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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Complaintes, 1885

Préludes autobiographiques

Jules Laforgue· strophes variées, alexandrins, 124 vers

Soif d’infini martyre ? Extase en théorèmes ?
Que la création est belle, tout de même !

En voulant mettre un peu‖ d'ordre dans ce tiroir,Je me suis perdu par‖ mes grands vingt ans, ce soirDe Noël gras.Ah ! Dérisoire créature !Fleuve à reflets, où les‖ deuils d'Unique ne durentPas plus que d'autres !‖ L'ai-je rêvé, ce NoëlOù je brûlais de pleurs‖ noirs un mouchoir réel,Parce que, débordant‖ des chagrins de la TerreEt des frères Soleils,‖ et ne pouvant me faireAux monstruosités‖ sans but et sans témoinDu cher Tout, et bien las‖ de me meurtrir les poingsAux steppes du cobalt‖ sourd, ivre-mort de doute,Je vivotais,‖ altéré de Nihil de toutesLes citernes de mon Amour ?Seul, pur, songeur,Me croyant hypertrophique ! Comme un plongeurAux mouvants bosquets des‖ savanes sous-marines,J'avais roulé par les‖ livres, bon misogyne.

Cathédrale anonyme !‖ En ce Paris, jardinObtus et chic, avec‖ son bourgeois de JourdainÀ rêveurs, ses vitraux‖ fardés, ses vieux dimanchesDans les quartiers tannés‖ où regardent des branchesPar-dessus les murs des‖ pensionnats, et sesCiels trop poignants à qui‖ l'Angélus fait : assez !

Paris qui, du plus bon‖ bébé de la Nature,Instaure un lexicon‖ mal cousu de ratures.

Bon Breton né sous les‖ tropiques, chaque soirJ'allais le long d'un quai‖ bien nommé mon rêvoir,Et buvant les étoiles‖ à même : « ô Mystère !« Quel calme chez les astres !‖ Ce train-train sur terre !« Est-il Quelqu'un, vers quand,‖ à travers l'infini,« Clamer l'universel‖ lamasabaktani ?« Voyons ; les cercles du‖ Cercle, en effets et causes,« Dans leurs incessants vortex de métamorphoses,« Sentent pourtant, abstrait,‖ ou, ma foi, quelque part,« Battre un cœur ! Un cœur simple,‖ ou veiller un Regard !« Oh ! Qu'il n'y ait personne‖ et que Tout continue !« Alors géhenne à fous,‖ sans raison, sans issue !« Et depuis les Toujours,‖ et vers l'Éternité !« Comment donc quelque chose‖ a-t-il jamais été ?« Que Tout se sache seul‖ au moins, pour qu'il se tue !« Draguant les chantiers d'étoiles, qu'un Cri se rue,« Mort ! Emballant en ses‖ linceuls aux clapotis« Irrévocables ces‖ sols d'impôts abrutis !« Que l'Espace ait un bon‖ haut-le-cœur et vomisse« Le Temps nul, et ce Vin‖ aux geysers de justice !« Lyres des nerfs,‖ filles des Harpes d'Idéal« Qui vibriez, aux soirs d'exil, sans songer à mal,« Redevenez plasma !‖ Ni Témoin, ni spectacle !« Chut, ultime vibration‖ de la Débâcle,« Et que Jamais soit Tout,‖ bien intrinsèquement,« Très hermétiquement,‖ primordialement ! »

Ah ! ‒ le long des calvaires‖ de la Conscience,La Passion‖ des mondes studieux t'encense,Aux Orgues des Résignations, Idéal,Ô Galathée‖ aux pommiers de l'Éden-Natal !

Martyres, croix de l'Art,‖ formules, fugues douces,Babels d'or où le vent‖ soigne de bonnes mousses ;Mondes vivotant, vaguement‖ étiquetésDe livres, sous la céleste Éternullité :Vanité, vanité,‖ vous dis-je ! ‒ oh ! Moi, j'existe,Mais où sont, maintenant,‖ les nerfs de ce Psalmiste ?Minuit un quart ; quels bords‖ te voient passer, aux nuitsAnonymes, ô Nébuleuse‖-Mère ? Et puis,Qu'il doit agoniser‖ d'étoiles éprouvées,À cette heure où Christ naît,‖ sans feu pour leurs couvées,Mais clamant : ô mon Dieu !‖ Tant que, vers leur ciel mort,Une flèche de cathédrale‖ pointe encorDes polaires surplis !‖ ‒ ces Terres se sont tues,Et la création‖ fonctionne têtue !Sans issue, elle est Tout ;‖ et nulle autre, elle est Tout.X en soi ? Soif à trucs !‖ Songe d'une nuit d'août ?Sans le mot, nous serons‖ revannés, ô ma Terre !Puis tes sœurs. Et nunc et‖ semper, amen. Se taire.

Je veux parler au Temps !‖ Criais-je. Oh ! Quelque engraisAnonyme ! Moi ! Mon‖ Sacré-Cœur ! ‒ j'espéraisQu'à ma mort, tout‖ frémirait, du cèdre à l'hysope ;Que ce Temps, déraillant,‖ tomberait en syncope,Que, pour venir jeter‖ sur mes lèvres des fleurs,Les Soleils très navrés‖ détraqueraient leurs chœurs ;Qu'un soir, du moins, mon Cri‖ me jaillissant des moelles,On verrait, mon Dieu, des‖ signaux dans les étoiles ?

Puis, fou devant ce ciel‖ qui toujours nous bouda,Je rêvais de prêcher‖ la fin, nom d'un Bouddha !Oh ! Pâle mutilé,‖ d'un : qui m'aime me suive !Faisant de leurs cités‖ une unique Ninive,Mener ces chers bourgeois,‖ fouettés d'alléluias,Au Saint-Sépulcre‖ maternel du Nirvâna !

Maintenant, je m'en lave‖ les mains (concurrenceVitale, l'argent, l'art,‖ puis les lois de la France…)

Vermis sum, pulvis es !‖ Où sont mes nerfs d'hier ?Mes muscles de demain ?‖ Et le terreau si fierDe Mon âme, où‖ donc était-il, il y a milleSiècles ! Et comme,‖ incessamment, il file, file !…Anonyme ! Et pour Quoi ?‖ ‒ Pardon, Quelconque Loi !L'être est forme, Brahma‖ seul est Tout-Un en soi.

Ô Robe aux cannelures‖ à jamais doriquesOù grimpent les Passions des grappes cosmiques ;Ô robe de Maïa,‖ ô Jupe de Maman,Je baise vos ourlets‖ tombals éperdument !Je sais ! La vie‖ outrecuidante est une trêveD'un jour au Bon Repos‖ qui pas plus ne s'achèveQu'il n'a commencé. Moi,‖ ma trêve, confiant,Je la veux cuver au‖ sein de l'Inconscient.

Dernière crise. Deux‖ semaines errabundes,En tout, sans que‖ mon Ange Gardien me réponde.Dilemme à deux sentiers‖ vers l'Éden des Élus :Me laisser éponger‖ mon Moi par l'Absolu ?Ou bien, élixirer‖ l'Absolu en moi-même ?C'est passé. J'aime tout,‖ aimant mieux que Tout m'aime.Donc Je m'en vais flottant‖ aux orgues sous-marins,Par les coraux, les œufs,‖ les bras verts, les écrins,Dans la tourbillonnante‖ éternelle agonieD'un Nirvâna‖ des Danaïdes du génie !Lacs de syncopes‖ esthétiques ! Tunnels d'or !Pastel défunt ! Fondant‖ sur une langue ! MortMourante ivre-morte ! Et‖ la conscience uniqueQue c'est dans la Sainte Piscine‖ ésotériqueD'un lucus à huis-clos,‖ sans pape et sans laquais,Que j'ouvre ainsi mes riches‖ veines à Jamais.

En attendant la mort‖ mortelle, sans mystère,Lors quoi l'usage veut‖ qu'on nous cache sous terre.

Maintenant, tu n'as pas‖ cru devoir rester coi ;Eh bien, un cri humain !‖ S'il en reste un pour toi.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
46((aa)) 2(aabbcc) 4(aa) 1(aabb) 1(aabbaa)
Mètre
Alexandrins· profil 6÷6
Strophes
6 distiquess, 4 distiques, 3 sizains, 1 quatrain
Mots à la rime
a tiroir / soir masculine, classiqueb gras / créature / durent féminine, non classiquec Noël / réel masculine, classiqued Terre / faire féminine, classiquee témoin / poings masculine, non classiquef doute / toutes féminine, non classiqueg Amour / songeur / plongeur masculine, classiqueh sous-marines / misogyne féminine, non classiquea jardin / Jourdain masculine, classiqueb dimanches / branches féminine, classiquec ses / assez masculine, classiquea Nature / ratures féminine, équivalentea soir / rêvoir masculine, non classiqueb Mystère / terre féminine, classiquec l'infini / lamasabaktani masculine, classiqued causes / métamorphoses féminine, classiquee part / Regard masculine, classiquef continue / issue féminine, classiqueg l'Éternité / été masculine, classiqueh tue / rue féminine, classiquei clapotis / abrutis masculine, classiquej vomisse / justice féminine, classiquek d'Idéal / mal masculine, classiquel spectacle / Débâcle féminine, classiquem intrinsèquement / primordialement masculine, classiquea Conscience / t'encense féminine, classiqueb Idéal / l'Éden-Natal masculine, classiquea douces / mousses féminine, classiqueb étiquetés / Éternullité masculine, classiquec j'existe / Psalmiste féminine, non classiqued nuits / puis masculine, classiquee éprouvées / couvées féminine, classiquef mort / encor masculine, classiqueg tues / têtue féminine, non classiqueh Tout / d'août masculine, non classiquei Terre / taire féminine, classiquea engrais / j'espérais masculine, classiqueb l'hysope / syncope féminine, classiquec fleurs / chœurs masculine, classiqued moelles / étoiles féminine, classiquea bouda / Bouddha masculine, classiqueb suive / Ninive féminine, classiquec d'alléluias / Nirvâna masculine, classiquea concurrence / France féminine, non classiquea d'hier / fier masculine, classiqueb mille / file féminine, classiquec Loi / soi masculine, classiquea doriques / cosmiques féminine, classiqueb Maman / éperdument masculine, classiquec trêve / s'achève féminine, non classiqued confiant / l'Inconscient masculine, classiquea errabundes / réponde féminine, classiqueb Élus / l'Absolu masculine, assonantec moi-même / m'aime féminine, non classiqued sous-marins / écrins masculine, classiquee agonie / génie féminine, classiquef d'or / Mort masculine, classiqueg unique / ésotérique féminine, non classiqueh laquais / Jamais masculine, classiquea mystère / terre féminine, classiquea coi / toi masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 1.3

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

124 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Complaintes, Paris, Léon Vanier, Libraire-Éditeur, 1885· numérisation poesies.net· Sources