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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Harmonies poétiques et religieuses, 1830· Livre premier

HARMONIE V. Bénédiction de dieu dans la solitude

Alphonse de Lamartine· 8 distiquess, alexandrins, 196 vers

D'Où me vient, ô mon Dieu,‖ cette paix qui m'inonde ?D'où me vient cette foi‖ dont mon cœur surabonde ?A moi qui tout à l'heure‖ incertain, agité,Et sur les flots du doute‖ à tout vent ballotté,Cherchais le bien, le vrai,‖ dans les rêves des sages,Et la paix dans des cœurs‖ retentissants d'orages,A peine sur mon front‖ quelques jours ont glissé,Il me semble qu'un siècle‖ et qu'un monde ont passé ;Et que, séparé d'eux‖ par un abîme immense,Un nouvel homme en moi‖ renaît et recommence.

Ah ! c'est que j'ai quitté‖ pour la paix du désertLa foule où toute paix‖ se corrompt ou se perd ;C'est que j'ai retrouvé‖ dans mon vallon champêtreLes soupirs de ma source‖ et l'ombre de mon hêtre,Et ces monts, bleus piliers‖ d'un cintre éblouissant,Et mon ciel étoilé‖ d'où l'extase descend !C'est que l'âme de l'homme‖ est une onde limpideDont l'azur se ternit‖ à tout vent qui la ride,Mais qui, dès qu'un moment‖ le vent s'est endormi,Repolit la surface‖ où le ciel a frémi ;C'est que d'un toit de chaume‖ une faible fumée,Un peu d'herbe le soir‖ par le pâtre allumée,Suffit pour obscurcir‖ tout le ciel d'un vallonEt dérober le jour‖ au plus pur horizon !Qu'un vent vienne à souffler‖ du soir ou de l'aurore,Le nuage flottant‖ s'entr'ouvre et s'évapore ;L'ombre sur les gazons‖ se séparant du jour,Rend à tous les objets‖ leur teinte et leur contour ;Le rayon du soleil,‖ comme une onde éthérée.Rejaillit de la terre‖ à sa source azurée ;L'horizon resplendit‖ de joie et de clarté,Et ne se souvient plus‖ d'un peu d'obscurité !Ah ! loin de ces cités‖ où les bruits de la terreÉtouffent les échos‖ de l'âme solitaire,Que faut-il, ô mon Dieu !‖ pour nous rendre ta foi ?Un jour dans le silence‖ écoulé devant toi,Regarder et sentir,‖ et respirer, et vivre ;Vivre, non de ce bruit‖ dont l'orgueil nous enivre,Mais de ce pain du jour‖ qui nourrit sobrement,De travail, de prière‖ et de contentement ;Se laisser emporter‖ par le flux des journées,Vers cette grande mer‖ où roulent nos années,Comme sur l'Océan‖ la vague au doux roulis,Berçant du jour au soir‖ une algue dans ses plis,Porte et couche à la fin‖ au sable de la riveCe qui n'a point de rame,‖ et qui pourtant arrive :Notre âme ainsi vers Dieu‖ gravite dans son cours,Pour le cœur plein de lui‖ que manque-t-il aux jours ?Voici le gai matin‖ qui sort humide et pâleDes flottantes vapeurs‖ de l'aube orientale,Le jour s'éveille avec‖ les zéphyrs assoupis,La brise qui soulève‖ ou couche les épis,Avec les pleurs sereins‖ de la tiède roséeRemontant perle à perle‖ où la nuit l'a puisée,Avec le cri du coq‖ et le chant des oiseaux.Avec les bêlements‖ prolongés des troupeaux.Avec le bruit des eaux‖ dans le moulin rustique.Les accords de l'airain‖ dans la chapelle antique,La voix du laboureur‖ ou de l'enfant joyeuxSollicitant le pas‖ du bœuf laborieux.

Mon cœur à ce réveil‖ du jour que Dieu renvoie.Vers un ciel qui sourit‖ s'élève sur sa joie.Et de ces dons nouveaux‖ rendant grâce au Seigneur,Murmure en s'éveillant‖ son hymne intérieur ;Demande un jour de paix,‖ de bonheur, d'innocence,Un jour qui pèse entier‖ dans la sainte balance.Quand la main qui les pèse‖ à ses poids infinis.Retranchera du temps‖ ceux qu'il n'a pas bénis !Puis viennent à leur tour‖ les soins de la journée.L'herbe à tondre du pré,‖ la gerbe moissonnéeA coucher sur les chars,‖ avant que, descendu,Le nuage encor loin‖ que l'éclair a fenduNe vienne enfler l'épi‖ des gouttes de sa pluie,Ou de ses blonds tuyaux‖ ternir l'or qui s'essuie ;Les fruits tombés de l'arbre‖ à relever ; l'essaimDébordant de la ruche‖ à rappeler soudain ;La branche à soulager‖ du fardeau qui l'accable,Ou la source égarée‖ à chercher sous le sable ;Puis le pauvre qui vient‖ tendre à vide sa mainOù tombe au nom de Dieu‖ son obole ou son pain ;La veuve qui demande,‖ aux cœurs exempts d'alarmes.Cette aumône du cœur,‖ une larme à ses larmes,L'ignorant un conseil‖ que l'espoir embellit,L'orphelin du travail‖ et le malade un lit ;Puis sous l'arbre, à midi,‖ dont l'ombre les rassemble.Maîtres et serviteurs‖ qui consultent ensembleSur le ciel qui se couvre‖ ou le vent qui fraîchit,Sur le nuage épais‖ que la grêle blanchit.Les rameaux tout noircis‖ par la dent des chenillesOu la ronce aux cent bras‖ qui trompe les faucilles ;Puis montent des enfants‖ à qui, seule au milieu,La mère de famille‖ apprend le nom de Dieu,Enseigne à murmurer‖ les mots dans son symbole,A fixer sous leurs doigts‖ le nombre et la parole,A filer les toisons‖ du lin ou des brebis.Et du fil de leur veille‖ à tisser leurs habits.

De labeur en labeur,‖ l'heure à l'heure enchaînée,Vous porte sans secousse‖ au bout de la journée ;Le jour plein et léger‖ tombe, et voilà le soir :Sur le tronc d'un vieux orme‖ au seuil on vient s'asseoir ;On voit passer des chars‖ d'herbe verte et traînante,Dont la main des glaneurs‖ suit la roue odorante.On voit le chevrier‖ qui ramène des boisSes chèvres dont les pis‖ s'allongent sous leur poids,Le mendiant, chargé‖ des dons de la vallée.Rentrer le col pliant‖ sous sa besace enflée ;On regarde descendre‖ avec un œil d'amour,Sous les monts, dans les mers,‖ l'astre poudreux du jour ;El selon que son disque,‖ en se noyant dans l'ombre,Creuse une ornière d'or‖ ou laisse un sillon sombre,On sait si dans le ciel‖ l'aurore de demainDoit ramener un jour‖ nébuleux ou serein,Comme à l'œil du chrétien‖ le soir pur d'une viePrésage un jour plus beau‖ dont la mort est suivie ;On entend l'angélus‖ tinter, et d'un saint bruitConvoquer les esprits‖ qui bénissent la nuit.Tout avec l'horizon‖ s'obscurcit ; l'âme est noire,Le souvenir des morts revient dans la mémoire ;On songe à ses amis‖ dont l'œil ne doit plus voir,Dans le jour éternel,‖ de matin ni de soir ;On sonde avec tristesse‖ au fond de sa penséeLa place vide encor‖ que leur mort a laissée,Et pour combler un peu‖ l'abîme douloureux.On y jette un soupir,‖ une larme pour eux !

Enfin quand sur nos fronts‖ l'étoile des nuits tremble,On remonte au foyer,‖ on cause, on lit ensembleUn de ces testaments‖ sublimes, immortels,Que des morts vertueux‖ ont légués aux mortels,Sur les âges lointains‖ phares qu'on aime à suivre .Homère, Fénélon,‖ et surtout ce grand livreOù les secrets du ciel‖ et de l'humanitéSont écrits en deux mots :‖ Espoir et Charité !Et quelquefois, enfin,‖ pour enchanter nos veilles^D'une chaste harmonie‖ enivrant nos oreilles,Nous répétons les vers‖ de ces hommes divinsQui, dérobant des sons‖ aux luths des séraphins,Ornent la vérité‖ de nombre et de mesure,Et parlent par image‖ ainsi que la nature.

Mais le sommeil, doux fruit‖ des jours laborieux,Avant l'heure tardive‖ appesantit nos yeux ;Comme aux jours de Rachel‖ la prière rustiqueRassemble devant Dieu‖ la tribu domestique.Et pour que son encens‖ soit plus pur et plus doux,C'est la voix d'un enfant‖ qui l'élève pour tous.Cette voix virginale‖ et qu'attendrit encoreLa présence du Dieu‖ qu'à genoux elle implore,Invoque sur les nuits‖ sa bénédiction ;On murmure un des chants‖ des harpes de Sion,On y répond en chœur ;‖ et la voix de la mère,Douce et tendre, et l'accent‖ mâle et grave du père,Et celui des vieillards‖ que les ans ont baissé.Et celui des pasteurs‖ que les champs ont cassé,Bourdonnant sourdement‖ la parole divine,Forment avec les sons‖ de la voix enfantineUn contraste de trouble‖ et de sérénité.Comme une heure de paix‖ dans un jour agité ;Et l'on croirait, aux sons‖ de cette voix qui change,Entendre des mortels‖ interroger un ange.

Ainsi coule la vie‖ en paisibles soleils :Quelle foi peut manquer‖ à des moments pareils ?Qu'importe ce vain flux‖ d'opinions mortellesSe brisant l'une l'autre‖ en vagues éternelles,Et ne répandant rien‖ sur l'écueil de la nuit,Que leur brillante écume,‖ et de l'air et du bruit ?La vie est courte et pleine‖ et suffit à la vie,De ces soins innocents‖ l'âme heureuse et remplieNe doute pas du Dieu‖ qu'elle porte avec soi ;C'est sous d'humbles vertus‖ qu'il a caché sa foi ;Un regard en sait plus‖ que les veilles des sages ;Un beau soir qui s'endort‖ dans son lit de nuages,Une nuit découvrant‖ dans son immensitéL'infini qui rayonne,‖ et l'espace habité,Un matin qui s'éveille‖ étincelant de joie,Ce poids léger du temps‖ que le travail emploie,Ce doux repos du cœur‖ qui suit un saint soupir,Ces troubles que d'un mot‖ ton nom vient assoupir.Mon Dieu, donnent à l'âme‖ ignorante et docilePlus de foi dans un jour‖ qu'il n'est besoin pour mille ;Plus de miel qu'il n'en tient‖ dans la coupe du sort.Plus d'espoir qu'il n'en faut‖ pour embellir la mort.

Conserve-nous, mon Dieu,‖ ces jours de ta promesse,Ces labeurs, ces doux soins,‖ cette innocente ivresseD'un cœur qui flotte en paix‖ sur les vagues du temps,Comme l'aigle endormi‖ sur l'aile des autans,Comme un navire en mer‖ qui ne voit qu'une étoile,Mais où le nautonnier‖ chante en paix sous sa voile !Conserve-nous ces cœurs‖ et ces heures de miel,Et nous croirons en toi,‖ comme l'oiseau du ciel,Sans emprunter aux mots‖ leur stérile évidence.En sentant le printemps‖ croit à ta Providence ;Comme le soir doré‖ d'un jour pur et sereinS'endort dans l'espérance‖ et croit au lendemain ;Comme un juste mourant‖ et fier de son suppliceEspère dans la mort‖ et croit à ta justice ;Comme la vertu croit‖ à l'immortalité,Comme l'œil croit au jour,‖ l'âme à la vérité.

Versification

Forme
8 distiquess (distiques)
Rimes
98((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
8 distiquess
Mots à la rime
a m'inonde / surabonde féminine, classiqueb agité / ballotté masculine, classiquec sages / d'orages féminine, classiqued glissé / passé masculine, classiquee immense / recommence féminine, classiquea désert / perd masculine, classiqueb champêtre / hêtre féminine, classiquec éblouissant / descend masculine, classiqued limpide / ride féminine, classiquee endormi / frémi masculine, classiquef fumée / allumée féminine, classiqueg vallon / horizon masculine, classiqueh l'aurore / s'évapore féminine, classiquei jour / contour masculine, classiquej éthérée / azurée féminine, classiquek clarté / d'obscurité masculine, classiquel terre / solitaire féminine, classiquem foi / toi masculine, classiquen vivre / enivre féminine, classiqueo sobrement / contentement masculine, classiquep journées / années féminine, classiqueq roulis / plis masculine, classiquer rive / arrive féminine, classiques cours / jours masculine, classiquet pâle / orientale féminine, classiqueu assoupis / épis masculine, classiquev rosée / puisée féminine, classiquew oiseaux / troupeaux masculine, classiquex rustique / antique féminine, classiquey joyeux / laborieux masculine, classiquea renvoie / joie féminine, classiqueb Seigneur / intérieur masculine, classiquec d'innocence / balance féminine, classiqued infinis / bénis masculine, classiquee journée / moissonnée féminine, classiquef descendu / fendu masculine, classiqueg pluie / s'essuie féminine, classiqueh l'essaim / soudain masculine, classiquei l'accable / sable féminine, classiquej main / pain masculine, classiquek d'alarmes / larmes féminine, classiquel embellit / lit masculine, classiquem rassemble / ensemble féminine, classiquen fraîchit / blanchit masculine, classiqueo chenilles / faucilles féminine, classiquep milieu / Dieu masculine, classiqueq symbole / parole féminine, classiquer brebis / habits masculine, classiquea enchaînée / journée féminine, classiqueb soir / s'asseoir masculine, classiquec traînante / odorante féminine, classiqued bois / poids masculine, classiquee vallée / enflée féminine, classiquef d'amour / jour masculine, classiqueg l'ombre / sombre féminine, classiqueh demain / serein masculine, classiquei vie / suivie féminine, classiquej bruit / nuit masculine, classiquek noire / mémoire féminine, classiquel voir / soir masculine, classiquem pensée / laissée féminine, classiquen douloureux / eux masculine, classiquea tremble / ensemble féminine, classiqueb immortels / mortels masculine, classiquec suivre / livre féminine, classiqued l'humanité / Charité masculine, classiquee veilles / oreilles féminine, classiquef divins / séraphins masculine, classiqueg mesure / nature féminine, classiquea laborieux / yeux masculine, classiqueb rustique / domestique féminine, classiquec doux / tous masculine, classiqued encore / implore féminine, classiquee bénédiction / Sion masculine, classiquef mère / père féminine, classiqueg baissé / cassé masculine, classiqueh divine / enfantine féminine, classiquei sérénité / agité masculine, classiquej change / ange féminine, classiquea soleils / pareils masculine, classiqueb mortelles / éternelles féminine, classiquec nuit / bruit masculine, classiqued vie / remplie féminine, classiquee soi / foi masculine, classiquef sages / nuages féminine, classiqueg immensité / habité masculine, classiqueh joie / emploie féminine, classiquei soupir / assoupir masculine, classiquej docile / mille féminine, classiquek sort / mort masculine, classiquea promesse / ivresse féminine, classiqueb temps / autans masculine, classiquec étoile / voile féminine, classiqued miel / ciel masculine, classiquee évidence / Providence féminine, classiquef serein / lendemain masculine, classiqueg supplice / justice féminine, classiqueh l'immortalité / vérité masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

196 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Harmonies poétiques et religieuses, BRUXELLES, SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE, 1838· numérisation archive.org· Sources