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un seul est le mot juste.

Poèmes et Paysages, 1852· Poèmes et paysages

XVIII. Une Voix lointaine

Auguste Lacaussade· 23 sizains, alexandrins et octosyllabes, 138 vers

A la mémoire du poète anglais W. Falconer, né en Écosse, mort à l’île Bourbon.

Une voix a passé‖ dans ma nuit d'insomnie…Des brumeuses forêts‖ de la CalédoniePour me rejoindre elle a‖ traversé l'Océan,Et la Ligne torride‖ et le Cap atlantique :Cette voix, c'est la tienne,‖ ô barde au cœur antique,Fils de Byron et d'Ossian.

Tu viens, me rappelant‖ nos communes croyances,Gourmander mes langueurs‖ aux mornes défaillances,Et sous mon ciel de feu,‖ par de virils conseils,Aux luttes du Devoir‖ et de la PoésieConvier ma dolente‖ et stérile énergieQu'endort le poids des lourds soleils.

Ignore-les toujours‖ mes nuits noires et lentes,Le sommeil éveillé‖ de mes heures brûlantes,Mes doutes, mes désirs‖ de tombe et de cercueil,Mes révoltes sans fin,‖ mes désespoirs sans nombre,Et dans ma tête en feu‖ l'ébullition sombreDe la colère et de l'orgueil.

Je ne dors pas, je songe, ami ! je me recueille.Je laisse au fruit le temps‖ de mûrir sous la feuille ;L'esprit est en travail‖ sous mes fervents ennuis.Attentif cependant‖ à l'appel poétique,Je me redis les chants‖ de ta harpe celtique,Et pour d'autres je les traduis :

« Qu'as-tu fait de tes pleurs ?‖ Sous leurs gouttes divines,Au lieu de fleurs, ta glèbe‖ a donné des épines,Et ton âme, étouffant‖ de lyriques transports,Source sans eau, sol sans‖ gazon, volcan sans lave,Pour attendrir le maître‖ et consoler l'esclaveReste muette et sans accords.

« D'un coupable sommeil‖ réveille-toi, poète !Pour le droit opprimé,‖ debout ! et haut la tête !Contre un joug sacrilège,‖ entre tous odieux,Tonne !… puis éteignant‖ ta sainte frénésie,Épanche de ton âme‖ et de ta poésieL'apaisement mélodieux.

« Dans l'arène descends‖ des sommets de la lyre !Quel que soit son orgueil,‖ l'homme subit l'empireEt des mâles talents‖ et des mâles vouloirs !Que ton luth soit une âme‖ à la fibre sonoreProphétisant le jour‖ dont tu vois l'aube écloreDans l'avenir aux longs espoirs.

« Au camp des opprimés‖ dis ton rêve sublime !Dieu, qui bénit leur cause‖ et l'ardeur qui t'anime,Parlera par ta bouche‖ et soutiendra ton cœur ;Et ton esprit ouvrant‖ ses ailes de lumière,Tu pourras de ta nuit‖ de lutte et de poussièreSortir rayonnant et vainqueur ! »

Je puis à ton appel,‖ ami, prêter l'oreille.Mon cœur a devancé‖ ce que ton cœur conseille :La lyre qui pleurait‖ a grondé sous mes doigts.Je n'ai pas abdiqué‖ ma rude et noble tâche ;Devant le fait brutal,‖ j'ai seul et sans relâcheProtesté du moins de la voix :

« Honte à vous dont l'orgueil‖ est fertile en misères,Vous dont le lucre a fait‖ un bétail de vos frères !D'un spectacle pareil‖ le ciel est révolté !Plus de droit, de pitié,‖ plus d'élan magnanime ;Partout la main du Juif,‖ partout la main du crime,Crucifiant l'humanité !

« Honte à vous qui versez‖ sur les humbles paupièresL'Érèbe au lieu du jour,‖ l'ombre au lieu des lumières,Qui redoutez l'éclat‖ libérateur des cieux !A vous qui, vous drapant‖ de vos manteaux funèbres,Venez comme la nuit‖ dérouler vos ténèbres,Entre les astres et nos yeux !

« Et vous, êtres déchus,‖ pitoyables esclaves,Vous qui baisez les mains‖ qui vous chargent d'entraves,Honte à vous ! — Dieu qui fit‖ pour les oiseaux les airs,Le soleil radieux‖ pour éclairer le monde,Et le vent pour qu'il vole‖ et le flot pour qu'il gronde,Vous fit-il pour porter des fers ! »

Ah ! que ne suis-je né‖ dans cette Grèce antiqueOù la vie était libre‖ et la tombe stoïque ;Où la patrie, armant‖ ses sacrés défenseurs,Roulait sur les tyrans‖ une invincible armée ;Ou de la Liberté‖ la main n'était arméeQue pour frapper les oppresseurs ;

Où la brise des mers‖ et le vent des collinesN'apportaient leurs parfums‖ qu'à de mâles poitrines ;Où, chez tous allumant‖ d'héroïques ardeurs,L'astre de la lumière‖ et l'astre de la gloire,Pour éclairer ces lieux‖ qu'habitait la victoire,Mêlaient leurs rivales splendeurs !

Mais ces temps sont bien morts !‖ L'Europe abâtardieDans un sommeil de plomb‖ dort et gît engourdie.Partout le despotisme‖ a détrôné les lois ;Et des plages du Nord‖ aux mers de Salamine,Sur cette terre esclave‖ et de gloire orpheline,Pèse acclamé le joug des rois.

O barde ami, chanteur‖ dont le fervent génieExhale en mètres fiers‖ sa vibrante harmonie ;Fidèle aux jours mauvais‖ non moins qu'aux jours meilleurs,Toi qui connais mon âme‖ et qui sondas ses peines,Puisque l'homme en tous lieux‖ porte aujourd'hui des chaînes,Viens gémir et mourir ailleurs.

Je sais dans l'Océan‖ une île où la naturePeut au moins dérouler‖ une page encor pure.Le soleil est son père,‖ et ce dieu des climats,Inondant de clarté‖ la splendide créole,De son front couronné‖ d'une verte auréoleA banni brumes et frimas.

C'est une île au sol riche,‖ au ciel tiède, où la femmeA des yeux de gazelle‖ et des baisers de flamme ;Où l'homme au parler franc‖ a l'instinct généreux,Où la vague en mourant‖ argente au loin les grèves,Où la terre a des fleurs,‖ où la vierge a des rêvesBleus comme son ciel et ses yeux.

Là comme ailleurs, hélas !‖ pèse la servitude ;Mais nos yeux, sur les monts‖ trouvant la solitude,Fuiront dans l'avenir‖ un présent douloureux ;Et les nuages blancs‖ qui montent du rivageDéplieront, sous nos pieds,‖ nous voilant l'esclavage,Leur dais errant et vaporeux.

Nous verrons la cascade‖ à la bouche écumanteÉpandre dans les airs‖ une eau vierge et fumante ;Sous les hauts bancouliers‖ nous irons nous asseoir ;Ils verseront en nous‖ la paix de leurs feuillages,Où les oiseaux des bois‖ et des grands caps sauvagesDorment bercés des vents du soir.

Sur les flancs du Salaze‖ élevons nos chaumières.La nature pour nous‖ de ses plus frais mystèresPeuplera les ravins,‖ les torrents et les bois ;Et ce piton altier‖ que l'ouragan assiège,Au ciel portant sa tête‖ et ses siècles de neige,Abritera nos humbles toits.

L'illusion, l'espoir,‖ l'art et la poésieFeront de notre cœur‖ leur retraite choisie.Dans la splendeur des jours,‖ dans la splendeur des nuits,Avec le vent qui pleure,‖ avec l'onde qui coule,Avec le bleu ramier‖ qui gémit et roucoule,A Dieu nous dirons nos ennuis.

Et loin du souffle ingrat‖ des cités de la terre,Nous faisant de notre art‖ un culte solitaire,D'espérance et d'amour‖ nous rêverons encor ;Et quand la mort viendra‖ nous délier les ailes,Vers les cieux étoilés‖ nos âmes fraternellesEnsemble prendront leur essor.

1836

Versification

Forme
23 sizains (sizains)
Rimes
23(aabccb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (114 de 12, 22 de 8, 1 de 7, 1 de 11)· profil 8, 11i, 6−6
Strophes
23 sizains
Mots à la rime
a d'insomnie / Calédonie féminine, classiqueb l'Océan / d'Ossian masculine, classiquec atlantique / antique féminine, classiquea croyances / défaillances féminine, classiqueb conseils / soleils masculine, classiquec Poésie / énergie féminine, classiquea lentes / brûlantes féminine, classiqueb cercueil / l'orgueil masculine, classiquec nombre / sombre féminine, classiquea recueille / feuille féminine, classiqueb ennuis / traduis masculine, classiquec poétique / celtique féminine, classiquea divines / épines féminine, classiqueb transports / accords masculine, classiquec lave / l'esclave féminine, classiquea poète / tête féminine, classiqueb odieux / mélodieux masculine, classiquec frénésie / poésie féminine, classiquea lyre / l'empire féminine, classiqueb vouloirs / espoirs masculine, classiquec sonore / éclore féminine, classiquea sublime / t'anime féminine, classiqueb cœur / vainqueur masculine, classiquec lumière / poussière féminine, classiquea l'oreille / conseille féminine, classiqueb doigts / voix masculine, classiquec tâche / relâche féminine, classiquea misères / frères féminine, classiqueb révolté / l'humanité masculine, classiquec magnanime / crime féminine, classiquea paupières / lumières féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquec funèbres / ténèbres féminine, classiquea esclaves / d'entraves féminine, classiqueb airs / fers masculine, classiquec monde / gronde féminine, classiquea antique / stoïque féminine, classiqueb défenseurs / oppresseurs masculine, classiquec armée féminine, classiquea collines / poitrines féminine, classiqueb ardeurs / splendeurs masculine, classiquec gloire / victoire féminine, classiquea abâtardie / engourdie féminine, classiqueb lois / rois masculine, classiquec Salamine / orpheline féminine, classiquea génie / harmonie féminine, classiqueb meilleurs / ailleurs masculine, classiquec peines / chaînes féminine, classiquea nature / pure féminine, classiqueb climats / frimas masculine, classiquec créole / auréole féminine, classiquea femme / flamme féminine, classiqueb généreux / yeux masculine, classiquec grèves / rêves féminine, classiquea servitude / solitude féminine, classiqueb douloureux / vaporeux masculine, classiquec rivage / l'esclavage féminine, classiquea écumante / fumante féminine, classiqueb asseoir / soir masculine, classiquec feuillages / sauvages féminine, classiquea chaumières / mystères féminine, classiqueb bois / toits masculine, classiquec assiège / neige féminine, classiquea poésie / choisie féminine, classiqueb nuits / ennuis masculine, classiquec coule / roucoule féminine, classiquea terre / solitaire féminine, classiqueb encor / essor masculine, classiquec ailes / fraternelles féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

138 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Paysages, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation poesies.net· Sources