illusions masculine, classiquea charmante / aimante féminine, classiqueb ciel / d'Abel masculine, classiquea tendre / répandre féminine, classiqueb brisés / causés masculine, classiquea l'esclavage / rivage féminine, classiqueb équité / Liberté masculine, classiquea envie / vie féminine, classiqueb sort / mort masculine, classiquea d'années / fanées féminine, classiqueb saison / gazon masculine, classiquea meilleure / pleure féminine, classiqueb ingénu / connu masculine, classiquea lumière / première féminine, classiqueb mouillés / effeuillés masculine, classiquea monde / l'onde féminine, classiqueb soir / espoir masculine, classiquea tendresses / détresses féminine, classiqueb ferveurs / cœurs masculine, classiquea solitude / lassitude féminine, classiqueb jours / amours masculine, classiqueb foi / toi masculine, classiquea austère / terre féminine, classiqueb vermeil / sommeil masculine, classiquea grèves / brèves féminine, classiqueb flots / filaos masculine, classiquea murmure / dure féminine, classiqueb bénir / souvenir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Paysages, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation poesies.net· Sources